Chapitre 5 : Votre pays a besoin de vous
“Vous visez haut, commenta Lou en chaussant une paire de lunettes et en ouvrant un dossier. D’abord Stanford, pour un cursus en génie aérospatial… Die Luft der Freiheit weht, le vent de la liberté souffle, comme dit la devise de l’établissement. Vous domptez les équations de dynamique des fluides, mais ça ne vous suffit pas. Vous avez besoin de la poussée, la vraie, celle qui vous fera échapper à la gravité.”
“Diplôme en poche, vous rejoignez Pensacola pour suivre une formation d'officier et apprendre à piloter un jet. Puis vous revenez en Californie, à San Diego cette fois, et vous intégrez l'US Navy.”
“Votre père meurt à cette époque. Crise cardiaque, si je ne m’abuse ? Et votre mère ne tarde pas à le suivre. Un accident de voiture alors qu’elle conduit en état d’ivresse. Son alcoolisme s’était aggravé depuis qu’elle vivait seule. La dernière fois où vous l’avez vue avant sa mort, c’était à l’enterrement de votre père. Mais cela ne vous ébranle pas. Vous continuez, la tête froide.”
“C'est en 1981 que les choses deviennent sérieuses. Vous êtes basée à Miramar. Vous volez sur F-14 Tomcat. Être une femme pilote est une lutte de chaque instant, une guerre d'usure contre les préjugés. Mais vous avez cette armure, cette détermination que rien ne peut fissurer. Et puis, en 84, il y a l’épisode Topgun. Officiellement, vous n'êtes pas là pour le dogfight, puisque les femmes n'ont pas accès au combat. Vous êtes détachée auprès de l’académie comme spécialiste des systèmes d'armement expérimentaux. C'est là que vous croisez un ingénieur de terrain, un type aussi taciturne et brillant que vous : le capitaine Duncan. Vous parlez le même langage. Il vous sert à la fois de mentor et de figure paternelle.”
“La NASA vous repère l’année suivante. Pas seulement pour vos heures de vol, mais pour votre capacité à rester calme dans les pires circonstances. Vous quittez la Navy pour Houston. Sally Ride et Judith Resnik vous ont précédée de peu en devenant les 1res Américaines dans l’espace, mais vous êtes prête à les suivre dès que l’opportunité se présentera.”
Lou fit une pause, referma le dossier et regarda la jeune femme par-dessus ses lunettes.
“Un parcours sans faute, Marlena. Une trajectoire de fusée. La question est : que fuyiez-vous ? Pourquoi étiez-vous si désireuse de quitter la Terre ?”
Marlena le regardait froidement. Elle ne lui ferait pas le plaisir de craquer à nouveau.
“Parce que je m’étais fixée un objectif, répondit-elle d’une voix neutre. Parce que je l’avais promis à mes parents et à moi-même.”
Lou hocha la tête sans rien dire. Puis, il ouvrit un tiroir, en sortit une télécommande et la pointa vers un coin du bureau. Marlena suivit son geste du regard et vit, posé sur une console, un poste de télévision qu’elle n’avait pas remarqué jusque-là. L’écran s’alluma, et elle reconnut aussitôt la scène.
La date. Le pas de tir.
“28 janvier 1986, dit doucement Lou. Comment vous sentez-vous à ce moment-là, Marlena ? Dites-moi, qu’est-ce que ça fait… de voir tous vos rêves et vos espoirs s’évanouir en un instant dans une boule de feu ?”
*
Je suis sans voix. C’est irréel, comme des images tirées d’un film. Je ne peux pas croire que c’est la réalité. À ce moment-là, je suis à Houston avec une amie. Une amante. Ce n’est pas une relation sérieuse, mais je l’étreins comme une bouée de sauvetage en regardant Challenger se changer en chaleur et lumière dans la haute atmosphère sur l’écran de ma télévision.
Je sais que sept personnes se trouvaient à l’intérieur. Pourtant, à ce moment-là, je ne pense pas à elles. Je pense à moi. À me certitude que je serais la prochaine à m’élever vers les étoiles. En un instant, je comprends que c’est tout le programme spatial américain qui se trouve compromis. La promesse d’un accès à l’espace fréquent, fiable, presque banal, vient de s’effondrer.
Très vite, les décisions prises me confirment mon intuition. Tous les vols de navette sont suspendus. Je n’ai plus aucune certitude quant à mon avenir. Et puis, quelques mois après l’accident… je reçois un coup de fil.
La voix m’est familière. Je la reconnais avant même que l’homme ne se présente. Il s’exprime exactement comme à la télévision. Calme, mesuré, à la fois grave et chaleureux.
“Capitaine Glenn, votre pays a besoin de vous, me dit-il. Mais je dois vous prévenir : si vous acceptez cette mission, vous ne pourrez en parler à personne. Aucune gloire à en retirer publiquement.
– Ce n’est pas cette ambition qui m’anime, Monsieur, je lui réponds.
– Je suis heureux de l’entendre. Vous confirmez l’opinion que je m’étais faite de vous d’après vos états de service.
– Merci, Monsieur.
– Une voiture passera vous chercher dans une heure. Dieu vous bénisse, Marlena.”
Une heure plus tard, à la minute près, la sonnette retentit. J’ai juste eu le temps de rassembler quelques affaires. Au dernier moment, je glisse dans ma valise la peluche qui ne m’a pas quittée depuis mon réveil de catatonie, en 1969.
Un type en costume m’ouvre la porte arrière d’une Limousine noire, qui nous conduit à l’aéroport. Je ne pose aucune question, sachant qu’on ne me donnera pas de réponse. Quelques heures plus tard, mon compagnon de voyage et moi atterrissons à Las Vegas. Là, une autre voiture nous prend en charge, et à mesure que nous traversons le désert en direction du nord, je comprends quelle doit être notre destination.
Dreamland. Le Ranch. Groom Lake. Autrement dit : la zone 51.
Comme tout le monde, j’ai entendu les rumeurs qui circulent sur cette base militaire ultrasecrète. Pourtant, rien ne m’a préparé à ce qui m’attend là-bas.
Il fait nuit lorsque nous arrivons. On m’amène directement dans un réfectoire pour me restaurer. L’endroit est désert. Il n’y a qu’une seule personne attablée, qui me fait signe de venir la rejoindre. C’est un petit bonhomme au visage rond, aux cheveux blancs et aux grosses lunettes, qui m’adresse un sourire et me serre la main avec empressement.
“Professeur Guy Le Dor, se présente-t-il. Enchantée de vous rencontrer, capitaine Glenn. Nos amis de l’USAF m’ont énormément parlé de vous. Prenez place, dînez donc avec moi. Le chef Allen s’est surpassé, ce soir.”
Sa voix met immédiatement en confiance. Expressive, malicieuse, légèrement nasale, avec une pointe d’accent français.
“Enchantée… Si je comprends bien, vous ne travaillez pas pour l’armée ?
– Non, c’est plutôt l’inverse, l’armée coopère avec nous. De même que la NASA. Et aussi l’ESA, l’ISAS, et dans une moindre mesure, la Commission militaro-industrielle soviétique. Moi-même, je suis un “prêt” du CNES, l’agence spatiale française.”
Je le regarde sans comprendre. Ce qu’il vient de dire rentre en contradiction avec tout ce que je sais – ou crois savoir – de la géopolitique.
“Bienvenue à l’Initiative Spatiale Internationale, Marlena, me dit-il, l’œil pétillant. Et surtout… bienvenue dans le projet Horizon.”
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