IX - La place vide

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 1498 mots

La Trisse est raide ce matin. Plus que d'habitude. Les Gratte-Carcasses ont dû la tirer d'une veine profonde. Les fibres sont épaisses, noueuses, pleines de résistance. Pas grave. J'ai connu pire. Il faut juste adapter le geste, ralentir le rythme, laisser la matière me dire ce qu'elle veut devenir.

Je ne suis pas le meilleur Fuseleur de la Gueule. Je le sais et ça ne me dérange pas. Il y en a qui tirent de la Trisse des tissus si fins qu'on croirait de la brume solidifiée, des étoffes que les Faiseurs s'arrachent pour en draper leurs quartiers et que les femmes convoitent pour sublimer leur beauté. Ce n'est pas mon affaire. Moi, je fais du tissu qui travaille. Du tissu pour les tabliers des Chante-Pierres, pour les sacs des marchands, pour les toiles qu'on tend dans les ateliers. Du tissu qui ne lâche pas, qui ne s'effiloche pas, qui fait ce qu'on lui demande sans céder.

Comme moi, au fond.

Je vends à un prix honnête. On me paie en Larmes, parfois en services. Les artisans savent que ma toile tiendra. C'est ma réputation, la seule dont j'ai besoin.

*

Il y a quelque chose de bizarre aujourd'hui.

Le métier à côté du mien est vide. Pas inutilisé, abandonné. Les montants sont là, les tendeurs, le peigne, tout l'appareil. Mais personne n'y travaille. Et en le regardant, j'ai une sensation étrange. De l'inquiétude ? Non. Plutôt comme un mot qu'on a sur le bout de la langue et qui refuse de venir. Quelque chose qui devrait être là et qui n'y est pas.

Je regarde le siège. Il est usé. Creusé par le poids de quelqu'un qui s'y est assis longtemps. Le bois du cadre est poli aux endroits où des mains l'ont tenu. Il y a même des encoches sur le côté gauche : des marques de comptage, peut-être, un tic ou une habitude.

L'habitude de qui ?

Je fixe l'espace vide un moment de trop. Puis, je secoue la tête et je me remets au travail. La Trisse ne va pas se fuseler toute seule.

*

Les mouvements trouvent leur rythme. Étirer, croiser, serrer. Étirer, croiser, serrer. Le tissu grandit sous mes doigts, rang après rang, dense et régulier. C'est un travail répétitif et c'est précisément ce que j'aime. On n'a pas besoin de penser. Le corps dirige. Les gestes suivent.

Mais aujourd'hui, mes mains font une chose étrange.

À intervalles réguliers, sans que je ne le décide, mon bras gauche se tend vers le métier vide. Comme pour passer quelque chose à quelqu'un. Un outil, une bobine, un bout de Trisse peut-être. Le geste part tout seul, s'arrête dans le vide et retombe.

La troisième fois que ça arrive, je m'immobilise.

Je regarde ma main suspendue au-dessus de rien. Je la regarde comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre. Elle sait quelque chose que je ne sais pas.

*

L'heure du repas.

Je prends mon Pain de Labeur et une outre de vin de Brume. Rien de glorieux, mais ça tient au corps. Je vais m'asseoir au bord de la fontaine à Lymphe. Comme chaque jour. Le liquide coule sans bruit dans le bassin de pierre polie, épais et lent, à la limite de la paresse. La lumière des veinures dans les murs s'y reflète en motifs mouvants.

Je m'assois.

Trop à gauche.

C'est un détail infime. Je m'en rends compte parce que mon coude dépasse du bord, parce que mon équilibre est mauvais, parce que mon corps s'est placé comme s'il laissait de la place pour quelqu'un d'autre à ma droite.

Il n'y a personne à ma droite.

Je me décale. Je mange. Le Pain de Labeur a son goût habituel, c'est-à-dire presque rien. Une densité en bouche, une vague tiédeur, l'assurance que le corps a ce qu'il lui faut. Autour de moi, la terrasse bourdonne de son activité ordinaire. D'autres Fuseleurs mangent par groupes de deux ou trois. Des apprentis se partagent des rations.

