Chapitre 4 : Un tout petit peu moins lointaines
“Êtes-vous croyante, Marlena ?” demanda Lou.
À nouveau, la jeune femme se sentit moins arrachée à ses souvenirs qu’à un rêve éveillé d’un réalisme troublant. Mais cette fois-ci, elle fit de son mieux pour ne pas montrer son trouble.
“Pas d’une manière conventionnelle, admit-elle. J’ai arrêté de croire à un Dieu bienveillant après… après certains évènements. Mais je crois au Mystère. À l’Inconnaissable.”
Lou hocha la tête en griffonnant sur son carnet.
“Vous pourriez me dire précisément quels sont ces évènements dont vous parlez ?”
Marlena tressaillit légèrement.
“Non, dit-elle d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait souhaité. Rien de spécifique. C’est vraiment important ?
– Crucial.”
Lou referma son calepin et se pencha vers elle, ses yeux plongeant dans les siens.
“Vous suivez ces cours de pilotage pendant tout le printemps et l’été 1968, dit-il comme s’il lisait en elle. Votre instructeur est stupéfait par votre précocité, votre capacité à retenir les détails techniques sans le moindre effort. Vous êtes fière, vous vous sentez puissante et libre. C’est le moment le plus heureux de votre enfance. Et puis, la rentrée arrive, et quelque chose va se produire. Quelque chose qui va aussi définir qui vous allez être pour le restant de votre vie.”
Une larme unique coula d’un des yeux de la jeune femme.
“Oui, murmura-t-elle. Mais je ne veux pas m’en souvenir.
– Tôt ou tard, il faudra y venir, Marlena. Tôt ou tard, vous allez devoir me parler de la fête foraine.
– JE VOUS DIS QUE JE NE VEUX PAS !”
La violence de sa réaction l’avait surprise elle-même. Elle réalisa qu’elle avait renversé sa chaise en se levant et abattu ses mains sur le bureau de Lou. Son visage ne se trouvait plus qu’à quelques centimètres du sien, mais l’homme n’avait pas bougé d’un pouce, ni même sursauté.
Il la regarda en silence pendant de longues secondes.
“Je comprends, dit-il enfin d’une voix redevenue affable. Le moment n’est pas encore venu, voilà tout.”
Il se renversa dans son fauteuil et invita Marlena à se rasseoir. Celle-ci remit sa chaise sur ses pieds et s’exécuta.
“Pardonnez-moi, dit-elle. Je n’aurais pas dû crier.
– Il n’y a pas de mal. Avançons un peu dans le temps, voulez-vous ? Disons, jusqu’en 1969. Le 20 juillet, pour être précis. C’est un peu… votre seconde naissance, si je ne m’abuse ?”
*
Il y a un trou dans ma vie, et je ne veux pas m’y pencher. C’est comme l’horizon des évènements d’un trou noir, au-delà duquel on ne peut plus rien observer car la lumière y reste piégée à tout jamais. Mais par la grâce de Dieu, ou par je ne sais quelle volonté de vivre, j’en émerge.
Les 1ers mots que j’entends, ou du moins dont je me souviens consciemment, de ce côté-ci du gouffre, sont ceux que prononce Neil Armstrong en foulant le sol lunaire.
“One small step for a man, one giant leap for Mankind.”
Soudain, je prends conscience de regarder le poste de télévision avec mes parents dans le salon de notre maison de Gray. Ils m’ont installée entre eux deux dans le canapé, et ma mère caresse mes cheveux en pleurant en silence.
“Maman…”
C’est le 1er mot que je prononce depuis plus de 9 mois.
Soudain, ma mère et mon père se mettent à pousser des cris de joie, et même mes frères nous rejoignent sur le canapé pour me sauter au cou. Ils me diront plus tard qu’ils ont eu le sentiment de se réveiller soudain d’un long, très long cauchemar. Et c’est exactement ce que je ressens, moi aussi, à cet instant-là.
