Chapitre 8 : Pas même la gravité

📖 Bon voyage, capitaine Glenn ✍️ CharlyZarkov 📝 913 mots

Le lendemain, alors que nous nous préparons à partir, une voiture fait son entrée sur la base. Un homme mince et légèrement dégarni en descend, costume anthracite, lunettes fumées, hâle séduisant.

“Frederic Kahn, se présente-t-il d’une voix suave. Je suis envoyé par la société M.A.R.S. Industries, qui a financé en grande partie ce programme. Ravi de vous rencontrer tous avant votre grand départ.”

Le Dor lui serre la main, visiblement mal à l’aise. Il est clair que la présence du nouveau venu lui déplaît profondément.

“Je viens m’assurer que les termes de notre accord seront respectés à la lettre, continue Kahn. Le comité militaire du projet Horizon a autorisé ma présence à bord.”

Le visage de Le Dor devient couleur pivoine. Je m’attends presque à voir de la vapeur sortir de ses oreilles.

“Comment ! s’exclame-t-il. Mais il était entendu que c’est le comité scientifique qui avait autorité pour…

– Les circonstances ont changé, voilà tout, balaie Kahn d’un geste rien moins que courtois. Vous pouvez demander à vos supérieurs, ils vous le confirmeront.”

Puis, voyant la mine renfrognée du professeur, il se radoucit :

“Allons, professeur Le Dor, il ne s’agit pas de grand-chose. Je serai un passager des plus discrets, je vous le promets. Aussi, ne vous préoccupez pas de moi. Je ne voudrais pas retarder les préparatifs de la mission.”

Il a été décidé que nous partirions à la nuit tombée, pour des considérations plus symboliques que pratiques. Le Dor tient à ce que nous voyons les étoiles depuis la Terre avant de bondir vers elles.

C’est l’heure, à présent. Nous avons tous revêtu la combinaison spatiale du projet Horizon. Réunis dans le hangar, au milieu des débris de vaisseaux extraterrestres, nous montons dans le Rainbow Explorer tandis que le toit métallique s’ouvre lentement.

“Invisibilité activée”, annonce Le Dor. “Capitaine Glenn, c’est à vous.”

Il n’y aura pas de mise à feu. Notre départ de la Terre sera silencieux, discret, indétectable. Personne ne saura que nous sommes partis, et si nous ne revenons jamais, personne ne pleurera notre disparition.

J’enclenche l’antigravité. Aussitôt, nous nous élevons à grande vitesse à la verticale du hangar. Au loin, à l’ouest, on distingue la bande rose orangé du soleil couchant, et bientôt, la courbure de la Terre.

“Incroyable, lâche Besteman, sur la banquette juste derrière moi. On ne sent même pas l’accélération.

– Il n’y a pas de poussée, explique Le Dor. Le moteur annule la gravité terrestre.

– Nous avons franchi le seuil officiel de l’espace”, je m’entends dire d’une voix maîtrisée, tandis qu’en moi, une petite fille de 10 ans hurle de joie.

À travers le hublot de polycarbonate, la courbure de la Terre commence déjà à s'effacer, remplacée par la nudité absolue de l’espace. Je continue à parler comme on récite un mantra, plus pour moi-même que pour les autres :

“Les coordonnées de l’anomalie spatiale ont été entrées dans le système informatique, il n’y a plus qu’à enclencher le Warp Drive. Roberto, rapport d'état pour la phase de transition.”

La voix de l'IA s'élève, dénuée de toute texture émotionnelle, émanant des parois du vaisseau elles-mêmes :

“Systèmes normaux, capitaine. Pression interne stable à 1013 millibars. Réacteur à fusion froide en phase de pré-allumage. Les injecteurs de la source sont à 98 % de leur capacité thermique.

– Merci, Roberto.”

À côté de moi, Le Dor ne tient plus en place. Il a l'air d'un enfant qui aurait reçu le plus beau jouet de l'univers, mais éprouverait le besoin de démontrer qu'il en a compris chaque engrenage. Il pianote sur sa console, ses petits doigts boudinés volant sur des touches qui n'existent dans aucun manuel de la NASA.

“Vous vous rendez compte, Marlena ? lance-t-il, la voix chevrotante d'excitation. Dans quelques secondes, nous allons valider 30 ans de théories interdites ! Ce que nous appelons le “Warp Drive” n'est qu'une sémantique de vulgarisation pour les militaires. En réalité, nous allons manipuler la métrique spatiale en utilisant la résonance de l'artefact du Yucatan !”

Il se tourne vers moi, ses grosses lunettes magnifiant ses yeux pétillants.

“L'espace ne sera plus un obstacle, mais un tapis que nous allons plier. Le Rainbow ne va pas voyager vers la ceinture de Kuiper, il va raccourcir la distance entre ici et là-bas en créant une onde de distorsion gravitationnelle. Même en restant bien en-deçà des capacités théoriques du vaisseau, nous ne mettrons que 5 jours pour arriver, au lieu de plusieurs années avec une propulsion classique !”

Je garde les yeux fixés sur le cadran central.

“Professeur, conservez vos forces pour la surveillance des vecteurs. Roberto, enclenche la séquence de saut.

– Entendu, capitaine.”

Le Dor s'accroche aux accoudoirs de son siège, un sourire extatique aux lèvres. J’inspire un grand coup. Je pense à l'Oldsmobile de mon père, au vent dans les arbres sur les routes du comté de Miskatonic. Je pousse la manette vers l'avant.

“C’est parti.”

Soudain, sur l’écran en face de nous, le noir de l'espace se déchire. Un éclair prismatique enveloppe le vaisseau. La réalité semble s'étirer, et pendant un instant terrifiant, j’ai la sensation que nous allons nous dissoudre dans le cosmos. Mais non.

Quel que soit mon destin, il est devant moi. Il n’y a désormais plus rien qui me rattache à la Terre, pas même la gravité.

*

Vous êtes très près de moi, désormais, sinon dans l’espace, du moins dans votre temps personnel. Même si, à cet instant relatif, il n’y a pas encore de “moi”. Il n’y a qu’un potentiel.

Vous l’ignorez encore, et pourtant, tout est déjà en place dans votre futur proche. L’épave spatiale. Les conteneurs. Le traître. La catastrophe.

La porte qui vous attend depuis votre naissance.

Et moi.

💬 Commentaires 2

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
patrick.skedli • 4 semaines, 1 jour
Joli cliffhanger avec une belle description de Le Dor qui ressemble à un gamin devant un nouveau jouet.
👍 1
CharlyZarkov Auteur • 4 semaines, 1 jour
Merci ! Pour info, en écrivant Le Dor, j'avais en tête le physique et la voix du célèbre doubleur français Roger Carel. Il y a d'ailleurs une bonne raison à cela, que j'expliquerai dans les annexes :)
👍 1