Chapitre 9 : Le plus innocent de nous tous
“Est-ce qu’il y a une seule personne ici à qui tu fais entièrement confiance ?” me chuchote Evelyn à l’oreille, au 2e jour de notre voyage.
Malgré le confort du Rainbow, bien supérieur à celui d’une navette spatiale classique ou de la station Mir, on ne peut pas vraiment parler d’intimité. Au moins disposons-nous de capsules dans lesquelles nous pouvons nous sangler pour dormir en état d’apesanteur. Evelyn vient de se glisser dans la mienne, alors que tous les autres sont endormis. À part les ronflements sonores du colonel Besteman, aucun son ne trouble la nuit artificielle du vaisseau.
“Tu savais que je ne dormais pas ?
– Non. Je me fichais de te réveiller. Réponds à ma question.”
Je lève les yeux, exaspérée, mais je ne peux pas m’empêcher de sourire.
“Le Dor est fiable moralement. À 100%.”
Evelyn a un petit rire mauvais.
“Oui, c’est un enfant dans un corps d’adulte. Mais on ne peut pas vraiment se fier à quelqu’un d’aussi intelligent et avec si peu de maîtrise de soi, tu le sais aussi bien que moi.
– Il faut le canaliser, je l’admets. Mais je ne le vois pas compromettre la mission volontairement.
– Alors que les autres…
– Qu’est-ce que tu essayes de me faire dire, Evelyn ?”
Elle me fixe de ses yeux trop clairs pour être vraiment séduisants – et pourtant fascinants. Des yeux de sorcière, je me surprends à penser. Comme ceux de Mrs Zohar.
“Besteman est le genre d’imbécile dressé à obéir aux ordres sans se poser de question, assène-t-elle. Et sa fidélité va à l’armée américaine, pas au Projet Horizon. Skopov ? Je suis certaine que ce type est capable d’assassiner n’importe qui sans que ça pèse sur sa conscience. Et ce Kahn…
– Je sais. Trop lisse, trop discret. Il a quelque chose d’un…
– Serpent, termine Evelyn. Tu connais la réputation de M.A.R.S. Industries ?
– Conception d’armes et de systèmes de défense. Une excellence technique inversement proportionnelle à son éthique.
– Oui, mais ça va plus loin que ça. On la soupçonne de liens avec des groupes séditieux. Tu as déjà entendu parler de Cobra ?”
Je hoche la tête.
“Évidemment. Mon passage par l’armée m’a appris tout ce qu’il faut savoir à ce sujet. Notamment qu’il n’est pas prudent d’en discuter avec des civils – a fortiori étrangers.”
Evelyn fait une moue faussement peinée.
“Oh, je vois. Tu ne me fais pas confiance non plus, alors ?
– Disons que pour une simple scientifique de l’ESA, tu en sais beaucoup. Alors, à moins que tu veuilles jouer cartes sur table… MI6, c’est ça ?
– MI13. Extraordinary Intelligence Service.
– Ça existe, ça ?
– Pas officiellement. Et non, Le Dor n’est pas au courant. L’ESA non plus, d’ailleurs.
– Pourquoi tu me le dis, alors ?”
Sa main caresse ma joue alors qu’elle sort de ma capsule en flottant, telle une femme vampire retournant à son cercueil avant l’aube.
“Parce que moi, murmure-t-elle, je te fais confiance.”
*
Voilà, c’est terminé. Les derniers atomes d’oxygène présents dans ce bureau se sont liés à du carbone. Vous allez donc mourir, Marlena. À moins que vous ne fassiez un autre choix ?
Cet instant restera suspendu jusqu’à ce que vous répondiez à la question.
*
Dans l’habitacle du Rainbow, nous passons notre temps à nous épier sans mot dire. Seul Le Dor s’efforce d’être de bonne compagnie avec tout le monde, bien qu’il ignore ostensiblement Kahn. Enfin, le 4e jour, la voix monocorde de Roberto nous avertit que nous sommes désormais entrés dans l’espace transneptunien.
“Nous avons dépassé Voyager 1 et bientôt Pioneer 10, je lance à la cantonade. Dans quelques heures, nous serons plus loin qu’aucune sonde jamais partie de la Terre.
– C’est tout bonnement inimaginable, s’enthousiasme Le Dor. Quel temps gagné, mon Dieu !
– Ah, vous trouvez ? lâche Besteman, manifestement de mauvaise humeur. De mon point de vue, on se traîne, prof. Je croyais que ce coucou pouvait atteindre l’orbite de Pluton en seulement quelques heures. Et il me semblait par ailleurs que la mission avait un caractère d’urgence.”
Je le regarde sans comprendre. Une nouvelle fois, je prends conscience que j’ai beau être le capitaine du vaisseau, je ne suis pas pour autant le chef de la mission. Et que je ne sais, au fond, que ce qu’on a bien voulu me dire.
“Vous avez raison, colonel Besteman, intervient Evelyn. Dans l’absolu, on pourrait aller beaucoup plus vite. Et ainsi entrer en collision avec un corps céleste non détecté à une vitesse relative proche de celle de la lumière. Ce qui nous offrirait à tous une mort instantanée et la dissipation de nos atomes sur plusieurs unités astronomiques. Ça vous tente ?”
Besteman la jauge de la tête aux pieds comme un gorille prêt à charger.
“Je croyais qu’il y avait un champ de force pour nous protéger de ce genre de conneries, marmonne-t-il en contractant son énorme mâchoire.
– Oui… en théorie, dit malicieusement Le Dor. Comme on dit chez moi, la théorie est un beau pays, colonel Besteman. Vous savez pourquoi ? Parce qu’en théorie, tout se passe bien.”
Un rire franc, presque enfantin, retentit, nous faisant tous sursauter. Contre toute attente, c’est Skopov qui vient de l’émettre.
“Боже мой, какой же этот американец примитивный!”
Je sais suffisamment de russe pour comprendre qu’il vient d’insulter Besteman. D’un instant à l’autre, la situation peut dégénérer. C’est alors que, pour la toute première fois du voyage, Kahn prend la parole :
“Regardez, sur l’écran principal ! Est-ce que… c’est normal ?”
Aussitôt, mon cerveau passe en mode survie et je me précipite sur mon fauteuil. Je sais que s’il y a une anomalie, je dois être prête à réagir immédiatement. Tout d’abord, je ne vois que des lumières parasites scintillant sur l’écran, mais bientôt, une forme se dessine, pixel après pixel, tandis qu’une lumière rouge envahit l’intérieur du vaisseau. Un visage grimaçant apparaît. Et je le reconnais. C’est celui du bas-relief que j’ai vu sur cette horrible épave dans le hangar de Groom Lake.
“Roberto, rapport d’état du vaisseau.
– Toutes les constantes sont normales, capitaine, mais nous captons un signal puissant émis depuis la direction de l’anomalie cosmique. Il semblerait que je ne puisse pas couper la réception.
– Nous devons tirer ça au clair. Diminue la puissance du warp drive de 20%.
– Impossible, capitaine.”
Mon cœur s’arrête de battre une fraction de seconde. Je crains de comprendre ce qui est en train de nous arriver.
“Roberto, laisse-moi les commandes. On passe en mode manuel.
– Je suis désolé, capitaine. J’ai bien peur de ne pas pouvoir faire ça.”
La phrase me laisse glacée d’épouvante. Soudain, Le Dor me confirme ce que je craignais :
“Notre vitesse relative augmente. À ce rythme, nous atteindrons la source du signal dans seulement quelques heures. Je… je ne sais pas ce qui se passe !
– C’est pourtant évident, lance Evelyn. Le moteur de ce vaisseau… son cœur… son âme, peut-être, n’est pas d’origine terrestre. Et il vient d’entrer dans le champ d’influence de quelque chose qui vient du même endroit que lui. C’est à ça qu’il obéit désormais, pas à nous.”
Un silence pesant s’installe. Evelyn n’a pas besoin d’ajouter quoique ce soit. Mais il n’est pas dans sa nature de rendre les choses faciles.
“Je te l’avais dit, non ? siffle-t-elle en se penchant à mon oreille. Le plus innocent de nous tous ? C’est lui qui nous a tous condamnés.”
💬 Commentaires 2
Tu décris bien une belle brochette de paranoïaques qui sont sur le point de mourir.