J'y étais
Nous tournons à droite, longeant toujours le parc. Mes mains tremblent encore. Je regarde inquiète dans toutes les directions, à l’affût de la prochaine attaque.
Tuer cet Arg’Va m’a secouée. Pour le premier, je n’ai pas réfléchi. Mais, là, attendre qu’il s’approche suffisamment, corriger ma position pour tirer, c’était autre chose. Mon cœur cogne dans ma poitrine, mes jambes flageolent. Si cela continue, je vais exploser de l’intérieur.
— Détends-toi, gamine. Il n’y en a pas ici.
Me détendre, il est drôle, lui !
Je respire à fond plusieurs fois et me remets en marche. Sur ma droite, un panneau, à moitié plié, indique « 59eme rue ». Nous la remontons, slalomant entre les nombreux véhicules de tous genres, dont certains sont renversés. Un véhicule de couleur jaune avec un petit panneau « taxi », est recouvert de mousse vert foncé.
Un peu plus loin, un escalier s’enfonce dans le sol, surmonté d’une enseigne « Métro ».
Il y en a un dans ma ZNI, bien sûr, mais il ne marche plus. Dans l'ancien monde, il desservait tous les secteurs.
Aller où l'on voulait dans la ville, sans laissez-passer. Cela devait être bien.
Marcher le long du parc, l’odeur des arbres portée par le vent m’apaise. Contre toute attente, je suis presque de bonne humeur. Peut-être parce que je suis encore vivante après ce qui s’est passé.
On arrive près d’un feu avec un bonhomme allumé en rouge.
— Stop ! dis-je avec un grand sourire, c’est rouge !
Sans ralentir le pas, il pousse un grognement.
J’aurais dû m’en douter. Je ne m’attendais pas à un sourire, mais quand même !
Je continue d’avancer, en silence, mais je continue de sourire. Il fait beau, le ciel est bleu, un très beau soleil, une rue sans Arg’ Va, qu’est-ce que je peux vouloir de plus ?
Une idée vient seulement de me traverser l’esprit. Pourquoi tous ces véhicules ont-ils été abandonnés en pleine rue ?
Et là, je me souviens des cours sur l’histoire des ZNI à l’école. New York a été envahi le premier jour de la Grande Invasion, juste après une autre ville où se trouvaient les dirigeants de l’époque, je ne me rappelle plus le nom. Mon sourire s’efface peu à peu. J’imagine la scène. Les routes bloquées, les Arg’Va arrivant par milliers, les gens courant pour leur échapper, en vain. Je remarque maintenant des portes de voitures ouvertes, sous un bus, au sol, ce qui reste d’une chaussure. Cette vision me remplit d’effroi. Je veux quitter cette rue, arriver le plus vite possible pour chasser tout cela de ma tête.
Un amas de morceaux de voiture tordus, empilés sur plusieurs mètres de haut, encombre la partie droite de la route.
Qu’est-ce qui s’est passé ici ?
Je me dirige vers la gauche pour le contourner.
— Reste à droite, dit-il.
— Pourquoi ? À gauche, la route est dégagée.
Il baisse la tête et soupire un grand coup.
Ça y est, c’est reparti…
— Ça t’arrive de faire juste ce qu’on te dit ?
— Non, pas souvent ! je lui réponds sur le même ton.
Mais je reste sur la droite. Je réalise soudain qu’il n’a aucune raison de rester avec moi. L’air dans mes poumons se glace.
Pourquoi il me garde avec lui alors qu'il ne me supporte pas ? Je ferais quoi, toute seule ? Rejoindre le QG pour être intégrée dans une escouade pour me faire massacrer à la prochaine sortie. Hors de question. Mais, ça veut dire que j’ai déserté ? Qu’est-ce qu’ils vont me faire quand je devrai les rejoindre ?
— Eh, gamine ! Ça va ?
Je me rends compte que je me suis arrêtée, le chariot à moitié sur le trottoir. J’essaie de reprendre pied et de chasser ces idées. Ce n’est pas le moment.
Je me remets en marche. Sur ma droite, le parc, avec son étang, des arbres, des plantes, des herbes hautes. J’entends le cri d’un canard, le chant de plusieurs oiseaux. Sur ma gauche, des immeubles aux vitres sales, fissurées ou même en éclats.
— Voilà pourquoi « à droite », dit-il en pointant la route du doigt.
Un énorme trou, mangeant la route entière et une partie du trottoir de gauche. La chaussée s’est effondrée sur plusieurs mètres. De multiples fissures s’étirent jusqu’au trottoir opposé. Le trou est profond d’au moins cinq mètres !
