Chapitre 1 : Noir et sucré

📖 Bon voyage, capitaine Glenn ✍️ CharlyZarkov 📝 863 mots

L’atmosphère dans le bureau était familière et réconfortante. Ça sentait l’after-shave, le tabac et les produits d’entretien. L’équipe de nettoyage devait être passée plus tôt dans la matinée, avant que les employés n’arrivent à leur poste.

La porte se referma avec un léger cliquetis. Marlena sursauta.

“Café ?” demanda une voix masculine.

L’homme fit le tour du bureau et s’assit sur le fauteuil qui l’attendait derrière. Il était grisonnant, de taille et de corpulence moyenne, le visage marqué par des rides d’expression qui trahissaient sa bonhomie plus que son âge. Des poches sous ses yeux lui donnaient un air fatigué, mais l’éclat vif de ses prunelles démentait cette première impression.

“Je… je veux bien, répondit Marlena.

– Noir et sucré, c’est bien ça ?”

Il lui tendit un mug orné du logo de la NASA en souriant. C’était un beau sourire, affable, qui le rajeunissait. Marlena le lui rendit.

“C’est ça. Comment le savez-vous ?

– J’ai lu votre dossier.

– C’est dans mon dossier ? Vraiment ?”

L’homme éclata de rire.

“J’ai deviné. J’ai eu de la chance. Votre dossier ne comporte pas de détails aussi personnels, Marlena, rassurez-vous.

– Je vois. Écoutez, Mr…”

Marlena avisa la plaque posée devant lui sur son bureau, entre le pot à crayon et la boule à neige.

“Mr Scheimer. Je…

– Lou.

– Je vous demande pardon ?

– C’est mon prénom. Lou. Je vous en prie, nous n’avons pas besoin d’être formels. Ce sera plus simple comme ça, vous ne croyez pas ?

– Très bien… Lou. Ça va vous sembler étrange, mais je ne suis pas sûre de… ce que je fais ici.”

L’homme sourit à nouveau et se renversa dans son fauteuil.

“Ce n’est pas étonnant, en réalité. Après ce que vous avez traversé, nous nous y attendions. Il va y avoir des phases de confusion. Ce n’est pas grave. Je peux déjà vous rassurer sur ce point : vous n’avez aucune lésion cérébrale ou autre qui impliquerait des séquelles à long terme.”

Le regard de Marlena se posa sur la boule à neige. On y voyait une planète Terre en miniature. Elle fronça les sourcils, sentant poindre une douleur à l’intérieur de sa boîte crânienne.

“Comment… comment suis-je rentrée ? Qu’est-ce qui s’est passé après… après le trou de ver ? Oh, mon Dieu, ma tête ! C’est comme si elle allait exploser !”

Lou se leva et sortit un tube de sa poche.

“Tenez, dit-il. Ce sont des antidouleurs. Prenez-en un maintenant, et n’essayez pas de penser à ça maintenant. On va y aller doucement, étape par étape.”

Marlena avala le cachet avec une gorgée de café. Presque instantanément, elle se sentit mieux.

Effet placebo, pensa-t-elle.

“Vous êtes littéralement le premier être humain à avoir fait cette expérience, dit Lou en se rasseyant. Nous ne savons pas comment cela vous a affectée. Vous êtes ici pour m’aider à le découvrir. Je suis certain que toutes les réponses aux questions que vous vous posez viendront au fur et à mesure. Vous êtes d’accord, Marlena ? Vous voulez bien me faire confiance ?”

Elle le regarda. Il lui rappelait un peu son père, et aussi un prof qu’elle avait eu à l’université. Et même un peu le capitaine Duncan, qu’elle avait connu à Topgun. Des hommes calmes, capables, bienveillants, rationnels. Elle se dit que oui, elle pouvait faire confiance à cet homme-là. Même si une partie de son cerveau, encore enfouie dans les brumes de la convalescence, lui murmurait que la confiance avait été une faiblesse, récemment.

“Je crois, dit-elle. J’ai le choix ?”

Lou haussa les épaules et saisit son bloc note.

“Pas vraiment, je le crains. Si ce n’est pas moi, ils enverront quelqu’un d’autre, et vous n’aurez pas plus de raisons de lui accorder votre confiance qu’à moi. Mais je vous promets de ne pas la trahir.”

Marlena sentit les larmes monter à ses yeux, sans comprendre pourquoi. Elle s’efforça de retrouver sa contenance.

Professionnelle. Rationnelle. Fiable. C’est ce que tu es. Ce que tu as toujours été.

“La mission a été compromise, commença-t-elle d’une voix qu’elle voulait la plus neutre possible. Sans le sacrifice du professeur Le Dor, je…

– Cette partie-là ne m’intéresse pas encore. Ce n’est pas notre priorité aujourd’hui.

– Je ne comprends pas. Que voulez-vous de moi, alors ?

– Tout.”

Il avait dit cela avec un tel naturel que Marlena en resta interdite quelques instants.

“Nous allons partir du tout début, si vous le voulez bien, reprit-il. Cela prendra le temps qu’il faudra – vous serez approvisionnée en café, pas d’inquiétude. J’ai aussi un budget illimité pour les hamburgers, les frites et les nuggets – avec ketchup et moutarde à volonté. Et même les glaces. C’est la maison qui régale.”

Cette expression-là, le père de Marlena l’utilisait toujours quand il amenait sa famille au restaurant. Elle se surprit à saliver. La perspective d’un repas digne de son enfance lui apparaissait soudain plus que séduisante.

“Chaque détail peut avoir une importance cruciale, reprit Lou en prenant un stylo dans le pot sur son bureau. C’est pourquoi j’ai besoin de vous connaître à fond avant d’aborder les évènements qui se sont produits dans le cadre du projet Horizon. Tout restera entre nous, je peux vous l’assurer.

– Très bien, Monsieur… Très bien, Lou. Par quoi voulez-vous que je commence ?”

Lou sourit.

“Parlez-moi de votre enfance, dit-il. Le plus loin que vous puissiez aller dans vos souvenirs. Je veux savoir… Eh bien, je veux savoir qui était Marlena avant de devenir le capitaine Glenn.”

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