Deux tasses

📖 Arg'Va ✍️ JanLukin 📝 1948 mots

Un très large sourire apparaît sur mon visage. Tout en sautillant, je le suis, contournant ces maudites pentes qui avancent toutes seules.

— Laisse le chariot ici.

— On ne va pas se faire repérer ?

Les patrouilles ne passent pas par ici et les Arg non plus. Et il n’y a personne d’autre dans New York.

Je lui lance un regard malicieux.

Ben si, il y a moi.

Il se retourne et me fixe.

C’est déjà bien assez. Je ne vais pas faire un élevage.

Eh… le coin de sa bouche ! Un sourire ? Non, impossible !

Oh, peu importe. Il peut dire ce qu'il veut, je suis trop contente !

Deux « escalators » se dressent devant moi. Un qui monte, un qui descend à sa gauche.

En les voyant, je frémis. J’ai l’impression qu’ils m’aspirent.

Non, pas question que je mette un pied là-dessus ! dis-je, en reculant d'un pas.

Tout en soupirant, il se penche et appuie sur un gros bouton rouge, juste à côté de la rampe de l’escalier automatique. Le bruit d’un moteur s’arrête net, en même temps que les marches se figent.

Voilà. Monte, dit-il sobrement.

Même pas une réflexion. Juste voilà. Il se ramollit, le vieux !

Une image glaçante me traverse l’esprit juste avant que je pose le pied. 

Vous n’allez pas le remettre en route quand je serai au milieu ? dis-je, l’index tendu vers lui.

Non ! Monte maintenant.

Lentement, je pose un pied sur le métal strié. Rien ne se passe. Puis la première marche et j’enchaîne les autres en courant. Mes pas résonnent sous la verrière.

Une fois à l’étage, je m’arrête, penchée en avant, les mains sur les genoux.

Ouf… enfin en haut.

Devant moi, deux couloirs partent en V. Au milieu, un gros tapis rouge et j’aperçois quelques bancs rembourrés, de la même couleur. À gauche, seules les dernières boutiques sont dans le noir. Je tourne la tête vers la droite. Le couloir est entièrement éclairé.

Je l’entends monter, lentement, de sa démarche traînante.

Qu’est-ce qu’il a à la jambe ? C’est sûrement un Arg’Va qui lui a fait ça. Pas question de lui demander. Je n’aurai au mieux qu’un grognement comme réponse.

Je m’approche du premier magasin. Deux vitrines encadrent une porte vitrée, surmontée du mot « Chanel » en lettres capitales noires sur fond blanc. Un seul sac est exposé. Il est noir, avec plein de losanges cousus dessus, une chaîne dorée pour le tenir et deux C en bas, dont un à l’envers.

Papa disait qu'on trouvait de tout dans les magasins.

Et là… un seul pauvre sac.

Dans l’autre vitrine, un grand flacon rectangulaire avec un bouchon bizarrement taillé est posé sur un socle brillant. Il contient un liquide doré, un peu comme le miel que l’on trouve dans le secteur 8.

Fixant le sac, je lui demande :

Pourquoi n’y a-t-il qu’un sac dans la vitrine ?

Vu le prix, pas besoin d’en mettre plus.

Je fronce les sourcils.

— Pourquoi il n’y a pas le prix, comme dans le magasin d’en bas ?

Il hausse légèrement les épaules.

— Quand il n’y a pas de prix, c’est que c’est trop cher pour toi.

— Trop cher, comment ?

— Beaucoup trop cher.

Je regarde le sac encore une fois.

Il n’est pas moche, mais il est tout noir et un peu doré. Ils n’ont pas dû passer beaucoup de temps à le fabriquer.

Ça coûtait combien ?

Il ne répond pas tout de suite, et je remarque son regard dans le vague à peine une seconde.

Au moins plusieurs mois de travail d’un ouvrier.

QUOI ! On ne peut même pas mettre deux boîtes de conserve là-dedans ! Ça sert à rien !

— Ça ne servait pas à mettre des conserves.

— Et ça servait à quoi, alors ?

— Aucune idée.

Il s’éloigne vers la gauche sans attendre ma réponse. Je le rattrape en courant. Il s’est assis sur un de ces bancs. Le coussin est énorme, pas comme les vieux bancs en bois du parc dans mon secteur.

Cool ! Il ne râle pas pour rentrer !

Devant moi, une seule vitrine. La porte est juste à sa droite. Elles sont entourées de bois bleu foncé. Je lève la tête et je lis l’enseigne : le mot “Rolex” en doré étincelant, avec une petite couronne au‑dessus.

Dans la vitrine, il y a quatre montres avec une petite étiquette posée devant. La première est une « Submariner ». Le fond est bleu clair avec un petit chiffre, peut-être la date. On devait pouvoir aller dans l’eau avec, vu le nom. Même si je ne vois pas l’intérêt d’avoir l’heure sous l’eau.

La deuxième s’appelle « Daytona ». Je ne connais pas ce nom. Toute dorée, elle brille de partout sous la lumière. Trois boutons sur le côté, trois petits cadrans dans le grand… Une montre donne l’heure. Alors pourquoi rajouter trois trucs en plus ?

Ça devait être bien de pouvoir se balader tranquillement et regarder tous ces objets.

Sur la troisième étiquette, il est écrit « Explorer ». Je lève les yeux et ne vois que le présentoir vide. Pas de montre.

C’est bizarre : il devait passer du temps à mettre en place les montres. Alors pourquoi c’est vide ? Ça fait moche.

Je plisse les yeux devant la montre qui manque.

Non ! C’est pas possible !

Je me retourne et attrape son poignet. Sa montre argentée n’a rien de spécial. Je me rapproche un peu : la petite couronne ! En dessous, il est écrit en petit : Rolex Explorer.

— Ahhh… Vous avez volé la montre !

— Ah bon ?

Il relève la tête. Son regard… Il est bizarre. Ni blasé. Ni agacé. Je n'en sais rien.

— On peut prendre du chocolat en poudre et des Chocapic, mais ça, ce n'est pas du vol ?

J’ouvre la bouche... et la referme.

— Oui, mais… ça vaut beaucoup plus cher !

— Valait.

— Quoi, valait ?

— Ça vaut cher pour qui d'autre que nous ? Aujourd'hui, je choisirais les céréales.

Son regard refait ce truc bizarre de tout à l'heure. Il a presque l'air… calme.

J’attends bêtement devant lui. Il n’a pas l’air pressé de partir, sinon je le saurais directement.

J’essaie de garder une douce voix sans en faire trop.

Je peux continuer encore un peu ?

Il ne regarde même pas sa montre et se lève.

Bon, j’ai ma réponse…

Il étire sa jambe droite et pose ses mains sur son dos, au niveau des reins. Puis, il se rassied.

Ouais, mais pas trop longtemps. Pas terribles ces bancs.

À peine sa phrase terminée, je suis déjà à plusieurs mètres.

Alors, ça va être quoi la prochaine ?

L’enseigne affiche « Cartier » en lettres liées blanches sur fond noir. On dirait l’écriture que l’on apprend quand on est petit.

Sur les présentoirs, des bagues, des colliers, des bracelets, tous avec des pierres de couleurs et de tailles différentes. Je peux lire sur les étiquettes : diamant, rubis, saphir, émeraude… et d’autres que je ne connais même pas. Elles brillent en vert, violet, rouge.

Il y a aussi des alliances, comme celle que mon père ne quittait jamais : or, platine, cobalt, iridium.

Iridium ? On dirait un nom de maladie.

L’éclairage de certains bijoux vacille par intermittence, mais de toute façon, la vieille Irma fait de bien plus beaux bijoux avec des morceaux de verre de différentes couleurs.

Ici, aucun intérêt. Je continue.

Le couloir est maintenant presque dans le noir. Je pose mon sac à terre et sors ma lampe de poche. Je l’allume.

Whaaa ! On dirait les projecteurs des murs d’enceintes extérieures !

Au-dessus de la porte, il est écrit en lettres majuscules bleues sur fond blanc : « I LOVE NY ! »

Je pousse la porte qui résiste un peu. Je balaie la pièce avec ma lampe. Il y a toutes sortes d’objets : Statue de la Liberté, des T-shirts, des gourdes, des casquettes… Tous avec le même texte : I LOVE NY. J’entends le bourdonnement fatigué d’un ventilateur vers le fond de la pièce. J’avance de quelques pas et me retrouve devant une machine toute jaune et carrée d’un mètre de haut. Juste à côté il y a une pancarte. Elle explique comment elle fonctionne :

Étape 1 : Tapez votre prénom sur le clavier.

Étape 2 : Appuyez sur la touche Entrée.

Étape 3 : Récupérez le mug en bas à droite.

Étape 4 : N’oubliez pas de payer !

Trop super ! J’espère que ça marche encore.

J’éclaire le clavier. C’est le même genre qu’il y a dans l’infirmerie de l’hôpital. Je m’en suis déjà servie. Je souffle dessus pour enlever la poussière et je commence : E – L – A – N – A.

Pour l’instant, ça marche. Mon prénom est bien affiché sur l’écran. Mon doigt tremble d’excitation en se dirigeant vers la touche « Entrée ».

Une fois appuyé, rien.

Allez ! Ste plait !

Quelques secondes plus tard, je vois un bras métallique attraper la tasse et la mettre sur le socle du milieu, dans un bruit ressemblant à celui des portes automatiques du hall. Une odeur de plastique fondu se dégage de la machine.

Un bip retentit. Sur l’écran, un message apparaît : Mise à température (1/3).

Cela commence à sentir le plastique cramé. Dans la machine, un ventilateur se met en marche et chasse les volutes de fumée.

Nouveau bip et nouveau message : Nettoyage de la buse (2/3).

Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais un petit pâté d’une matière blanche sort du fin tuyau, puis un petit fil s’entortille en tombant dans une petite coupe.

Bip. Je regarde l’écran : Écriture du message (3/3).

Oui ! Allez, continue. Ne me lâche pas maintenant.

Les lettres de mon prénom apparaissent sur le mug, dessinées par le petit tuyau. Après le dernier A, une résistance en U se met à rougir, comme celle au fond de notre bouilloire.

OUIIII ! Ça va marcher !

Trois bips retentissent au même moment où la vitre de la machine descend.

L’écran affiche : Votre tasse est prête ! Attention, elle peut encore être chaude.

Je l’attrape, elle est tiède. Je braque ma lumière dessus : I LOVE NY et en dessous ELANA.

Trop génial ! J’en ai un rien qu’à moi et fait pour moi !

Je sautille sur place. Je ne me suis pas sentie aussi bien depuis… Je m’arrête. Il me manque tellement. Je me reprends, il n’aurait pas voulu ça.

Il me vient une idée. Je cours vers la porte d’entrée. Il est toujours assis sur le banc. Je lui crie :

C’est quoi votre prénom ?

Pourquoi tu veux savoir ? répond-il sans lever la voix.

Je lui adresse un sourire en coin.

Ha, ha, ha. Vous verrez bien. Alors, c’est quoi ?

Même à cette distance, je vois qu’il hésite.

Marcus. Je m’appelle Marcus.

On dirait qu’il a eu du mal à le dire.

Bon, t’as fini maintenant ? Il faut encore tout ranger et faire le repas !

Presque, je me dépêche, je lui dis, ayant déjà passé la porte.

Sois gentille, petite machine, marche encore une fois.

Je l’entends me crier :

Si tu n’es pas là dans deux minutes, je pars.

Au même moment, la vitre de la machine s’ouvre. Je tiens en main un autre mug :

I LOVE NY et en dessous MARCUS.

J’effleure du doigt son prénom.

Gamine, je pars, crie-t-il du couloir.

— Eh ! On pourra revenir pour voir le reste ?

Il ne répond pas.

Je glisse les deux mugs dans mon sac et cours le rejoindre.

💬 Commentaires 7

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MargaPeann • 3 semaines, 6 jours
C'est mignon tout plein. Et la glace commence à fondre entre ces deux là - autant que le plastique ;) En tout cas, comme d'habitude, les remarques de Marcus sont très juste (et on a le droit de trouver ça moche et trop cher même aujourd'hui ?)
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JanLukin Auteur • 3 semaines, 5 jours modifié
Oui carrément. À ce prix, on devrait pouvoir mettre plus de 2 boîtes de conserve. ;-)
Merci de tes commentaires réguliers et bienveillants.
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patrick.skedli • 1 mois
Toujours marrant cette découverte de l'ancien temps. ON sent que la relation entre les deux évolue un peu.
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JanLukin Auteur • 1 mois
Oui, cela bouge doucement entre eux.
Merci de ton passage et commentaire.
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Denthil • 1 mois
J'aime bien cette découverte naïve du point de vue de l'héroïne.
Je me demande quelle goût va avoir ce breuvage après que les ingrédients soient restés enfermés des années durant sans maintenance ^^
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JanLukin Auteur • 1 mois
Merci. Tu peux créer ta capsule temporelle et y mettre 2 mugs et la garder 34 ans. Si je suis toujours de ce monde, je serai curieux de connaître la réponse. ;-)
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JanLukin Auteur • 1 mois
@Denthil, j'ai pris en compte tes deux annotations et fait les ajustements qui devraient lever les ambiguïtés.
Merci pour tes retours constructifs.
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