Chapitre 13 : De retour à la maison

📖 Bon voyage, capitaine Glenn ✍️ CharlyZarkov 📝 2419 mots

Oh, Marlena. Marlena. Marlena. Nous y sommes enfin. C’est le cœur, ne le voyez-vous pas ? Celui de votre existence. Et plus encore.

C’est l’hiver 1987. Vous êtes astronaute, et vous vous apprêtez à plonger dans un trou de ver aux confins du système solaire, à bord d’un vaisseau expérimental. La peluche vous accompagne, comme elle l’a toujours fait.

C’est le printemps 1979. Vous sortez en courant d’un magasin de disques de San Diego, où vous venez de faire une crise de panique – ce qui ne vous arrive jamais. Ça vous est tombé dessus en regardant la pochette d’un album des Misfits, un groupe que vous ne connaissiez pas jusque-là. L’homme au masque de crâne vous a rappelé quelque chose, et maintenant vous vomissez dans la rue en serrant la peluche dans votre poche comme si votre vie en dépendait. Le titre de l‘album est : Horror Business.

C’est l’été 1969. Vous vous réveillez d’un long sommeil sans rêve devant le spectacle d’un homme qui marche sur la Lune. La peluche est entre vos mains, et vous ne vous rappelez pas qui vous l’a donnée – mais vous ne poserez jamais la question à vos parents.

C’est l’automne 1968. Votre père et votre mère vous ont proposé de les accompagner au cinéma voir le nouveau film de Stanley Kubrick : 2001, L’Odyssée de l’espace. Ils étaient sûrs de vous faire plaisir, mais à leur grande surprise, vous avez refusé. Parce que ce soir, il y a la fête foraine.

Et ce soir, un jeune garçon a bien l’intention de vous impressionner avec son adresse au tir à la carabine.

*

“Non merci, Adam, c’est gentil, mais je te dis que je n’en veux pas !”

Il me regarde sans comprendre avec ses grands yeux innocents, son absurde peluche à chapeau rouge et oreilles bleues tendue vers moi comme une offrande. Derrière moi, j’entends les rires de Mary Pickman et de Betty Mason.

“Mais… c’est pour toi que je l’ai gagnée, insiste-t-il. Elle est à toi.”

Ce n’est pas une supplique. Il dit cela comme une évidence, de la même façon qu’il affirme se souvenir d’une cité magique qu’il visitait en rêve quand il était petit, ou qu’il prétend comprendre les miaulements de son chat Ginger.

Je lève les yeux au ciel. C’est une sortie entre filles. La toute première de ma vie. Je l’attends depuis des semaines. Mary et Betty sont un peu des pestes, mais elles sont populaires à l’école de Gray, et elles ont accepté que je les accompagne. Pour moi, c’est inespéré – même si leur conversation n’est pas aussi intéressante que celle d’Adam. Je ne peux pas passer ma vie avec ce garçon dans les pattes, voilà tout.

“Laisse-moi tranquille, Adam Prinz, d’accord ? Je ne suis ni ta petite copine, ni ta… ni ta mère !”

À peine les mots ont-ils franchi mes lèvres que je les regrette. Comment ai-je pu dire une chose aussi cruelle, aussi stupide ? Adam me regarde sans colère, ni chagrin. Il y a juste une pointe de déception dans la façon dont il détourne les yeux de moi. L’instant d’après, il disparaît dans la foule de la fête foraine. Je me retrouve seule devant le stand de tir, à fixer stupidement les ballons qui dansent dans leurs cages.

Lui courir après ? Pourquoi faire ? J’ai ce que je voulais, non ? La paix, une soirée entre copines, et aucune responsabilité. Il sera toujours temps de lui présenter mes excuses la prochaine fois que je le verrai. Il comprendra.

“Qu’est-ce qui vous ferait plaisir en premier les filles ? je m’enquiers avec enthousiasme en me retournant. La grande roue ? Le manège avec les fusées ?”

