Chapitre 10 : Le chemin de la fête foraine
Evelyn était injuste, en vérité. Nous savons tous deux qui est l’alpha et l’oméga de tout ça, c’est-ce pas Marlena ? Le Dor n’a fait que façonner la clé.
Sans vous, il n’y aurait pas eu de serrure à déverrouiller.
*
Lorsque le vaisseau revient à l’espace normal, nous le sentons aussitôt. Ce n’est pas une décélération ou quoique ce soit de similaire. C’est plutôt comme si une vibration sourde dont nous n’avions pas conscience venait de s’éteindre.
Je me sens vaguement nauséeuse. Sur l’écran, la face de gargouille disparaît brusquement, remplacée par un panorama cosmique.
“C’est… tout à fait extraordinaire, murmure Le Dor.
– Mon Dieu, dit Kahn dans un souffle. C’est un cimetière. Une véritable mer d’épaves.”
Il y en a des centaines. Des milliers. À perte de vue. Des vaisseaux de toutes tailles et de toutes natures, éventrés, figés et décolorés par des millions d’années de dérive aux confins du système solaire. Ils flottent dans une faible lumière orangée, comme un perpétuel crépuscule. Mais ce ne sont pas les rayons d’un soleil couchant qui éclairent ce tableau : c’est une chose impossible, à l’arrière-plan, sur laquelle mes yeux refusent de s’attarder trop longtemps.
“Le trou de ver… il est là, à notre portée. Roberto… ?
– Observation visuelle confirmée, capitaine.
– Quel est ton statut ?
– Opérationnel. J’ai à nouveau accès aux systèmes du Rainbow Explorer – pour le moment.”
Je lance un regard circonspect à Le Dor.
“Qu’est-ce que vous préconisez ? Retour au programme initial ?
– Exactement, répond une voix derrière moi. Nous allons procéder comme il avait été décidé. Vous allez donc bien gentiment vous plier à mes ordres à partir de maintenant.”
– C’est Kahn qui vient de parler. À côté de lui, Besteman et Skopov se sont positionnés sans ambiguïté dans le rôle qui leur convient le mieux : celui d’hommes de main. Tous deux tiennent un taser à la main.
“Qu’est-ce qui peut bien réunir un Russe et un Américain contre leurs pays ?” je lâche en leur lançant à tous deux un regard méprisant.
Besteman hausse les épaules en faisant mine de réfléchir.
“Voyons voir… l’argent ? Beaucoup, beaucoup d’argent ?
– Quand Guerre froide terminée, explique Skopov, peu importe vainqueur. Nous prenons petite retraite bien méritée sous tropiques.”
Evelyn éclate d’un rire sans joie.
“Pauvres crétins. Si c’est vraiment ce que vous croyez, alors vous méritez le sort que Kahn vous réserve. Tuez-nous maintenant, qu’on en finisse.
– Allons, allons, Evelyn ! intervient Le Dor. Inutile d’en venir à ces extrémités. Monsieur Kahn sait qu’il a besoin de nous pour rentrer sur Terre avec sa cargaison.
– Sa cargaison ?” je répète.
Kahn lève les yeux en l’air, l’air à la fois amusé et faussement peiné.
“Ils ne vous ont vraiment rien dit, alors ? À votre avis, Glenn, pourquoi avons-nous financé ce voyage ? Pour envoyer une sonde dans un trou de l’espace et regarder ce qu’il y a de l’autre côté ? Ridicule !
– Les épaves extraterrestres récoltées sur Terre contenaient des matériaux exotiques, explique Evelyn d’une voix détachée – comme si tout cela ne la concernait plus vraiment. L’isotope du Yucatan, qui alimente le warp drive du Rainbow, par exemple. Mais ce n’est pas ça qui intéresse le plus Cobra, n’est-ce pas, Kahn ?”
L’homme a un rictus désagréable et émet un claquement de langue. Aussitôt, le poing de Skopov percute l’estomac de la Britannique, qui se plie en deux sous le choc.
“Espèces d’ordures, laissez-la tranquille !” j’explose. Mais la main de Le Dor me retient.
“Pas de bêtise, Marlena. Pas maintenant.
– Oui, écoutez le gnome mangeur d’escargots plutôt que votre petite amie, lâche Kahn. C’est la voix de la sagesse.”
Tandis que Besteman et Skopov nous sanglent dans nos capsules de repos, il poursuit son monologue : “Vous allez rester ici bien sagement pendant que mes amis chargent le vaisseau avec la cargaison. Ensuite, vous nous ferez repartir. Et si tout se passe bien… je vous laisserai peut-être en vie à notre retour sur Terre.”
Aucun de nous trois ne lui répond. Nous savons tous à quoi nous en tenir.
Pendant des heures, impuissante, j’observe sur l’écran principal du Rainbow les allers-retours du Valiant, piloté par Besteman et Skopov. Ceux-ci fouillent méthodiquement les épaves autour de nous et chargent leur mystérieux butin dans notre soute. Je cherche quel plan d’action établir, mais il me manque trop de données. De là où je me trouve, impossible de communiquer avec Le Dor et Evelyn : nos capsules sont verrouillées, et leur système de communication interne a été coupé. Inutile également de compter sur Roberto. Même en admettant que je puisse lui parler, ses directives ont probablement été modifiées pour prioriser les ordres de Kahn.
Soudain, une main se pose sur le couvercle transparent de ma capsule, me faisant sursauter. C’est Kahn. Mais quelque chose a changé en lui ; son visage a une expression effrayante. Il semble très agité et transpire à grosses gouttes.
“Capitaine Glenn, dit-il avec un horrible sourire. J’imagine que c’est une torture pour vous de rester là, incapable d’agir, n’est-ce pas ? Surtout que, contrairement aux autres, vous ignorez ce que nous sommes venus chercher.
– Eh bien dites-le moi, je réplique, ma curiosité plus forte que ma prudence. De quoi s’agit-il ? D’armes ?
– Ahah ! Des armes, oui ! Des armes. Un genre d’armes contre lequel personne sur Terre n’est préparé. Vous savez ce qui s’est passé à New York en 1984, capitaine Glenn ? Vous avez entendu parler de l’incident Gozer ?”
Je me souviens, oui. Une sorte d’hystérie collective, une épidémie de superstitions sur fond de délires apocalyptiques, qui a saisi la Grosse Pomme pendant quelques mois. Les gens croyaient voir des fantômes partout, et une équipe de pseudo-scientifiques a tiré les marrons du feu. L’affaire a fait les gros titres pendant un temps, puis personne n’en a plus parlé. J’en ai conclu qu’il s’agissait d’un vaste canular.
“Non, non, non, capitaine, ce n’était pas un canular, poursuit Kahn comme s’il avait lu dans mes pensées. C’était bien réel. Et sur place, nos hommes ont identifié une signature énergétique correspondant à une certaine… substance.
Quelque chose qui avait aussi été trouvé parmi les débris d’appareils aliens que nous avons récoltés.”
Tandis qu’il parle, j’observe les mouvements de ses yeux, les tics de son visage. Sa façon répugnante de passer sa langue sur des lèvres. Il y a quelque chose d’anormal. Ce n’est plus l’homme calme, froid et déterminé d’il y a seulement quelques heures.
“Alors, qu’est-ce que c’est ? je le relance par provocation. Cette substance, elle a un nom ?”
Les yeux fiévreux de Kahn s’agrandissent. Ma question semble lui procurer un immense plaisir. Lentement, il ouvre la porte de ma capsule, et je vois qu’il tient sous le bras une sorte de conteneur cylindrique translucide, coiffé par un disque de métal. À l’intérieur, une chose semi-liquide semble bouger, comme animée par une vie propre, tout en émettant une vague phosphorescence. Aussitôt, mon sang se fige dans mes veines. Je peux sentir physiquement le mal qui émane de cette chose. Un mal ancien, indubitable, d’une évidence totale.
Et pour la première fois depuis des années, je repense à la fête foraine. L’odeur de la barbe à papa mêlée à celle du sang. Les lumières multicolores éclairant le visage de la Mort.
“Si l’on s’en réfère aux travaux du Dr Spengler, explique Kahn avec une jubilation malsaine, il s’agit d’un concentré ectoplasmique d’énergie psychokinétique pure. Mais je préfère la terminologie plus… ludique de son collègue, le Dr Venkman. Il a appelé ça : du Slime.”
Tout en prononçant ces mots, il s’écarte de mon champ de vision, et je vois apparaître derrière lui les silhouettes de Besteman et Skopov. Tous deux tiennent des cylindres semblables au sien dans les mains, mais les leurs sont ouverts, et quelque chose de visqueux s’en échappe pour les recouvrir, comme une gelée frissonnante. Leurs yeux sont vides, et une phosphorescence d’une couleur indéfinissable les environne.
“Regardez-les, glousse Kahn. Deux esclaves parfaitement obéissants. Je n’ai même plus besoin de les soudoyer. Et maintenant, vos amis et vous allez subir le même sort.”
*
Voilà ! Nous y sommes presque !
Vous voyez, Marlena ? Toutes les routes vous y mènent, en définitive. Il vous aura fallu aller jusqu’aux confins du système solaire, mais vous avez retrouvé le chemin de la fête foraine.
C’est la seule chose d’importance, en vérité. Tout le reste – ces manigances pathétiques et ces actes héroïques à bord du Rainbow Explorer – pourrait être passé sous silence. Mais je sais que vous tiendrez néanmoins à leur faire justice.
Et dans quelle catégorie classerez-vous les actions de Miss Powers ? Je me le demande.
💬 Commentaires 3
Toujours aussi plaisant à lire. Pour le Slime, j'attends de voir l'explication de sa présence au fin fond de l'espace.