Chapitre 11 : Synchronicité

📖 Bon voyage, capitaine Glenn ✍️ CharlyZarkov 📝 1872 mots

Il y a quelque chose chez Evelyn qui m’attire et m’effraie tout à la fois, depuis que je l’ai rencontrée. D’une certaine manière, elle me rappelle l’endroit où j’ai grandi, le comté de Miskatonic, avec ses histoires de sorcières, de grimoires maudits et de cultes secrets.

Lorsqu’elle m’a avoué faire partie du MI13, une agence secrète au sein même des services secrets britanniques, réputée s’intéresser aux phénomènes échappant à la compréhension humaine, une partie de moi a compris qui elle était. Ce qu’elle était. Pas simplement une espionne ou une investigatrice.

Une initiée. Une praticienne. Peut-être même une cultiste.

Et cette intuition est sur le point de se vérifier, à un degré que je n’aurais jamais imaginé.

“Tu n’es qu’un imbécile, Kahn, lâche Besteman d’une voix curieusement altérée.

– Da, complète Skopov. Une couleuvre qui croit être dragon.”

Sur le visage de Kahn, la fureur succède à la surprise tandis que ses deux hommes de main se saisissent de lui.

“Lâchez-moi, esclaves ! hurle-t-il. Je suis votre maître !”

Le rire qui s’élève alors sur le pont du Rainbow Explorer ne ressemble que de loin à celui d’un être humain. C’est un tintement de cloches tubulaires, une mélopée païenne, un éclat de cristal, froid et vampirique. Et c’est indéniablement de la capsule d’Evelyn qu’il provient.

Tandis que Skopov en active l’ouverture, je me glisse hors de ma propre couchette et me dirige aussitôt vers celle de Le Dor afin de le libérer. Pour l’instant, personne ne prête attention à moi : Kahn tremble comme une feuille, Besteman et Skopov agissent toujours comme des zombies, et Evelyn…

Evelyn n’est plus la personne que Kahn a fait enfermer dans sa capsule voilà quelques heures. Il y a une lueur maladive, répugnante, qui émane d’elle, pareille à celle que produit le Slime dans les conteneurs que Skopov et Besteman ont ramené à bord du vaisseau. Sa peau semble devenue jaunâtre, ou verdâtre, et ses yeux brûlent comme du phosphore blanc au sein d’un halo de brume magenta. Je suis bien consciente que mon cerveau n’associe des couleurs connues à ces perversions chromatiques que par analogie. Il y a là quelque chose de fondamentalement étranger, de radicalement autre et inconnaissable. Les anciens d’Arkham disent qu’on voit parfois des teintes anormales danser au fond du lac de Blasted Heath, et relient ce phénomène à la chute légendaire d’un aérolithe, au temps où la zone n’avait pas encore été submergée par les eaux du réservoir. Ils appellent cela la couleur tombée du ciel. Je me demande maintenant si ces vieilles rumeurs ne disent pas vrai.

Sacrebleu, s’exclame Le Dor alors que je l’aide à s’extraire de sa couchette. C’est encore pire que ce que je craignais !”

Alertée par l’intensité de sa voix, je me retourne un instant, et ce que j’entrevois suffit à me le faire regretter aussitôt. Evelyn est maintenant penchée sur Kahn à la façon d’une mante religieuse, ses mains agrippées à sa tête comme si elle s’apprêtait à la lui arracher. Et par sa bouche anormalement béante, elle semble aspirer quelque chose de lui. Quelque chose qu’on ne peut voir lui est arraché… et je comprends soudain que les sons inhumains que j’entends sont les cris qui sortent de sa gorge.

“Il ne faut pas rester là un instant de plus, Marlena, s’écrie Le Dor en me saisissant le poignet. Suivez-moi !”

Sans un regard en arrière, nous nous propulsons en direction de la soute. L’endroit est baigné dans la même lueur diabolique que le pont, mais dix fois plus forte : Besteman et Skopov ont stocké là des dizaines de conteneurs de Slime ramenés des épaves spatiales qu’ils ont explorées.

“C’est de la folie, gémit Le Dor. Kahn n’avait pas la moindre idée de ce qu’il faisait ! Il a provoqué une réaction en chaîne qu’on ne peut plus enrayer !

– Professeur, qu’est-il arrivé à Evelyn ?”

Le Dor me regarde d’un air mi-peiné, mi-terrifié.

