Chapitre 3 : Le point de vue de Dieu

📖 Bon voyage, capitaine Glenn ✍️ CharlyZarkov 📝 1136 mots

“Envie de faire une petite pause ?”

Marlena regarda quelques instants autour d’elle, l’air désorienté, avant de réaliser qu’elle avait été tirée d’une sorte de transe par le bruit de la bouteille de Coke fraîche que Lou venait de décapsuler.

“Je… je veux bien, merci, dit-elle en saisissant le goulot. J’étais vraiment partie. Comme si j’étais de retour dans mon enfance. J’avais l’impression de m’entendre narrer ma vie de très loin, dans un coin de mon cerveau, mais aussi de tout revivre en même temps. Ça semblait si réel !

– J’ai vu ça. C’est très positif, vous répondez admirablement bien aux stimuli. Il est fort possible que vous découvriez vous-même des choses sur votre passé à travers cet exercice.

– Que voulez-vous dire ? Et… de quels stimuli parlez-vous ?

– Je parle de souvenirs réprimés. C’est assez commun, surtout après un traumatisme d’enfance. Quant aux stimuli, rien d’extraordinaire, je vous assure.”

Marlena fronça légèrement les sourcils.

“Vous ne m’avez pas parlé de ça. Est-ce que… Le cachet que j’ai pris, ce n’était pas du LSD, n’est-ce pas ?

– Nous n’avons pas besoin de psychotropes, Marlena.”

Lou sourit, leva sa propre bouteille de Coke et la fit trinquer contre la sienne.

“Et Coca-Cola les a retirés de sa recette en 1929.”

*

C’est en 1968 que tout bascule pour moi.

Je suis en 4e année, dans la classe de Mrs Zohar à l’école de Gray. C’est une femme merveilleuse. On dirait qu’elle n’a pas d’âge. Ses cheveux sont blancs, mais son visage paraît encore jeune. Elle ressemble à Marilyn Monroe. Et elle a toujours l’air de savoir ce que nous pensons. Peut-être est-elle un peu sorcière. Un jour, au printemps, un grand faucon vient se poser sur le rebord de la fenêtre ouverte de la classe. Mrs Zohar nous dit de ne surtout pas bouger, de ne pas crier, et de profiter de cette chance unique pour l’observer et en faire un dessin. Pendant quelques minutes, il reste là, comme s’il posait pour nous. Au bout d’un moment, Mrs Zohar s’adresse à lui : “Merci de ta visite. Nous allons reprendre le cours, maintenant.” Et le faucon s’envole, comme s’il avait compris. Nous nous retournons vers notre maîtresse. Et là, sur le tableau, nous voyons un extraordinaire dessin à la craie. On ne dirait pas du tout un dessin, en fait. C’est littéralement le faucon, représenté avec tous ses détails. On dirait qu’il va s’envoler par la fenêtre pour rejoindre son modèle. Personne n’a vu Mrs Zohar le dessiner.

“C’est de la magie”, murmure Adam, qui est assis juste derrière moi.

Les gamins de la classe étouffent des rires.

“Mr Prinz a raison, déclare Mrs Zohar. L’art est de la magie. Mais c’est une magie à la portée de tous. Si vous voulez en faire autant, c’est simple : sortez chaque jour avec un carnet et un crayon, et dessinez tout ce que vous voyez dans la nature. Au bout de quelques années, cela vous sera aussi naturel que de respirer. Il ne tient qu’à vous d’obtenir de fabuleux pouvoirs.”

Ses yeux se posent sur moi. Elle a des yeux gris-bleu extraordinaires et très largement ouverts, ce qu’on appelle des yeux sanpaku – je n’apprendrai ça que des années plus tard.

“Tout rêve est atteignable si on est prêt à y consacrer le temps et l’énergie nécessaires. Même voler dans les airs comme ce faucon, peut-être même atteindre les étoiles. Mais ne croyez pas que vous avez l’éternité devant vous. La vie est courte, elle file à toute vitesse. Un faucon dans la nature ne vit pas plus de 13 années. C’est pourquoi il commence à essayer de voler dès son premier mois de vie.”

Elle sourit en penchant légèrement la tête sur le côté. Elle s’adresse à la classe entière, bien sûr, mais j’ai l’impression à cet instant que c’est à moi qu’elle parle, et à moi seule.

“Vous arrivez au terme de votre premier mois de vie. Ce que vous ferez maintenant déterminera votre futur. Alors, choisissez avec sagesse à quoi vous consacrez votre temps.”

En sortant de la classe ce jour-là, je prends une décision : je vais apprendre à voler, le plus tôt possible.

Mes parents sont tous les deux ingénieurs, diplômés de l’université de Miskatonic, où ils se sont rencontrés. Ils travaillent dans des branches différentes de la même entreprise d’aéronautique, Derby-Pickman Ltd. Mon père a aussi été pilote dans l’armée : il a combattu pendant la guerre de Corée, avant ma naissance.

“Tu es trop jeune, ma chérie, me dit-il lorsque je lui demande si je peux prendre des cours de pilotage, le soir même. Dans quelques années, peut-être…

– Oh, Papa, s’il te plaît ! je proteste. Je ne demanderai rien pour Noël, ni pour mon prochain anniversaire ! Je passerai la tondeuse ! Je ferai tout ce que tu me demanderas, mais s’il te plaît, je veux apprendre à voler !

– Mais même tes frères…

– Ils n’ont rien demandé ! Ça ne les intéresse pas ! Mais moi je veux le faire, j’ai… j’ai besoin de le faire !”

Il me regarde un long moment sans rien dire, puis sourit.

“OK, chaton, on va voir ce qu’on peut faire.”

Le week-end suivant, mon père me réveille tôt et me dit qu’il va me présenter à un de ses vieux amis qu'il a rencontré en Corée, un certain Steve R. Athos. Il a pris sa retraite de l'armée après une longue carrière et dirige maintenant un aéroclub juste à côté d'Arkham. Alors, nous montons dans l’Oldsmobile Starfire de mon père – à mes yeux d’enfant, ce qui se rapproche le plus d’un vaisseau spatial sur roues – et nous nous mettons à rouler vers le Royaume d’Avion. Le nom semble tout droit sorti d'un conte de fées, mais il n'y a rien de magique à première vue lorsque nous y parvenons, après avoir passé un pont couvert enjambant la Miskatonic : juste une vieille grange peinte en rouge avec une piste d'atterrissage à côté, et quelques avions qui ressemblent à des reliques de la Seconde Guerre mondiale – ce qu'ils sont probablement.

La mascotte du club est un singe ailé, comme ceux de la Méchante Sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz, et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il ressemble beaucoup à Mr Athos, avec son collier de barbe grise et ses lunettes d’aviateur.

“Votre Majesté”, me salue le maître des lieux en relevant d’un doigt la visière de sa casquette rouge. “Votre carrosse vous attend.”

Voler… c’est un rêve qui devient réalité. La première fois que je décolle, j’ai l’impression de me retrouver dans mon élément, comme si j’avais été toute ma vie jusque-là clouée au sol par des chaînes invisibles qui enfin se rompent. Je suis subjuguée. De là-haut, mon regard embrasse toute la région d’Arkham, avec ses maisons aux toits en croupe, ses forêts, ses collines et ses champs, le lac de Blasted Heath miroitant sous le soleil, et jusqu’aux falaises et à la mer couverte de brume.

C’est comme… contempler le monde du point de vue de Dieu.

💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !