Deux rangées de quatre
Whaa, il est là, seul, depuis la grande invasion ! Je comprends pourquoi il parle à cette vieille peluche mitée.
Je ne peux réprimer un frisson qui parcourt tout mon corps.
Il est trop flippant cet ours.
Je presse le pas pour le rejoindre. Nous nous dirigeons vers le bâtiment central, le plus bas.
J’aperçois le hall d’entrée, entièrement vitré, il est immense. Le sol doit être en marbre, mon père m’en a parlé. Ça devait être un endroit réservé aux riches. Devant nous, deux portes automatiques s’ouvrent à notre arrivée. Elles font le même bruit que celle à l’hôpital du Secteur 6.
Soudain, il brandit son bras devant moi. Je prends sa main en plein visage au passage.
— Aïe ! Mais ça va pas ! Vous savez que vous pouvez parler, non ?
Il se penche vers moi, son regard est redevenu celui d’avant : glacial et perçant.
— Tu préfères peut-être éclabousser la porte vitrée de ce qui restera de toi ?
Je le regarde, incrédule.
— Non, ne me dites pas que vous l’avez aussi piégé !
Il remet la batterie dans son ACZI en le fusillant des yeux.
— Non. Seulement l’entrée.
Il pianote sur l’écran accroché à son avant-bras et quelques instants après la voix monocorde annonce :
« Entrée désactivée. Réactivation automatique dans cinq minutes. ».
Il me regarde du coin de l’œil et je ravale ma question.
OK, je te fais confiance. Tu es encore en vie, ça veut dire qu’on a le temps de passer…
Une fois entrée dans le bâtiment, je reste sans voix. Le plafond en verre est à plus de vingt mètres de haut, même les murs d’enceinte de la ZNI ne sont pas aussi grands. Des étoiles géantes multicolores sont suspendues au-dessus de nous, il y en a tellement que je ne saurai les compter. Leur couleur change à des rythmes différents, c’est tellement beau, hypnotisant et ça ne sert qu’à être admiré. Dans mon secteur, ce qui ne sert à rien, c’est inutile, donc balancé.
Des enseignes brillent encore : Hugo Boss, Chanel, Dior, Cartier… Je ne sais pas ce qu’ils vendaient. D’ici, je ne vois pas l’intérieur des vitrines : certaines sont dans le noir, d’autres, les lumières s’allument par intermittence.
Il y a un second niveau !
J’aperçois juste des noms inconnus au-dessus des vitrines : Starbucks, Rolex, Apple Store…
Ceux qui parlaient de l’ancien monde disaient que l’on trouvait de tout, mais je ne pensais pas aussi facilement.
— Gamine, réveil !
Je sursaute encore une fois, il m’énerve !
Devant moi, se trouvent des escaliers dont les marches bougent toutes seules !
— Je ne vais pas là-dessus moi !
— Non, là ! dit-il en pointant une pente en métal qui elle aussi descend toute seule.
Je vais me casser la gueule là-dessus ! C’est quoi ce truc ?
Il me pousse, je résiste comme je peux, mais mes pieds glissent sur le sol. Il est beaucoup plus fort que je ne pensais.
D’un coup, je ne sens plus de pression sur mon dos et apparait devant mes yeux l’écran de son ACZI.
— Tic, tac, dit-il laconiquement.
Deux minutes trente s’affiche en caractères rouges devant les yeux.
Il me prend le chariot des mains et avance vers la pente métallique. Je le suis, m’agrippe à sa chemise. Nous descendons à une allure régulière et sommes presque arrivés en bas. La pente disparaît sous le sol. Arrivée à son niveau, je saute pour ne pas être avalée et m’affale à moitié sur le chariot.
Il secoue la tête.
— Ça arrive à buter un Arg et ça a peur d’un escalator.
Un long couloir s’étend devant nous. Il est interminable : cent mètres, peut-être plus, et je ne vois pas la fin. Il est dans le noir. À gauche, il n’y a qu’un seul magasin.
Comment il peut être aussi grand !
Il tourne immédiatement. J'avance derrière lui en silence, quoi que je dise, ça ne changerait rien.
Devant moi, les rayons semblent ne jamais finir. Ils sont si longs que j’ai du mal à en voir le bout. Beaucoup de rayons sont encore garnis, mais de larges trous apparaissent un peu partout. Certaines étagères sont complètement vides.
Il emprunte le second rayon.
Il y a tellement d’articles. Dans la ZNI, il y a à peine cinq rayons à moitié vides pour tout le Secteur 7 !
— Tu m’aides ou tu es là pour la visite ? Prends deux paquets.
Sur les étagères, il y a du papier toilette sur plus de dix mètres !
Qu’est-ce qu’ils pouvaient faire d’autant de papier toilette ?
J’attrape les deux premiers paquets.
— Non, pas ceux-là, dit-il en me les montrant du doigt.
Je les repose et prends donc ceux qu’il m’a indiqués. Il est écrit « quatre épaisseurs ».
À quoi ça sert de me dire d’en prendre sans me dire lesquels il veut !
— Pourquoi ceux-là ?
— Ils sont plus doux, répond-il en continuant de marcher
Je le suis comme on suit un milicien du Secteur 7 : de près en la bouclant.
Il ne ralentit pas, prenant des articles sur les rayons et les met dans le chariot : surtout des boîtes de conserve et des bocaux en verre, mais de tous genres : haricots, cassoulet, maïs, d’autres choses que je n’arrive pas à reconnaître.
Il tourne à droite, à gauche, remontant les rayons et se servant tout en marchant.
Il sait vraiment où se trouve chaque chose dans ce magasin ? Comment peut-il connaître cet endroit par cœur ?
Il pile dans l’allée des céréales. Je lui rentre dedans, occupée à regarder toutes les sortes différentes. Il y en a tant. Il est presque entièrement rempli, sauf un emplacement complètement vide.
Il s'arrête et pousse un grognement. Je le regarde sans comprendre.
— Il n'y en a plus.
— Euh... si, il y en a des dizaines.
Il désigne l'emplacement vide du menton.
— Les miennes, elles doivent être là !
Il tourne déjà les talons. Je regarde encore toutes les boîtes devant moi.
— Vous pourriez peut-être en prendre d'autres...
Il s'arrête sans même se retourner.
— Ce ne sont pas mes céréales.
Il reprend, comme si rien ne s'était passé :
— Bon... puisque t'es là, tu veux lesquelles ?
— Quoi ?
— Quelles céréales veux-tu pour le petit déjeuner, dit-il en détachant chaque mot comme si j’avais cinq ans.
Qu’est-ce que j’en sais. Chez nous, on mange ce qu’il y a de disponible et suivant le nombre de tickets de rationnement que nous avons.
— Euh, je sais pas. Comme vous, ça a l’air bien.
— Pas question. Ce sont MES céréales. Choisis et dépêche-toi.
Je ne sais pas quoi choisir, il y en a trop.
— OK, soupire-t-il tout en prenant un paquet écrit « Chocapic » avec un chien tenant une cuillère.
— Euh, c’est pour les chiens, non ? Il y en a un sur la boîte.
Même de dos, je vois son expression. J’ai encore dit une connerie.
On continue de sillonner les rayons, et toujours le même rituel : on avance, il prend sans s’arrêter et le met dans le chariot. J’ai l’impression d’être comme les chevaux tirant les charrettes dans mon secteur.
Après avoir attrapé trois paquets de ce qui doit être du café, il me demande :
— Café ?
J’en ai goûté une fois et j’ai trouvé ça trop amer. Mon père adorait ça…. Je secoue la tête pour toute réponse.
— Chocolat en poudre ?
Devant mon air ahuri, il en attrape deux boîtes qui rejoignent les autres courses. Nous continuons ainsi pendant plusieurs minutes. Nous remontons le rayon des « chips », je l’ai lu sur la pancarte sans savoir ce que cela peut être. Mais ils devaient adorer ça car il y a un double rayon entier : Nature, ondulé, saveur poulet, saveur crevette, pastrami New York…
C’est sans fin. Le rayon se termine sur des bandes de plastique. « Réservé au personnel » est écrit dessus. Il les pousse sans hésiter.
Nous sommes maintenant dans un énorme hangar aussi grand que le magasin. Il fait très sombre, presque toutes les lumières sont éteintes.