“Le Slime est une substance psychoréactive, m’explique-t-il. Il réagit aux émotions humaines. Mais il agit aussi sur elles : il les décuple, et il peut également faire émerger des capacités latentes à travers elles. Evelyn… est tout ce que le Slime attendait. Un réacteur psychique d’une puissance redoutable, alimenté par des émotions d’une violence insoupçonnée. Elle-même ne doit pas savoir si elle contrôle le Slime, ou bien si c’est l’inverse. Ils sont entrés en résonance. Et maintenant, ils veulent la même chose.

– C’est-à-dire ?

– Vous ne le sentez pas autour de vous ? Vengeance. Pouvoir. Domination. C’est ça, le plan de cette chose : apporter suffisamment d’elle-même sur Terre pour réduire l’humanité en esclavage.”

Tandis qu’il me parle, nous laissons derrière nous la soute et pénétrons dans le hangar du Valiant.

“Professeur, qu’est-ce que vous comptez faire ?

– Montez dans le Valiant, Marlena. Je vais déclencher manuellement l’autodestruction du Rainbow Explorer depuis la salle des systèmes, au cœur du vaisseau. Je suis le seul qui puisse le faire. Lancez le protocole de séparation et attendez-moi, c’est compris ?”

Ma formation militaire m’a appris qu’il fallait parfois obéir sans réfléchir si on voulait survivre. Et même si mon cœur se rebelle à l’idée de sacrifier le vaisseau et Evelyn, mon instinct me hurle qu’il n’y a pas d’autre solution – non seulement pour ma sécurité propre, mais aussi pour celle de la Terre. J’acquiesce brièvement. Le Dor m’adresse un dernier sourire avant de se détourner et de s’engouffrer dans les entrailles de sa création.

“Roberto ? je lance à voix haute en m’installant dans le cockpit du Valiant. Tu es là ?

– Affirmatif, capitaine, me répond la voix familière de l’IA – et même si elle est dépourvue d’affect, je l’accueille comme celle d’une amie.

– Protocole de séparation du Valiant activé. Attente de confirmation manuelle pour l’ouverture du sas.

– Bien reçu… Attention, instructions complémentaires en cours de réception… Ouverture du sas dans 15 secondes. 14…

– Non, attends ! Qu’est-ce que tu fais ?

– Instructions complémentaires du Pr Le Dor : lancer la séparation du Valiant sans plus attendre. 10… 9…”

Tandis que le compte à rebours se poursuit, je reste pétrifiée, la bouche ouverte sur un cri muet. Une boule douloureuse gonfle ma gorge. Je ne pensais pas que c’était la dernière fois que Le Dor et moi nous parlions. La dernière fois, peut-être, que je parlais à un autre être humain.

Mais au fond, est-ce que ça n’a pas été mon projet depuis le début ? Laisser derrière moi la Terre et tous ses habitants ?

“Communication entrante. Provenance : salle des systèmes. Le Dor, Guy, en attente.

– Ouvre la communication ! Professeur ? Vous m’entendez ?”

Il y a d’abord un grésillement, et je crains que la correspondance ne soit brouillée. Mais soudain j’entends sa voix, aussi forte et claire que s’il se trouvait assis près de moi :

“Pardonnez-moi, Marlena. Il fallait que je reste mener cette tâche à bien. Elle ne vous laissera pas beaucoup plus de temps pour vous échapper. Partez, Marlena. Sauvez-vous. Faites confiance à votre instinct : c’est lui qui vous a menée jusqu’ici, et c’est lui qui vous mènera au-delà.”

Des larmes inondent mes joues. Sur mes lèvres, je sens le goût du sel.

“Merci Professeur, je parviens à articuler tandis que les portes du sas s’ouvrent en grand sur le vide spatial. Pour tout.”

Sans un seul à-coup, le Valiant quitte son stationnement magnétique. Le moteur électronucléaire se met en marche. Déjà, l’astronef franchit les portes du Rainbow Explorer, le laissant derrière lui comme un papillon abandonne sa chrysalide.

“Bon voyage, capitaine Glenn.”

Ce seront les derniers morts que je l’entendrais prononcer, ce curieux petit homme qui m’est devenu si cher. La communication est terminée. Et tandis que le Valiant file droit devant lui à travers le cimetière d’épaves cosmiques, j’observe sur un écran le Rainbow Explorer rapetisser à mesure que je m’en éloigne.