Il y a tant de possibilités autour de nous, tant d’odeurs délicieuses, d’enseignes au néon chatoyantes. Nous passons en gloussant à côté d’une grande pancarte peinte montrant un type ridiculement musclé, vêtu d’une culotte à rayures de tigre. “Hermann : l’homme le plus fort qui ait existé jusqu’ici !” proclame-t-elle fièrement.

“Hmmm, Mary et moi, on avait une idée, dit Betty avec une joie mauvaise. Mais bon, tu auras sûrement trop la trouille…

– J’ai pas peur ! je proteste. Allez-y, dites-moi : qu’est-ce que vous avez en tête ?”

Les deux filles se jettent un regard complice en souriant.

“Le train fantôme, bien sûr”, dit Mary.

C’est sans doute le manège le plus imposant de la fête foraine, après la grande roue : une montagne violette autour de laquelle s’enroule un énorme serpent noir aux yeux flamboyants. Sa base est plongée dans une nappe de brume artificielle, où tremblotent de ternes lumières bleues. Près de l’entrée, un type en robe à capuchon nous regarde approcher sans faire le moindre mouvement. Puis, comme nous nous arrêtons devant lui, il ouvre devant nous une main gantée de noir.

“C’est parti”, je murmure en montant dans la première dans un wagonnet, après avoir déposé mon ticket dans la paume du caissier.

Aussitôt, le train se met en marche, et je réalise que je suis seule à bord. Pourtant, Betty et Mary étaient juste derrière moi. Elles ont dû renoncer à monter au dernier moment – ou peut-être avaient-elles depuis le début l’idée de me jouer un mauvais tour. Je les imagine s’enfuir en riant avant d’aller dépenser leurs tickets en barbe à papa et en cacahuètes grillées. Je me sens stupide et déçue. Mais il est trop tard pour descendre.

Trop tard pour rejoindre Adam – trop tard pour tout.

Le train me semble vide de tout autre passager. Alors qu’il s’engouffre dans le passage en forme de grotte qui mène à l’intérieur de la montagne une bouffée d’air glacée me fouette le visage, tandis que des cris sinistres s’élèvent tout autour de moi.

Je sais que c’est de la mise en scène – du chiqué, comme dit Papa. Mais je ne peux pas m’empêcher de trembler, comme si je savais déjà ce qui allait bientôt se produire.

À mesure qu’il s’enfonce avec un grondement dans le tunnel sombre, le train gagne de la vitesse. Devant moi, j’aperçois des squelettes phosphorescents danser la gigue de part et d’autre de la voie. Celle-ci devient tortueuse, et les voitures se balancent maintenant avec fracas. Des toiles d’araignées effleurent mon visage. Soudain, une lueur verte illumine le tunnel, dévoilant une tombe au bord des rails. La pierre se soulève, et une silhouette recouverte d’un suaire sort de terre en poussant un gémissement.

Plus loin, ce sont des sorcières autour d’un chaudron qui ricanent méchamment en pointant vers moi leurs doigts crochus. Enfin, des nuées de spectres et de chauves-souris passent au-dessus de ma tête dans une cacophonie assourdissante.

Et soudain, plus rien.

Le train a stoppé net en plein tunnel. Je suis seule dans le noir et le silence le plus total

(aux confins du système solaire)

en plein milieu d’une attraction déserte. Ce n’est pas normal. Pas normal du tout. Je ne devrais pas être ici, je le sens dans mes os.

Silencieusement, je descends du wagonnet et je commence à avancer à tâtons. Je ne dois pas être très loin de la sortie, c’est certain. D’un moment à l’autre, je vais percevoir la rumeur de la foule, la musique des manèges, l’odeur des friandises…

Mais non, j’ai beau avancer, tout reste aussi sombre et silencieux. Pourtant, il me semble bien percevoir des sons étouffés. Des bruits de pas. Une respiration. Oui, j’en suis certaine maintenant : il y a quelqu’un avec moi ici. Quelqu’un qui fait tout pour ne pas se faire remarquer.