— Il fait noir ici, comment vous vous repérez ?
Il sort de son sac sa lampe torche et me la mets sous le nez.
— A ton avis, gamine !
Je déteste quand il fait ça !
J’ouvre mon sac et sors la mienne. Je balaie la réserve avec ma lampe. Des milliers d'articles empilés sur des rayonnages de plus de dix mètres de haut, chaque pile soigneusement enveloppée dans du plastique noir épais.
Je reste collée à lui pour ne pas me perdre. Après avoir remonté plusieurs allées, il s’arrête à côté d’un rayonnage.
— Eclaire-moi. Et tiens la lumière droite.
Je braque ma torche vers le cube devant lui. Il enlève avec précaution le film plastique entourant ce qui ressemble à des boites en carton. Après avoir déroulé les trois tours de protection, je reconnais ses céréales. Il prend dix boites et réenroule avec la même précaution les boites restantes.
— C’est bon pour aujourd’hui, en route.
Il est déjà reparti avant que je n’aie pu faire demi-tour. Toujours au même rythme, il avance entre les rayons, tourne. Nous nous retrouvons de nouveau au rayon céréales. Il met en rayon deux rangées de quatre boîtes de ses céréales. Il redresse une boîte qui dépasse légèrement.
— Voilà, dit-il sûrement pour lui-même.
Il est bizarre, parfois. Très bizarre.
Nous repartons et je me retrouve devant cette maudite pente qui avance toute seule. Il désactive les explosifs du hall à l’aide de son ACZI et me regarde.
— Tu l’as déjà fait une fois, ça sera plus facile.
Je rêve ou il a dit quelque chose de gentil !
Et effectivement, il a raison. Arrivée en haut, je fonce en poussant le chariot et je me retrouve dans le hall, sous ses centaines d’étoiles.
Tous ces magasins à l’étage, j’aimerai trop aller les voir !
Je le regarde avec les yeux les plus doux que je peux faire.
— On peut aller à l’étage ? S’il vous plait …
Il regarde sa montre, met sa bouche en coin et soupire.
— Mouais. Ok, gamine. Mais après on rentre, je dois préparer le repas.
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Le titre m’a intrigué au départ, mais il prend finalement tout son sens lorsque Marcus remet précisément deux rangées de quatre boîtes en rayon. J’ai trouvé ce geste très révélateur : il est à la fois drôle, étrange et presque touchant, comme si Marcus cherchait à maintenir un peu d’ordre et à reproduire les habitudes de l’ancien monde malgré sa disparition.
À titre personnel, j’ai trouvé que la visite des différents rayons s’étirait parfois un peu et donnait par moments une impression d’inventaire. Quelques découvertes pourraient peut-être être resserrées afin de mieux mettre en valeur les moments les plus forts, notamment l’émerveillement d’Elana et le rituel des boîtes de céréales. Mais le chapitre reste plaisant, et j’apprécie beaucoup la manière discrète dont la relation entre Marcus et Elana évolue.
D'ailleurs, c'est justement parce que tout le reste est vérifié que Chocapic m'a accroché — c'est la seule marque franco-française du chapitre, au milieu d'enseignes toutes américaines. Un import, peut-être ? Le gag du chien sur la boîte fonctionne très bien, cela dit ; ce serait dommage de le perdre. Prendre un peu de liberté avec la réalité. OUI !
Je ne connais pas l'univers de The Last of Us, je ne peux donc pas comparer. J'ai d'autres références en post-apo, cela dit. :D
Ce qui me frappe ici, c'est que Marcus est maniaque, ritualisé. Et c'est peut-être exactement pour ça qu'il ne vide pas le magasin : il déroule le plastique, il en prend dix, il réenroule avec la même précaution, et il remonte remettre les autres en rayon. C'est son rituel mensuel, comme d'autres détails ailleurs (l'ours mité). L'ultra-solitude force le cerveau à ritualiser — c'est ce qui évite de virer à la folie. Trente-quatre ans seul, il ne fait pas des courses : il tient debout.
C'est très Marcus. Et cette boîte de céréales qu'il redresse en dit plus long que n'importe quelle explication.
Entre la relation entre les deux et les réactions de la fille dans ce temple de la consommation, ce chapitre est drôle et bien construit.