Entre mes mains, il y a une peluche que je ne reconnais pas. Une sorte de petit magicien ou de lutin avec un chapeau rouge à large bord. Je ne demande pas d’où elle vient à mes parents, mais instinctivement, je sais que je ne dois jamais la perdre. Désormais, elle me suivra partout où j’irai.
Parce que non, je ne resterai pas à Gray, ni dans le comté de Miskatonic. Cette période de ma vie appartient d’ores et déjà au passé, je l’ai compris dès mon réveil. Dès que ce sera possible, je m’en irai loin, très loin d’ici.
Le lendemain, sur un coup de tête de mon père, nous montons tous les cinq en voiture et nous traversons le pays, direction le Pacifique. C’est un trajet interminable, mais nous le passons dans la joie, avec le sentiment de partir à la conquête de meilleurs lendemains. Je découvre San Francisco, et je décide que c’est là que j’irai faire mes études. Le retour vers Gray est difficile, mais je me console en me disant qu’il n’est que temporaire.
Je reprends des cours de pilotage. Mon objectif n’a pas changé : je veux devenir astronaute. Rien ne m’en fera dévier. Alors, je mets toutes mes forces dans ce projet. Je sais que, pour avoir une chance d’être recrutée par la NASA, je dois être physiquement et intellectuellement au plus haut niveau. J’ai perdu près d’une année, il me faut la rattraper. À quoi bon regarder en arrière ?
Longtemps, je reste solitaire. Créer des liens avec d’autres adolescents m’est difficile. Mais petit à petit, je me rapproche de certains camarades. Au lycée, à Arkham, mon côté garçon manqué me fait rejoindre un groupe au sein duquel je suis la seule fille. Les mecs me semblent tous plus idiots les uns que les autres, mais au moins, ceux-là me font rire. Il y a Ramsay Krasinsky, le quaterback de l’équipe de football américain. Malcolm Fitzgibbons, qui ressemble à un Viking et a pour ambition de devenir champion du monde de boxe. Et Nick Langhals, un vrai géant, fan de mécanique. Mais même si je passe de bons moments avec eux, je ne m’attache pas. Pas vraiment.
Jusqu’à ce que je rencontre Randy.
Randy Leroy est tout le contraire de moi. C’est un rêveur, un romantique. Son ambition est d’écrire des romans pleins de magie et de nobles sentiments – comme Tolkien et Dunsany, qu’il idolâtre. Il me fait la cour à la manière d’un chevalier de la Table ronde, me récite des poèmes. Un soir, il vient même sous la fenêtre de ma chambre me jouer à la guitare la chanson de Jim Croce, Time In A Bottle. Et pour la première fois de ma vie, je me sens tomber amoureuse.
Il y a peut-être un monde où je reste avec lui, où nous nous marions, où nous avons des enfants. Lui, désire plus que tout avoir une famille. Ses parents se sont séparés lorsqu’il était jeune, et son grand frère a quitté la maison pour partir sur les routes. Il n’en parle jamais, et je crois qu’il a peur de ce qu’il a pu devenir. Pauvre Randy. Il aimerait tant que je sois sa reine, son Arwen, et qu’il soit mon Aragorn. Et pendant un temps, je crois le vouloir, moi aussi.
Mais je sais que si je réalise ce rêve, je ne verrai jamais les étoiles de près.
Je n’ai pas le cœur de le lui annoncer en face. Je lui écris une lettre que je pense pleine de gentillesse, et je la poste le jour où je pars pour San Francisco, alors que lui s’apprête à entrer à l’Université Miskatonic pour étudier la métaphysique médiévale.
Il me faudra des années pour comprendre à quel point j’ai été lâche, et comme j’ai dû lui briser le cœur.
Pour l’instant, je ne sais qu’une chose : j’ai agi comme il le fallait pour atteindre mon but. Et comme je fais mes premiers pas sur le chemin que j’ai choisi, les étoiles me semblent soudain un tout petit peu moins lointaines.
💬 Commentaires 6
Pauvre Randy, mais son amour était sans espoir. Quelque chose me dit qu'il reviendra plus tard.