Chapitre 7 : Les liens les plus étroits
À ce stade, Marlena avait compris que “Lou” (ou quel que soit l’être qui se donnait ce nom) n’avait plus besoin qu’elle parle pour tirer d’elle ce qu’il voulait. Elle préférait économiser son oxygène en respirant le plus lentement possible. Son hôte, cependant, persistait à maintenir les apparences, comme s’il lui en coûtait de renoncer à l’illusion qu’il avait bâti pour elle. Feignant de poursuivre le débriefing, il ouvrit un nouveau dossier posé sur son bureau :
“Ah, le Rainbow Explorer, murmura-t-il. Un magnifique appareil. Technologie d’invisibilité, champ de force, propulsion antigravitationnelle... Des performances qui dépassent de loin tout ce que l’humanité a pu produire en termes d’engins spatiaux à la fin du 20e siècle. Vous savez, Marlena… Le Dor lui-même ne comprenait pas réellement ce qu’il était parvenu à construire à partir des épaves extraterrestres qu’il avait passé sa vie à rassembler. Ses hypothèses étaient, somme toute, conservatrices. Mais il savait que cet appareil pouvait relier la Terre à l’orbite de Pluton en peu de temps, et cela lui suffisait.”
Marlena le fixait sans mot dire.
“Le Dor ne vous a jamais expliqué pourquoi il tenait à partir si vite pour l’anomalie cosmique, n’est-ce pas ? continua-t-il. Ni pourquoi il vous avait choisie, vous, pour commander la mission ?”
Un nouvel instant de silence. Lou leva brièvement les yeux au ciel et soupira, comme un parent confronté à un enfant têtu. Puis, il se pencha en avant et posa une main paternelle sur l’épaule de la jeune femme.
“Nous y sommes presque, Marlena, dit-il avec un sourire encourageant. Plongez une dernière fois avec moi dans vos souvenirs. Et cette fois-ci… nous irons vraiment jusqu’au bout. Ensemble.”
*
Est-ce le destin ? Le Dor connaît mon dossier. Il sait que le jour où le signal a été émis depuis la ceinture de Kuiper, indiquant la présence de la porte, correspond non seulement au lancement d’Explorer, mais aussi à ma naissance. Pourtant, il ne le mentionne pas.
Le jour suivant, je rencontre le reste de l’équipage. Il y a le colonel Bufford “Biff” Besteman, qui représente l’armée américaine, un cosmonaute soviétique, Trofim Efimovitch Skopov, et une scientifique britannique de l’ESA, Evelyn Powers.
Besteman me fait l’effet d’une brute arrogante, et Skopov pourrait avoir les lettres KGB tatouées sur le front sans que son appartenance aux services secrets soviétiques n’en soit plus évidente. Ce type a un regard de machine qui enregistre tout, et probablement des yeux derrière la tête. Seule Evelyn me donne envie de passer du temps avec elle. Au 1er coup d’œil, elle et moi nous sommes reconnues pour ce que nous sommes : des survivantes, des intruses dans un monde d’hommes. Des guerrières. De toutes les personnes qui vont m’accompagner à bord du Rainbow Explorer, c’est avec elle que je vais tisser les liens les plus étroits.
Le Dor m’explique les commandes de l’appareil, mais en réalité, son discours est superflu. C’est comme si, d’instinct, je savais manier ce vaisseau, le faire décoller, le manœuvrer. Nous effectuons un vol d’essai autour de la Terre. Quelques minutes à peine, aller-retour. J’ai à nouveau 10 ans, dans l’avion de Steve R. Athos, alors que je m’élève au-dessus d’Arkham. La même sensation de liberté, de plénitude, m’envahit. Comme si j’étais exactement là où je devais me trouver.
Les jours avant le grand départ me semblent interminables. Cent fois, nous répétons les procédures de sécurité. Je m’entraîne aussi à piloter le Valiant, un vaisseau éclaireur destiné à traverser en premier le pont Einstein-Rosen. Il sera normalement piloté par l’intelligence artificielle embarquée dans le Rainbow Explorer, Roberto, mais au besoin, il peut être manœuvré par un être humain.
“Nous ignorons à quoi ressemblera le milieu cosmique de l’autre côté, explique Le Dor, alors autant ne pas prendre de risques inutiles. Par ailleurs, le Valiant pourra servir d’atterrisseur ou même de vaisseau de sauvetage, s’il se produit quelque chose d’inattendu.
– Tout à fait, professeur, confirme la voix synthétique de Roberto. La sécurité de l’équipage humain est ma directive première.”
Je me retiens de lui demander s’il connaît un certain HAL 9000.
“Ça t’est égal de rentrer sur Terre ou non après la mission, n’est-ce pas ?” me demande Evelyn en fumant une cigarette, la veille de notre départ.
Je la regarde, interdite. Et puis, je réalise qu’elle dit la vérité. Je n’ai vécu jusqu’ici que pour ce voyage, sans jamais penser à ce qui pourrait m’attendre ensuite. Toutes ces années passées à me sacrifier corps et âme afin de partir vers les étoiles… comme si je n’avais jamais économisé d’énergie pour le retour.
“Je ferai en sorte que tout le monde rentre sur Terre sain et sauf, je lui promets.
– Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
– Mais c’est ma réponse.”
Elle me regarde avec un demi-sourire, exhale sa fumée dans l’air nocturne du désert et dépose un baiser sur mes lèvres.
*
Une douleur sourde transperça le cerveau de Marlena comme elle se forçait à ouvrir les yeux dans
(le cockpit du vaisseau en perdition)
Le bureau de Lou.
Non. Je ne vous permets pas de fouiller cette partie de ma mémoire. Cela m’appartient, à moi seule.
Lou hocha la tête.
Entendu. Poursuivons.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !