Chapitre 2 : Un univers de contes de fées

📖 Bon voyage, capitaine Glenn ✍️ CharlyZarkov 📝 1943 mots

Le jour où je suis née, l’Amérique entrait dans la course à l’espace. C’était le 31 janvier 1958, le jour du lancement d’Explorer 1, le 1er satellite US à être mis en orbite. Mes parents m’en ont beaucoup parlé par la suite. Ils étaient très enthousiastes, et inquiets aussi. Ma mère était d’origine russe, comme vous devez déjà le savoir. Quelques mois avant, les Russes avaient lancé Spoutnik. Tout s’accélérait, à cette époque. Il y avait à la fois la crainte d’une guerre nucléaire et l’espoir de rendre réels les rêves de la science-fiction. Verne, Wells, Van Vogt, Asimov, Bradbury… Mon père adorait tous ces auteurs. J’ai grandi avec eux. On disait que j’étais un garçon manqué. Les filles n’étaient pas censées s’intéresser à ces choses-là. Et à vrai dire, au début, ce n’était pas mon cas. Je vivais dans un monde de princesses, de magie et de vieilles histoires racontées au coin du feu. La maison de mes parents, avec son petit jardin et sa clôture de bois blanc, était mon royaume. Et le vaste monde qui l’entourait, le comté de Miskatonic, en Nouvelle-Angleterre, avait tout à mes yeux d’un univers de contes de fées.

Gray est une petite bourgade endormie et discrète, tapie au fond d’un val, non loin d’Arkham, la capitale du comté – une ville de sorcières, comme Salem. Un bras du fleuve Miskatonic la traverse avant d’aller se jeter dans l’Atlantique. Dans mon enfance, elle ressemblait encore beaucoup à ce qu’elle était 50 ans plus tôt, sur les photos que j’ai pu voir, et je pense que c’est encore le cas aujourd’hui. Il y a des lieux où le temps est plus visqueux que d’autres, vous voyez ce que je veux dire ? Il ne s’écoule pas aussi vite. C’est comme une persistance rétinienne. On voit les choses telles qu’elles ont cessé d’être, ailleurs, depuis bien longtemps.

Tout le comté de Miskatonic est comme ça. Sur la côte, il y a un village abandonné, complètement désert depuis les années 20, dont les maisons tombent en ruine. On m’a toujours dit qu’il ne fallait pas y aller, et des tas de rumeurs couraient à son sujet quand j’étais petite. On racontait qu’il y avait parfois des sirènes qui venaient nager autour du gros rocher dans la mer juste en face de lui. On parlait de trésors, de pirates, et aussi de choses plus horribles, des créatures mi-homme mi-poisson, comme la Créature du Lagon Noir. J’y suis allée une fois avec des amis, quand j’étais adolescente, mais je n’ai rien vu de tout ça.

Un peu plus loin vers le nord, c’est Kingsport, une autre petite ville nichée au pied d’une drôle de falaise. Il y a toujours énormément de brouillard, là-bas. On dirait le bord du monde. Et à l’ouest, à l’intérieur des terres, on trouve des collines boisées surmontées de pierres dressées bizarres, qui remontent sans doute à l’époque où les Indiens habitaient la région – même si certains prétendent qu’on les doit à des Européens de la Préhistoire. C’est la région de Dunwich, qui est pleine de légendes sur les engoulevents, les chèvres des bois et les habitants invisibles du sous-sol et des forêts.

À l’école élémentaire de Gray, j’ai entendu toutes sortes d’histoires à dormir debout dans la cour de récréation. Mary Pickman disait qu’il y avait des êtres à tête de chien qui vivaient dans des galeries sous nos pieds, et que celles-ci communiquaient avec les caves de certaines maisons et avec des caveaux dans le cimetière. J’en ai fait plus d’un cauchemar, à l’époque. Betty Mason, elle, se vantait qu’une de ses ancêtres était une célèbre magicienne – vu l’histoire locale, elle voulait sans doute dire une sorcière. Mais celui dont je préférais les histoires, c’était mon voisin d’en face, un garçon qui s’appelait Adam Prinz.

Adam n’était pas comme les autres enfants. Certains d’entre eux l’insultaient, mais il s’en fichait. Il était rêveur et solitaire, pas bagarreur ni sournois pour un sou. Il aimait beaucoup lire. Et il avait un chat qui le suivait partout, un gros matou roux qu’il appelait Ginger. Il disait qu’il existait des royaumes dans le monde des rêves, et qu’un oncle de sa mère, un poète qui avait tragiquement disparu 40 ans plus tôt, était le roi de l’un d’entre eux. D’après lui, il parvenait parfois à trouver le chemin de sa cité dans son sommeil. Mais il était triste, parce que cela lui arrivait de moins en moins souvent à mesure qu’il grandissait.

