XI - La Suintière

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 1721 mots

Le même rituel, comme à chaque cycle.

— Cinquième équipe, annonce le contremaître de sa voix rauque. Il me faut deux Gratte-Carcasses pour le Derme et un pour la Trisse. Un nouveau boyau s'est ouvert cette nuit le long de l'artère centrale. Il est à vous.

Je lève la main.

— Je prends le Derme aujourd'hui. Ramasser la Trisse me casse le dos.

— Rothan, affecté au Derme.

Il me lance un jeton de métal que j'attrape au vol. Rouge sur une face, jaune sur l'autre.

—Qui d'autre ?

Parendil se propose également pour le Derme. On travaille souvent ensemble. Il est sérieux, résistant. C'est un bon compagnon.

— Je prends la Trisse.

Une voix de femme, que je ne connais pas. Je cherche du regard et je la trouve. Elle est de dos. Petite, carrure solide, des cheveux couleur cendre, ramenés en queue courte.

— Filareyn, volontaire pour la Trisse, confirme le contremaître. Tu partiras avec Rothan et Parendil.

Elle acquiesce d'un bref mouvement de tête.

Les affectations se terminent rapidement. Beaucoup de réguliers pour la plupart et les places vacantes sont vite réclamées par des Gratteurs occasionnels. On sait que tout ce que nous retirerons de la Suintière sera acheté à bon prix.

Je me dirige vers les rateliers et je prends les outils nécessaires. Un jeu de grands crochets à bout plat pour arracher le Derme, un chariot à hauts bords où j'entasserai ma récolte et une paire de Globes Lumière. Indispensables. L'obscurité est épaisse là dedans, solide presque.

— Rothan, c'est ça ?

Je reconnais la voix cette fois. Je me retourne, elle est là. Tunique brune, tablier de cuir souple, sourire franc. Et ses yeux. Par la Voûte, ses yeux.

Dans la Cité, chacun a plus ou moins de différences physiques. Quatre doigts pour Parendil, des plaques osseuses sur l'échine pour moi. Mais des yeux tels que les siens, je n'en ai jamais vu jusqu'à maintenant. Entièrement jaune pâle et brillants, sans pupilles. Des billes de laiton poli. Quatre.

Fasciné, je ne dis rien. Je reste bêtement à la dévisager. Parendil est plus loquace.

— Filareyn ? Enchanté, moi c'est Parendil.

Ma langue se délie enfin.

— Je ne t'ai jamais vue par ici. Première expédition dans la Suintière ?

Deux petites fossettes apparaissent sur ses joues. Son regard brille un peu plus.

— Non. J'ai déjà ramassé de la Trisse avec d'autres équipes mais dans un autre district, plus loin. Je viens juste d'emménager à coté, à Sable Rouge.

— Sable Rouge ? Je connais ce quartier. Avec Parendil, on va souvent vider une chope à la taverne du Bon Vivant. On aime bien y finir les journées quand la récolte a été généreuse.

Son sourire s'élargit,

— Et bien allons-y alors. Derme et Trisse ne vont pas se ramasser seuls.

Elle est déjà équipée en faux, serpes et pierres à affuter. Notre petite troupe s'engouffre dans la large ouverture de la Suintière qui descend en pente douce dans les tripes de la Cité. D'autres équipes entrent avec nous.

Nous progressons, la pierre se ramollit sous nos semelles. Les Globes Lumières produisent suffisamment de clarté pour nous permettre d'avancer sans trébucher. Encore quelques enjambées. Nos pas produisent désormais un son humide sur un sol souple qui a toute l'apparence d'une viande fraîche. Nous y sommes. La Suintiére.

Il y a beaucoup de rumeurs à son sujet. Monstres, odeur pestilentielle, fantômes. Je n’ai jamais rien connu de ce genre depuis que j'y travaille mais certains boyaux rendent les Gratte-Carcasses nerveux. Et on raconte que parfois, des équipes reviennent incomplètes. En ce qui me concerne, tout ce que je sais, c'est qu'il y fait plus chaud qu'à l'extérieur, qu'il y a toujours une brise étouffante qui vient de nulle part et que c'est un vrai labyrinthe.

C'est un sacré problème d'ailleurs. La Suintière change. Toujours. Des voies se ferment, d'autres apparaissent. Et ce qui reste trop longtemps sur place se fait lentement engloutir ou digérer, par les murs ou le sol. Impossible d'utiliser des balises ou des pancartes. Les contremaîtres du coin ont cartographié ce qu'ils pouvaient et tous les matins, ils partent en reconnaissance pour voir ce qui a changé et mettre à jour leurs cartes. Ils reviennent ensuite assigner les tâches.

On suit le couloir principal, l'Artère comme on l'appelle dans le quartier. A chaque embranchement, il y a quelqu'un, un guide. Ils sont là pour baliser les boyaux et diriger les travailleurs. Je montre mon jeton. On me dit que le passage que je cherche est plus loin.

J'y vois à peine à cinq pas devant moi mais je distingue au loin la lueur d'un autre Globe Lumière. Enfin on y arrive. Le guide vérifie mon jeton et nous montre l'entrée du passage. A peine quatre dagues de large, tout juste pour les chariots. Filareyn et Parendil sont silencieux. Je m'engouffre le premier.

Un boyau récent. Le sol est inégal ici. Je dois prendre appui sur les murs pour avancer sans chuter. Ils sont tièdes, poisseux. Puis la galerie s'élargit. Nous y sommes. Un gisement de Derme, sur les murs et le sol. La Trisse doit être plus loin. Parendil et moi-même nous répartissons l'espace de travail. Lui à droite, moi à gauche. Filraeyn nous dépasse avec un petit geste de la main. Ce qu'elle cherche n'est pas ici.

J'accroche mon Globe Lumière à ma ceinture. C'est suffisant pour voir ce que je fais. Je sors deux gros crochets et les glisse entre la paroi et la première plaque de Derme. Elle ressemble à de la chair séchée, épaisse, filandreuse. Les Tanneliers en feront un bon cuir. Je tire. Ca résiste. J'insiste. Réticent, le large morceau se détache avec un bruit de succion écœurant. Un dernier effort et il tombe au sol. Je le charge sur le chariot et passe au suivant. Derrière moi, j'entends à peine les efforts de Parendil. Ses grognements me semblent lointains. C'est l'effet de la Suintière. Plus on y passe de temps, plus elle étouffe les sens.

Sans relâche, nous décollons les plaques, les unes après les autres. Mon chariot est vite rempli, celui de mon coéquipier également. C'est le moment de retourner à l'extérieur déposer le fruit de notre labeur. Je regarde vers le fond du boyau pour voir où en est Filraeyn.

Je ne distingue rien dans la direction ou elle est partie. Pas même la faible lueur d'un Globe Lumière.

— Filraeyn !

L'obscurité boit mon appel. Mon cri est devenu murmure en franchissant mes lèvres.

Mes pensées s'affolent. Je dois aller voir plus loin.

Je fais signe à Parendil pour qu'il attende ici. Il acquièsce. Les rides sur son front trahissent son inquiétude.

J'avance, les paumes humides, le Globe Lumière tendu devant moi. Il peine à percer l'obscurité. Je réalise que je n'ai pour seule arme qu'un crochet à Derme. Son bout plat n'en fait pas une arme efficace mais l'avoir en main me rassure. Je repère des pieds de Trisse. Ils ont été fauchés à un doigt du sol sans griffer la surface. Filraeyn maîtrise son outil. Je progresse encore et devant moi, dans l'ombre j'entrevois son chariot presque rempli.

Je m'approche, doucement. Ma respiration s'accélère. Elle devient hésitante malgré mes efforts pour la contrôler. Le rythme d'un cœur sous tension cogne à mes oreilles. Bon sang, calme toi Rothan.

Là ! J'ai vu quelque chose bouger. Je fais un pas. Une goutte de sueur glacée me coule dans l'œil. Ma vision est troublée pendant un court instant. Je m'essuie le front du revers de la manche. Non. il n'y a rien. La Suintière me joue des tours.

Je sursaute ! Quelque chose a agrippé ma tunique dans mon dos ! Volte-face, le croc à Derme prêt à s'abattre.

Là, dans la clarté de mon Globe, Filraeyn. Elle laisse échapper la botte de Trisse qu'elle tenait sous son bras et lève les mains en signe d'apaisement. Le croc me glisse des doigts.

— Tu as perdu tes Globes Lumière ?

Le son de ma propre voix me revient étouffé, comme à travers plusieurs épaisseurs de couverture. Pour toute réponse, elle secoue la tête en signe de dénégation.

Je lève un sourcil interrogateur. Pour seule réponse, elle ramasse la Trisse à terre et la charge dans son chariot.

Elle me fait signe de passer devant. Au loin, une faible étincelle, le Globe de Parendil, indique la direction à suivre. Je ramasse le croc à Derme et nous le rejoignons avant d'entamer le chemin vers la surface.

Le retour à la normale de ma perception me fait l'effet d'une gifle. J'ai beau avoir l'habitude, c'est toujours aussi déroutant. La lumière de la Voûte m'aveugle, les cris des marchands sur la place des échanges me percent les tympans, l'odeur de la sueur enflamme mes narines. A peine le temps de grimacer que l'effet s'estompe. Nous sommes ressortis, tous les trois.

Déjà des Tanneliers s'approchent. Ils inspectent ma récolte et celle de Parendil. Nos pièces de Derme sont épaisses. Ils pourront en faire des armures solides ou même des fourrures pour les plus doués. A coté, un Fuselier fait courir ses doigts sur la Trisse de Filraeyn. Elle est soyeuse, aux reflets de jaspe. Il lui en offrira un bon prix. Les échanges sont vite conclus. les Larmes changent de main et nos chariots sont maintenant vides.

Il est encore tôt mais avant d'y retourner, il me faut une pause. J'emmène mes équipiers dans un coin, un peu à l'écart, sort un Pain de Labeur de ma besace et le rompt en trois. Quand Filraeyn saisit le morceau que je lui tends je ne le lâche pas tout de suite.

— Tu n'avais pas de Globe Lumière là dedans.

Son sourire apparaît, spontané.

— Je n'en ai pas besoin.

— Tout le monde en a besoin, interjette Parendil, la bouche pleine.

Elle hausse les épaules.

— Mes yeux sont adaptés à l'absence de lumière. L'Arpenteur m'a arrachée à un peuple qui vit dans des grottes et des galeries depuis des générations. L'obscurité de la Suintière n'a pas de prise sur moi.

— Vraiment ?

Je reste là, bouche bée. Elle rit avec malice.

— Vas tu lâcher ce morceau de pain ou attends-tu que je meure de faim. ?

Je m'exécute. Je suis à la fois fasciné et envieux. FiIlareyn est décidément pleine de surprise.

— Allons, reprend-t-elle, Nous avons encore le temps de faire au moins une récolte avant la fin du Cycle. Ce boyau est prolifique. Nous aurons bien mérité un verre au Bon Vivant après ça. C'est moi qui invite. Je te dois bien ça, ajoute-t-elle en me lançant un regard amusé.

Je souris. Je crois qu'on va faire une bonne équipe.

💬 Commentaires 4

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Benebooks • 2 semaines, 4 jours
La cité a décidément bien des choses à révéler... Je regrette presque que le texte ne soit pas plus long ^^
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Denthil Auteur • 2 semaines, 4 jours
Merci.
Je suis en train de me demander actuellement si je ne vais pas reprendre/continuer les aventures de certains personnages présentés dans les chroniques.
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Alma_Mater • 2 semaines, 6 jours
À la lecture de ce segment, il apparaît très clairement qu'ils sont sur en dans un corps, un organisme ? De qui, de quoi, est-ce que ça importe ? Ce qui rend chouette c'est ce côté très organique jusque dans les noms propres.
Et par conséquent une idée lancée comme ça : pousser l'aspect organique, incarné de tes personnages encore plus loin, par exemple dans l'exploration des sensations qui déclenchent les gestes, etc. Pas pour tous les segments car c'est cette diversité de registre dans un environnement très organique qui fait aussi la beauté de la Gueule. Mais par exemple pour ceux où tu le fais déjà, notamment les combattants.

Un petit texte plus léger que les autres qui fait du bien ! Et en même temps avec un registre plus organo-cracra, avec tous ces trucs visqueux qui suintent et qui se décollent dans des bruits de succion (d'ailleurs quand ils mangent à la fin après être ressortis de là j'avais envie qu'ils se lavent avant, c'est dire à quel point ça fonctionne bien). Ça crée un petit contraste fort sympathique :)
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Denthil Auteur • 2 semaines, 6 jours
Merci pour ton retour.

J'ai corrigé le texte suite à la tétrafloppée de coquilles que tu avais relevées. J'ai malheureusement perdues tes délicieuses annotations pleines d'humour dans la manoeuvre.

Oui, le clavier est souvent à blâmer pour les doubles lettres, les majuscules qui manquent et autres sauts de lignes douteux. Par contre, je plaide coupable pour l'orthographe approximative, la grammaire défectueuse et les tournures de phrases pathétiques.

Je vois ce que tu veux dire par l'aspect organique. Le texte de la Suintière est raconté à la première personne. Il permet de travailler sur le ressenti du personnage, ses pensées, ses sens. Dans ce texte, ça donne en effet un aspect plus viscéral.

Dans d'autres histoires, je pars sur un narrateur extérieur qui n'est pas supposé avoir accès à ce que ressentent les protagonistes. Il ne peut que décrire leurs réactions. On verra des yeux qui s'écarquillent, de la sueur sur un front, des gestes hésitants. Les pensées et sensations n'ont pas lieu d'être dans cette approche. C'est un style avec lequel j'ai encore du mal même si, par certains aspects, je le préfère.

Oui, la Suintière est un poil dégueu et étrange. La Gueule a d'autre secrets qui seront abordés. Après tout, c'est elle l'héroïne de ces chroniques.
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