Je suis seul.

Ce n'est pas inhabituel. Beaucoup de gens mangent seuls.

Mais ça me semble faux. Comme si la solitude était une cape qu'on avait posée sur mes épaules pendant mon sommeil et qui était trop lourde à porter.

*

L'après-midi passe vite. La Trisse se laisse faire maintenant. J'ai trouvé le bon angle, la bonne tension, et le tissu sort régulier, solide, exactement ce qu'il doit être. Un artisan passe en fin de journée pour récupérer une commande. Trois rouleaux de toile épaisse pour des sacs de transport. Il inspecte, tire sur les fibres, vérifie les coutures, hoche la tête et dépose les Larmes sur le bord de mon métier.

Un travail honnête, honnêtement payé. C'est tout ce que je demande.

En rangeant mes outils, mon regard tombe une dernière fois sur le métier vide. Les encoches sur le bois. Le siège creusé. Les tendeurs réglés pour des doigts qui ne sont pas les miens, un peu plus écartés, un peu plus hauts.

Un détail me frappe. Il y a de la Trisse engagée dans le métier. Quelques rangs à peine, un travail commencé et jamais fini. Le tissu qui en sort est plus fin que le mien. Plus souple. Pas meilleur, juste différent. Une autre main, un autre rythme, une autre façon de parler aux fibres.

Je touche le tissu inachevé du bout des doigts.

Je ne ressens rien.

Non. Ce n'est pas vrai. Je ressens l'absence de quelque chose qui était là.

*

La taverne est à deux rues de l'atelier. C'est un endroit modeste coincé entre deux autres commerces, avec un comptoir en bois patiné et des tabourets qui ont connu des jours meilleurs. On y sert du Fer-Piquant, un breuvage brassé à partir de Lymphe fermentée qui mord la langue et réchauffe la gorge. Pas raffiné, mais parfait après une journée à tirer sur la Trisse.

Je m'installe au comptoir. Le tavernier me voit, hoche la tête. Il me connaît. Je viens ici depuis… depuis longtemps. Assez longtemps pour qu'il n'ait pas besoin de demander.

Il disparaît derrière le comptoir. Revient.

Pose deux chopes devant moi.

Je regarde les deux chopes. Lui aussi.

La deuxième chope, sur la table, encore entre ses doigts.

Je lève les yeux vers lui.

Ses lèvres tremblent légèrement et ses sourcils se froncent. Il pâlit.

Nos regards se croisent.

Et dans cet échange silencieux, au-dessus de deux chopes de Fer-Piquant dont l'une n'a pas de destinataire, nous comprenons tous les deux la même chose au même instant.

Un Oubli a été prononcé.

Quelqu'un était là. Quelqu'un s'asseyait à côté de moi dans l'atelier, mangeait avec moi au bord de la fontaine, buvait avec moi dans cette taverne. Quelqu'un dont le siège porte la marque, dont le métier garde le dernier travail, dont l'absence a laissé un trou dans chacun de mes gestes.

Quelqu'un dont les actes l'ont condamné à la plus haute peine qui existe dans la Gueule.

La Dame a effacé son nom. Et avec le nom, tout ce qui s'y rattachait. Le visage, la voix, le temps partagé, les silences complices au-dessus de deux chopes identiques : il ne reste rien.

Le tavernier retire la deuxième chope sans un mot. Il la vide dans le bac. Le Fer-Piquant coule et disparaît.

Je reste assis.

Mes yeux brûlent. Quelque chose coule sur mes joues et je mets un moment à comprendre que ce sont des larmes. Je pleure. Mon corps pleure quelqu'un que ma mémoire ne contient plus. Ces larmes savent ce que je ne sais pas. Elles se souviennent de ce que la Dame a pris.

Je bois ma chope. Le Fer-Piquant me mord la langue comme il le fait chaque soir.

Mais ce soir, il a un goût de manque.

*

Je suis retourné à l'atelier cette nuit. Je ne sais pas pourquoi. L'endroit est vide à cette heure.

Je me suis assis devant le métier qui n'est pas le mien. J'ai touché les encoches sur le bois. J'ai passé mes doigts sur le siège creusé. J'ai regardé le tissu inachevé, ces quelques rangs qui ne seront jamais terminés parce que les mains qui les ont commencés n'existent plus, ni dans la Gueule, ni dans les mémoires.

J'ai essayé. J'ai fermé les yeux et essayé de toutes mes forces de me souvenir. Un nom. Un visage. Un son de voix. N'importe quoi.

Était-ce un collègue de métier, un ami, un confident ? Quel fut son crime pour que la Dame le fasse disparaître entièrement, corps et souvenir ? Peut-être m'avait-il avoué ce qu'il avait fait. Peut-être l'ai-je dénoncé.

Ma gorge se serre sur cette dernière pensée. Je n'aurai jamais de réponse. Il ne reste rien de ce qu'il a été. Son absence laisse un vide en moi, qui restera vide pour toujours parce que l'Oubli ne rend jamais ce qu'il a pris.

Demain, quelqu'un viendra démonter le métier. Ou quelqu'un d'autre s'y installera, ajustera les tendeurs à la hauteur de ses propres mains, et les encoches dans le bois deviendront un mystère de plus parmi tous ceux que la Gueule accumule.

Et moi, je m'assiérai à ma place, j'étirerai la Trisse, je croiserai les fibres, et ma main gauche se tendra peut-être encore vers le métier voisin. De moins en moins souvent. Puis plus du tout.

C'est peut-être ça, le pire.

Ce qui vient après l'Oubli.

L'habitude de l'absence.

💬 Commentaires 5

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Alma_Mater • 1 mois
C'est une image qui fait vraiment mal, ça. L'habitude de l'absence comme aboutissement, pire que l'oubli lui-même. L'oubli efface, mais là c'est carrément un deuil sans objet. Et le vertige dans l'idée qu'on ne saura jamais pourquoi l'oubli, aucune narration rétrospective possible.

Cette image et celle de la mémoire du corps et des gestes qui conservent les dernières archives de ce qui a été, mais non conscientisé. J'avoue que l'idée que tout passe par le corps avant d'être intellecualisé, c'est quelque chose qui m'est cher, et là tu pousses le concept jusqu'à un endroit très douloureux : la mémoire corporelle comme témoin muet. En fait ta nouvelle est le négatif parfait d'un des thèmes de Syndrome de la Sauvegarde. Un perso avec la structure cognitive intacte, la mémoire déclarative, tout le fonctionnement logique, mais sans le corps pour valider, ancrer, faire résonner. Ses souvenirs sont devenus purement informationnels sans aucun ancrage corporel et émotionnel.
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Denthil Auteur • 1 mois
Belle analyse. Je n'en attendais pas moins de ta part :)

Le concept d'Oubli sélectif a été énoncé dans les Amants. ici, on parle de l'Oubli en tant que condamnation. Une peine extrême pour des crimes qui le sont tout autant. Le condamné est jeté dans le Vide et la mémoire même de son existence est effacée des habitants et des registres.

Je suis parti de cette base pour rédiger cette nouvelle sur un Fuseleur qui a fréquenté un Oublié. J'aimais bien l'idée du corps qui garde des réflexes alors qu'il n'y a plus qu'un trou dans la mémoire.
Les questions qu'il se pose n'auront jamais de réponses et certaines sont assez cruelles.

Quand à l'habitude de l'absence c'est une réalité, une phase du deuil. Couplée à l'Oubli, je trouve le processus assez dérangeant.
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Alma_Mater • 1 mois
Ouhla ne dis pas ça, je vais avoir la pression après !

Et comme dans le Cuistelier, le Vide peut aussi être un moyen de mettre fin à une existence éternelle trop lourde à porter ? Sanction ou libération, donc, c'est selon ?
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Benebooks • 1 mois
Aura-t-on la réponse un jour ? ^^
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Denthil Auteur • 1 mois
Je crain que non. L'oubli est irréversible et la Dame ne révèlera jamais ses secrets.
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