Je me rappelle du jour où j’ai appris que la mère d’Adam venait de mourir. Elle avait été longtemps malade – un cancer, à ce que j’ai compris plus tard. On avait 9 ans. C’était l’été 67, il faisait beau et chaud. Dans les histoires, ce genre de choses arrive toujours alors qu’il pleut, qu’il fait froid, que les arbres sont tristes et sans feuilles, mais la réalité se fiche bien des conventions littéraires. C’était les grandes vacances, tout le monde mangeait des glaces, allait au cinéma ou à la plage. Moi, je m’apprêtais à partir en camp de scout. Et Adam faisait le deuil de sa mère. Ça m’a brisé le cœur.

“Je suis désolée, lui ai-je dit après l’enterrement. Je suis tellement désolée, Adam !”

Mais il a souri doucement et il m’a répondu :

“Il ne faut pas. Je sais qu’elle a trouvé le chemin de la cité de l’Aube. Moi, je n’y arrive plus, mais je sais qu’un jour, j’y retournerai, et elle sera là. Alors, tout va bien.”

Cet été-là, au camp scout, on a beaucoup joué à se faire peur. On se racontait des histoires à faire frémir autour du feu de camp. Celle sur Joe, le tueur fou échappé de l’asile d’Arkham qui avait un crochet à la place de la main et des dents en fer, et qui attaquait les couples qui se bécotaient dans leur voiture la nuit. Celle sur l’homme-grizzly qui vivait dans les bois en se nourrissant des enfants qui s’y perdaient. Et beaucoup d’autres du même genre. On avait l’imagination fertile. Mais même en ce temps-là, on savait que les vrais monstres existaient, et qu’ils avaient l’air tout à fait humain. J’allais en avoir la confirmation l’année suivante, à la fête foraine. D’autres, plus tôt que moi.

Il y avait les gens dont nos parents nous disaient de ne pas nous approcher. Les petits voyous, les hobos, les marginaux de toutes sortes. Et bien sûr, il y avait aussi de vrais criminels dans la région : la bande de Hell’s Angels qu’on appelait la Horde Sauvage, par exemple. Ils étaient dirigés par un type de Dunwich, Jack Whateley, qui avait le crâne rasé et une grosse chauve-souris rouge avec une swastika cousue à l’arrière de son blouson noir – on peut dire qu’il annonçait la couleur. Ils ont empoisonné la vie du comté pendant la majeure partie des années 50 et 60, avant de commettre le crime de trop et d’être démantelés. En 1968, Whateley a pris perpétuité pour le meurtre d’un fermier noir des environs de Gray, Jeremiah Clamp. Mon père le connaissait, je l’avais rencontré quelques fois. Un costaud, champion de bras de fer du Comté – les gens du coin l’appelaient Clamp Champ. Mais ils l’ont laissé se débrouiller seul quand ces salauds de nazillons ont débarqué chez lui. Et c’est à peine si les journaux ont parlé de sa mort. J’étais jeune quand c’est arrivé, mais j’ai compris que s’il avait été blanc, on en aurait fait un héros local au lieu de l’oublier comme s’il n’avait jamais existé. Je me souviens encore d’une dispute entre mon père et Zadok Orne, le shérif du comté, le lendemain du meurtre. “C’est de ta faute, criait mon père. Jeremiah t’avait dit qu’il était menacé !” Et l’autre lui a répondu, sans même ôter ses lunettes de soleil : “Dommage qu’il soit mort, oui. Enfin, grâce à ça, le comté est enfin débarrassé de Horde Jack.”

Mais cet été-là, le mal – le vrai, pas celui de nos histoires à faire peur – n’était pas seulement occupé à écumer les routes à moto. Il était aussi avec nous, au camp scout. Quand les choses se sont sues, des années plus tard, mes parents m’ont interrogée sans relâche. Ils voulaient savoir si j’étais moi aussi “concernée”, comme plusieurs de mes camarades. C’est une fille un peu plus âgée que moi, une certaine Tina, qui avait parlé en premier, et les témoignages s’étaient accumulés ensuite. Mr Heath, le responsable du camp, avait l’air si gentil, caché derrière ses lunettes à monture d’écaille. Personne ne se méfiait de lui. Et en une vingtaine d’années, il avait abusé de plusieurs dizaines de petites filles – peut-être plus. Je n’étais pas du nombre. Dès que je l’avais rencontré, dès que j’avais surpris ses yeux posés sur moi derrière ses affreuses lunettes, je m’étais méfiée de lui. Je n’avais rien vu cet été-là, mais d’une certaine manière j’avais su. Et il avait su, lui aussi, que je savais. J’avais vu la masse grouillante de son esprit malade. Alors, il ne s’était pas approché de moi.

