X - Le Fonctionnaire
Bretholden avait fait ce qu'il fallait. Ce que n'importe qui d'honnête aurait fait, pensait-il. Il avait vu le crime, il l'avait rapporté aux autorités. Il avait donné des noms, des dates, des lieux. Il avait signé sa déposition et était rentré chez lui avec le sentiment du devoir accompli.
Les complices de l'accusé apprirent qu'il était le témoin. Il ne sut jamais comment. Une fuite au tribunal, un regard mal placé, une langue trop longue. Peu importait. Un soir, il sentit la fumée avant de voir les flammes. Elles montaient vite, trop vite, léchant les murs avec une faim méthodique. On avait barré la porte de l'extérieur. Il se souvint de la chaleur, du bois qui craquait, du plafond qui pliait. Il se souvint d'avoir pensé, très clairement, très calmement : c'est donc ainsi que ça finit.
C'est là que l'Arpenteur le trouva.
Bretholden ne se souvenait pas des détails. Seulement d'une traction brutale, et du monde qui basculait. Le feu disparut avant même de l'atteindre. L'air changea. Tout changea.
On le prit en charge dès son arrivée au Creuset. On lui remit la robe beige des novices, celle que portent tous les nouveaux fonctionnaires, et on l'emmena au grand bâtiment de l'Administratère.
Il leva les yeux et ne dit rien.
Une montagne de marbre noir et de métal froid se dressait devant lui. Trois tours élancées pointaient vers la Voûte Vivante, reliées entre elles par des passerelles aériennes dont les arches fines découpaient le ciel comme des lames. Des fenêtres étroites perçaient les façades à intervalles réguliers, toutes identiques, toutes sobres. Aucune ornementation. Aucune concession à la beauté. Seulement la fonction, pure et intimidante.
Bretholden regarda ce bâtiment et quelque chose en lui, quelque chose qui s'était noué dans la fumée et la terreur, se dénoua.
On lui affecta un mentor, un homme patient et méticuleux qui lui fit visiter les lieux. D'abord le Verger des Tréfonds, où l'on cueillait les Jarres Mémoires, ces fruits de verre à demi vivants qui poussaient sur des arbres de pierre dans une lumière pâle et constante. Puis le Hall des Archives, immense, silencieux, où les documents administratifs s'alignaient sur des étagères qui semblaient ne jamais finir. Et enfin le Mémorial, le cœur véritable de l'Administratère, où étaient rangées et classées les Jarres Mémoires. Celles de la Cité. Celles qui comptaient vraiment.
Bretholden écouta, observa, retint. Il posa peu de questions, mais celles qu'il posa étaient les bonnes.
Tout semblait parfait.
Classé, organisé, régulé. La hiérarchie sans faille, les procédures contrôlées, le tout rythmé par les battements réguliers de la Gueule qui pulsaient dans les murs comme un cœur lointain. Bretholden comprit très vite qu'ici, chaque chose avait sa place. Chaque geste son protocole. Chaque personne son rôle. Il passa rapidement de Novice à Scribe. De la robe beige à la robe grise.
Ce furent de longs cycles passés à recevoir les habitants, traiter leurs demandes, renouveler leurs permis. Un travail de patience et de rigueur, répétitif en apparence, essentiel en réalité. Bretholden le considérait comme vital pour la Cité, même si converser avec les gens l'ennuyait. Ils parlaient trop, expliquaient mal, oubliaient la moitié de leurs documents. Mais en bon scribe, il ne s'en plaignait pas. Il corrigeait, complétait, classait. Un dossier ne mentait jamais.
Il échangeait parfois avec les scribes d'autres services, les préposés aux classements, les contrôleurs de qualité ou les attachés de Justice. Des conversations brèves, fonctionnelles, qui lui convenaient. On ne lui demandait pas d'être aimable. On lui demandait d'être exact. Il était heureux de sa place, finalement.
Ses performances furent un jour reconnues. La Cité s'agrandissait toujours et de nouvelles opportunités s'ouvraient. Un poste d'Ordonnateur venait de se libérer au service de réception des Doléances. Bretholden déposa sa demande. Elle fut acceptée.
Il enfila la robe bleu nuit.
Il n'exécutait plus, désormais. Il agençait, supervisait, organisait. Sous sa direction, le service gagna en efficacité grâce à un ingénieux système de répartition et de rotation qu'il avait conçu lui-même — une mécanique simple, logique, dont il s'étonnait que personne ne l'ait imaginée avant lui. Les dossiers circulaient mieux. Les temps d'attente diminuèrent. Les scribes à robe grise, d'abord méfiants, finirent par admettre que le nouveau système fonctionnait.
Bretholden arrivait le matin avec déjà en tête le plan des activités de la journée. Chaque tâche à sa place, chaque battement à son usage. Le soir, il repartait le sourire aux lèvres et regagnait son appartement, à quelques longueurs de l'Administratère.
Le salaire était bon. Il avait pu meubler son intérieur avec soin, s'offrir les services d'un Argileur pour arrondir certains angles et en affiner d'autres. Les murs avaient maintenant la texture qu'il voulait. Les proportions de chaque pièce avaient été ajustées. Rien de luxueux. Rien de superflu. Juste ce qu'il fallait, là où il fallait.
Il se sentait bien ici.
Tout était parfait.
Et le serait peut-être plus encore.
Un poste de Superviseur venait de s'ouvrir. Bretholden avait posé sa candidature. Le soir, seul dans son appartement aux angles impeccables, il lui arrivait de penser à la robe grenat qu'il revêtirait peut-être. Il ne s'autorisait pas à y croire tout à fait. Mais il y pensait. Et quand il y pensait, il souriait.
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