— C’est quoi qui a fait ça ?
— Un HellFire. Pendant la Grande Invasion, l’armée a envoyé des Apaches. Mais les Vampires…
HellFire, Apache, Vampire… Je connais ces mots, mais je ne sais plus d’où. Peut-être pendant ma formation. Impossible de me rappeler ce que c’est.
— Attendez, ça va trop vite. C’est quoi un HellFire, un Apache et un Vampire ?
Je m’attends au moins à un soupir, mais non. Je n’ai encore jamais vu cette expression sur son visage.
D’une voix sans timbre, il me répond :
— HellFire, c’est un missile.
Il marque une pause, comme si cela semblait difficile pour lui.
— Les Apaches, ce sont des hélicos de combat. Tu sais ce qu’est un hélico ?
Je hoche la tête. Je crois que c’est la première fois qu’il me pose une vraie question sans se moquer.
— Les Arg de type V, les Vampires, comme les chauves-souris vampires. Huit mètres d’envergure, des serres de soixante centimètres de long. Ça…
Il se tait. Le regard dans le vide, il reprend :
— Ça a été un carnage, dit-il d’une voix lointaine.
Les Vampires, maintenant, je me rappelle. Mon père m’en a parlé. Ils passaient facilement les murs d’enceinte de la ZNI et attaquaient tout ce qui bougeait. Ils détruisaient énormément de quartiers. Après la mise en place des filets dans tous les secteurs, on n’en a plus jamais revu.
— Ils ont intercepté presque tous les missiles et ont attaqué les hélicos. Aucun ne s’en est sorti.
Il s’arrête. Je le regarde et il donne l’impression d’avoir pris dix ans en quelques minutes.
— On est arrivés, dit-il.
Devant nous, deux gigantesques immeubles de verre semblent toucher le ciel. Entre eux, se dresse un bâtiment beaucoup plus bas. Je lève la tête pour tenter de voir le sommet de ces gratte-ciel. Le soleil m’éblouit. Je mets ma main en visière et aperçois, quelque chose d’étrange vers la moitié du bâtiment de droite.
Quelque chose dépasse, on dirait une poutrelle métallique.
Non, ça a une drôle de forme, fin à l’extrémité et plus large où elle disparaît dans l’étage. On dirait que cela s’est encastré dans la façade.
Les mots surgissent et s’enchaînent dans ma tête.
Les Apaches.
Les Vampires.
Aucun ne s’en est sorti.
J’en ai le souffle coupé.
— Putain ! C’est un hélico là-haut ?
Il ne prend même pas la peine de lever les yeux et continue d’avancer.
— Oui.
Je remonte à son niveau. Il est silencieux. Un silence lourd.
J’hésite à lui demander et je me lance.
— Comment savez-vous tout ça ?
Il me regarde, un éclat étrange dans les yeux. De la peur ? Non, ce n’est pas ça. Mais son assurance habituelle a disparu et son regard est maintenant éteint.
— J’y étais, dit-il dans un souffle.
💬 Commentaires 17
Du coup l'humour du feu rouge, même s'il est bien dosé, m'interpelle : il est lâché comme ça, et on ne sait pas si elle cherche à détendre leur relation ou si son corps est simplement en train d'évacuer le contrecoup. Et vu qu'elle n'a eu qu'une semaine de "formation militaire", si je me souviens bien, elle devrait même être surprise de sa propre réaction. . On est souvent le premier étonné de ce que le corps sort tout seul après un choc. Parfois : physique, sensoriel, verbal. C'est dans les tripes, ça ne se commande pas. Ça s'apprend. Mais pas en une semaine.
Si le son revenait progressivement, on aurait probablement la réponse — et la blague deviendrait un symptôme plutôt qu'un gag. La légereté serait quand même au RDV
Sinon tout se tient. Le côté cinématographique est bien là, en fond — juste un peu mal cadré à cet endroit.
Et bravo pour la manière dont tu fais passer le worldbuilding par son ignorance : « un véhicule de couleur jaune avec un petit panneau "taxi" », l'escalier surmonté de " Métro " qu'elle reconnaît parce qu'il y en a un dans sa ZNI. C'est exactement ce qu'il faut, et ça ne coûte pas une ligne d'explication.
C'est dynamique, ça progresse bien.
Il y a juste quelques éléments de worldbuilding qui me font tiquer.
Dans ma tête, je vois un environnement ravagé
Certaine infrastructures de base comme l'électricité et l'eau courante sont toujours fonctionnelles. Pourquoi, comment, qui les entretient depuis 24 ans, qui plus est pour une ville quasi déserte ?