Heath a fini derrière les barreaux. C’est Tina qui a eu la peau de ce serpent, mais elle en a porté la marque toute sa vie. Son courage m’a bouleversée. Grâce à elle, des centaines d’enfants ont sans doute évité de tomber entre les mains d’un pervers. Et les gens… les gens ne lui en ont pas été reconnaissants. Les gens ont pensé qu’elle aurait dû se taire, pour ne pas faire honte à la communauté, ne pas apporter le scandale. Sa famille a fini par déménager.

Mais à la rentrée scolaire 1967, tout cela est encore dans le futur, comme la mort de Jeremiah Clamp, comme la fête foraine. Je suis insouciante, heureuse. Je vais bientôt avoir 10 ans. Je passe beaucoup de temps à me promener à vélo, je commence à me passionner pour des “trucs de garçon”. Je suis fascinée par le Flash Gordon d’Alex Raymond, dont mon père a religieusement conservé dans un classeur les comic strips découpés dans les journaux, depuis son adolescence. Mes deux grands frères, Bobby et Steve, me prêtent leurs comic books de super-héros – à leur insu, le plus souvent. Je dévore chaque numéro de Superman, Batman, Spider-Man, les Avengers, les X-Men… mais mes préférés, ce sont les 4 Fantastiques. Des astronautes dotés de super-pouvoirs parce qu’ils ont traversé les ceintures de radiation de Van Allen. Je rêve d’être Sue Storm, la Femme Invisible, et de vivre des aventures dans le cosmos avec ma famille. Et les dessins de Jack Kirby me fascinent, surtout sa façon de représenter les paysages extraterrestres et les autres dimensions. Je regarde aussi Star Trek à la télévision – j’adore Kirk et Spock, mais c’est Uhura que je préfère. Le futur semble si prometteur, si excitant.

Ma mère m’a déjà parlé de Valentina Tereshkova, la 1re femme cosmonaute, envoyée dans l’espace par les Soviétiques en 1963. “Le vol spatial habité ne peut pas se développer sans la participation active des femmes”, a-t-elle déclaré à l’époque. Et même si c’est l’Ennemi du Monde Libre qui l’a mise sur orbite, mon père et ma mère m’ont dit tous deux qu’elle avait raison.

“Je serai astronaute”. La 1re fois que j’émets cette idée à voix haute, à table, mes frères éclatent de rire. Pas mes parents. Ils savent que je suis sérieuse. Le fait qu’il y ait déjà un astronaute dans la famille – un lointain cousin de mon père, qui a été le 1er Américain à effectuer un vol orbital en 1962 – n’y est sans doute pas pour rien.

Je suis déterminée. Rien ne pourra m’arrêter. Mais je ne sais pas, alors… je ne sais pas encore ce que je vais devoir affronter.

💬 Commentaires 4

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patrick.skedli • 1 mois
J'ai beaucoup aimé ce chapitre qui m'a rappelé plein de lectures passés. Lovecraft, Hodgson avec un style et une présentation proche de mon souvenir de ces textes.
Tu as modernisé le contenu pour en faire ton propre univers avec toute la culture sf de l'époque et je trouve ça très réussi. On se demande comment ce mélange des genres va aboutir pour raconter l'histoire de Marlena.
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CharlyZarkov Auteur • 1 mois
Merci de ton commentaire ! Je suis heureux que ça te plaise. J'avoue que je me suis fait plaisir avec les références sur ce projet – à Lovecraft en priorité. Si tu es familier avec Les Maîtres de l'Univers, tu devrais aussi repérer un certain nombre de clins d'œil aux personnages et aux lieux de la franchise.
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patrick.skedli • 1 mois
Alors les maitres de l'univers, cela n'évoque que ce dessin animé avec un méchant squelette et un héros blond hyper musclé avec un tigre si je me souviens bien. J'ai du en voir un ou deux mais je n'ai pas vraiment accroché. à l'époque.
Tant pis, je vais manquer des références :)
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CharlyZarkov Auteur • 1 mois
Bon, tu as les bases, au moins ! Je ferai peut-être une annexe pour expliquer les références, quand j'aurai publié toute l'histoire.
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