Je me mets à courir sans l’avoir décidé : mes jambes semblent soudain se mouvoir d’elles-mêmes. Et aussitôt, je comprends que mon instinct vient peut-être de me sauver la vie. Parce que quelqu’un d’autre vient de se mettre à courir juste derrière moi.

Je hurle. C’est ce que ma mère m’a dit de faire, si je devais un jour me retrouver dans ce genre de situation. Faire du bruit, attirer l’attention. Le mal n’aime pas être dans la lumière. Il s’épanouit dans l’ombre et le silence, comme au camp scout. Comme dans ce tunnel.

Il faut à tout prix que je sorte d’ici.

“Marlena ! Marlena !”

Cette voix ! C’est Adam. Il m’a suivie ? Mais pourquoi ? Comment ? Peu importe : je suis si heureuse de l’entendre que je lui réponds aussitôt :

“Adam ! Adam, je suis là !”

La lumière revient : un affreux mélange de lueurs bleues, rouges et vertes qui me donne la nausée. Mais au moins, j’y vois à nouveau. Je distingue Adam qui court vers moi le long de la voie, depuis le fond du tunnel. Personne d’autre n’est en vue. Ai-je rêvé ? Y avait-il réellement quelqu’un qui me poursuivait ? Ou bien tout cela n’était-il qu’une autre illusion de train fantôme ?

Adam. Si doux, si gentil, si courageux. Accourant vers moi, même au cœur des ténèbres, alors que je l’ai traité de la pire des façons.

Je repère la silhouette noire une fraction de seconde avant qu’il ne passe devant. Jusque-là, mon esprit l’avait classée parmi les automates et les statues du décor de maison hantée, mais soudain, elle m’apparaît pour ce qu’elle est : une forme vivante. Menaçante. Dangereuse.

Je hurle : “ADAM ! ATTENTION !”

Mais il est trop tard. Le bras s’est tendu à son passage, avec son long couteau. Et la lame a pénétré dans sa gorge aussi facilement que dans du beurre.

C’est comme une image de bande dessinée d’horreur – un de ces vieux numéros de Tales From The Crypt que Papa garde sous clé dans sa bibliothèque, et que Bobby et Steve m’ont montré une fois pour me faire peur. Sur le moment, la scène me paraît aussi irréelle, aussi caricaturale, qu’une de ces couvertures criardes. Mais soudain je vois la tête du tueur pivoter vers moi, et cela suffit à me convaincre de la réalité de ce qui vient de se produire.

Adam est mort. Je le sais. Et je suis la suivante.

Sous le capuchon, il y a un crâne. Une partie de moi sait que c’est un masque, qu’il y a un être humain qui se cache derrière, mais peu importe. C’est un crâne. C’est le visage de la Mort.

Je suis paralysée, comme figée sur place par un sortilège. L’homme encapuchonné n’a même plus à courir. Il n’a qu’à faire quelques pas et à prendre ma vie comme il est supposé le faire. Parce que c’est pour cela que je suis venue dans ce tunnel. Pour y mourir avec Adam. Je le sais.

J’ai compris, Lou. Je suis prête à accepter mon sort.

*

Vraiment, Marlena ? C’est ce que vous pensez ? Que je voulais que vous vous souveniez juste pour vous laisser rejoindre le néant ?

Oh non. Non. Il ne vous a pas laissé mourir, vous savez. Il est venu vous sauver.

Après tout, c’est son travail. N’est-il pas l’homme le plus fort qui ait existé jusqu’ici ?

*

Le coup de poing explose dans le tunnel avec un bruit de tonnerre. C’est comme si un taureau furieux venait de se propulser contre le tueur et de le faire voler de l’autre côté de la voie sous l’impact.