Puis, alors qu’il n’est déjà plus qu’un point lumineux parmi d’autres dans le panorama, je le vois soudain se mettre à grossir… grossir… jusqu’à brièvement éclairer les débris alentours comme un soleil en miniature.

C’est fini.

Du moins, c’est ce que je crois.

Il ne faut que quelques instants à l’onde de choc en provenance du Rainbow Explorer pour atteindre le Valiant. J’ai l’impression d’être prise dans des turbulences atmosphériques – un comble dans le vide de l’espace. Mais ça ne s’arrête pas là : quelque chose de malin a survécu à la destruction du vaisseau. Je vois la lueur funeste du Slime s’étendre partout autour de moi, à travers l’écran simulant la baie vitrée du cockpit. Toutes ces épaves qui dérivent depuis des milliers d’années, des millions peut-être, autour du trou de ver… c’est comme si des feux follets maladifs les parcouraient désormais, leur conférant un semblant de vie terrifiant.

Je repense à New York. À la manière dont le Slime y aurait non seulement créé une folie collective, mais peut-être aussi permis aux esprits des morts de se manifester. Est-ce qu’une telle chose est réellement possible ? Et si c’est le cas sur Terre, pourquoi ne le serait-ce pas ici aussi ?

Après tout, je suis dans un cimetière – le plus vaste de tout le système solaire. Ce ne sont pas les morts qui manquent dans les parages, quoiqu’ils aient été de leur vivant.

À peine cette pensée s’est-elle formée dans mon esprit que les écrans du Valiant se mettent à crépiter. Randy Leroy, qui préférait Jung à Einstein, aurait appelé ça de la synchronicité. D’abord, il n’y a que de vagues interférences. Puis, petit à petit, des images et des sons émergent du chaos.

Des visages mouvants, se transformant et se tordant sous mes yeux. Certains vaguement humains, d’autres loin de tout ce que j’ai pu voir ou imaginer. Des bribes de mélopées païennes et de rires cristallins. Puis un hurlement primal, plein de rage, de haine et de douleur.

Le visage et la voix d’Evelyn.

C’est comme traverser une tempête – un orage spectral aux confins du système solaire. Si l’entraînement que j’ai reçu à Topgun doit me servir à quelque chose, c’est maintenant ou jamais.

“Roberto, je m’entends dire, cap sur le trou de ver – à pleine vitesse.

– Bien capitaine, mais je ne peux garantir que les risques de collision…

– Pilotage manuel, s’il te plaît. Exécution.”

Je saisis les commandes des deux mains. Malgré l’incertitude de ce qui m’attend (ou devrais-je dire : malgré la certitude de ma fin prochaine) je n’ai pas peur. Pour un peu, je pousserais des cris de joie.

La chose est là, devant moi : immense, évidente, inévitable. Cela ressemble à un iris humain de la taille d’une lune, couleur terre de sienne, avec en son centre une pupille d’un blanc absolu. Je ne peux la regarder trop longtemps, mais il m’est impossible de ne pas y voir l’entrée du Paradis – ou en tout cas d’un Au-Delà dont on m’a toujours dit qu’il récompensait les justes et punissait les méchants.

Et j’ai toujours fait de mon mieux, n’est-ce pas ? Même si je n’ai pas toujours prié comme il fallait, ni respecté toutes les règles. Au moins, je n’ai fait de mal à personne – pas vrai ?

Il y a quelque chose dans la poche de ma combinaison. Au tout dernier moment, alors que le Valiant laisse derrière lui les vaisseaux fantômes de ces Sargasses de l’espace, et juste avant qu’il ne pénètre dans cet œil cosmique qui semble m’appeler depuis toujours, je ressens le besoin de suspendre le temps. Ma main se glisse dans ma poche. Y trouve quelque chose de doux. Quelque chose qui m’a suivi depuis la Terre – et depuis l’année 1969.

C’est la peluche de magicien au chapeau rouge. Celle qu’Adam Prinz avait gagnée pour moi à la fête foraine.

💬 Commentaires 2

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patrick.skedli • 3 semaines, 5 jours
Sacré substance que le Slime sur Evelyne.
Bon tout le monde est mort sauf l'héroïne. Mais entre le slime et le couleur tombé du ciel, N'est pas mort ce qui à jamais dort.
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CharlyZarkov Auteur • 3 semaines, 5 jours
Fhtagn 🐙
Demain, dernier chapitre !
Attention, il y aura aussi un épilogue (je pense le publier en même temps).
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