L’homme est là, en chair et en os, à peine plus vêtu que sur l’affiche devant laquelle Mary, Betty et moi sommes passées, il y a 3 siècles de ça : Hermann. Peu importe comment et pourquoi il est arrivé à temps pour me sauver, il l’a fait. Peut-être a-t-il tout simplement suivi Adam après l’avoir vu se glisser dans un manège à l’arrêt, alors qu’il faisait sa pause cigarette. Peut-être son instinct lui a-t-il dit qu’il se passait quelque chose d’anormal à l’intérieur. Peut-être aussi avait-il déjà ses soupçons à propos du type au masque de crâne – ce n’était sans doute pas la première fois qu’un gosse disparaissait après avoir fait un tour de train fantôme.

Avec une délicatesse surprenante, il se penche vers moi et me soulève dans ses bras énormes. Puis, sans rien dire, il me porte dehors en laissant derrière nous Adam et l’homme qui l’a tué, étendus à quelques mètres l’un à côté de l’autre.

Lorsque nous émergeons du tunnel, je ne suis plus vraiment là, moi non plus. C’est comme si une partie essentielle de moi était restée à l’intérieur. Je perçois des sons et des images, mais plus rien n’a de sens.

Alors, pour les 9 prochains mois, je vais choisir la paix et le réconfort du vide.

*

Il a pris de vos nouvelles, vous le saviez ? Non, bien sûr. Vous étiez catatonique. Quelques jours après le drame, il s’est rendu chez vos parents, accompagné par le shérif, Zadok Orne. Ils ont apporté la peluche de magicien que la police avait trouvée près du corps du pauvre Adam, dans le tunnel. Instinctivement, Hermann avait compris qu’elle devait vous revenir.

Et puis, il est reparti sur les routes avec les autres forains. Jamais plus ils ne sont repassés par Gray ou le Comté de Miskatonic.

Marlena regarda autour d’elle. L’illusion du bureau n’avait plus de raison d’être. Elle voyait à présent clairement le cockpit du Valiant. Lou n’était nulle part en vue, mais elle entendait encore sa voix dans sa tête.

Ce qu’il est advenu du tueur et qui il était, ça, je l’ignore. Ce n’est pas dans votre mémoire. Peut-être a-t-il fini dans une cellule de l’asile d’Arkham, ou peut-être s’est-il évanoui dans la nature cette nuit-là. À moins que le poing vengeur d’Hermann ne l’ait tué sur le coup. Mais cela n’a pas beaucoup d’importance, n’est-ce pas ?

Cela n’en avait aucune, effectivement. Le type au masque de crâne, Mr Heath, Jack Whateley, le dieu chauve-souris maya, Kahn et la gelée venue de l’espace étaient une seule et même chose, en définitive : du mal. Le mal existait, c’était une vérité très simple que Marlena avait toujours connue. Et c’était pour cela qu’il fallait des gens pour le combattre.

Des gens comme Hermann. Des gens comme Adam.

Des gens comme vous, Marlena.

Elle allait répondre quelque chose, mais elle se souvint qu’il n’y avait plus d’oxygène dans le vaisseau. Cet instant avait été étiré autant qu’il pouvait l’être. Désormais, il fallait respirer – ou mourir.

Elle défit la ceinture de son siège et se leva en titubant légèrement. Elle savait qu’il ne restait plus d’autre énergie que la sienne dans le Valiant. Roberto était parti, lui aussi. Si elle voulait sortir, il lui faudrait ouvrir le cockpit manuellement.

Lentement, mais avec détermination, elle fit tourner le volant métallique qui contrôlait l’ouverture de la porte. Au bout de quelques instants, un claquement sonore se fit entendre, et quelques millimètres de jour apparurent. Une lumière pure, dorée – comme celle dont elle se souvenait de son enfance, lorsque le soleil descendait à l’horizon sur les collines du pays d’Arkham – pénétra dans l’habitacle.

Sur sa peau, elle sentit la caresse d’une brise fraîche. Alors seulement, elle s’autorisa à respirer.

Et tandis que, du dehors, lui parvenaient des cris d’oiseaux et le ressac de la mer, elle sut qu’au terme de son long voyage, elle était enfin de retour à la maison.

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