XII - Les Ramasse-Misères

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 1279 mots

On ne les remarque pas.

Pourtant, vous les avez croisés, j'en suis certain. Une silhouette encapuchonnée au détour d'une ruelle, deux ou trois formes sombres qui longent les murs à pas comptés quand la Voûte s'assombrit et que les derniers fêtards rentrent en titubant chez eux. Vous avez peut-être accéléré le pas. Peut-être détourné les yeux. C'est une réaction normale. Ils y sont habitués. Ils l'encouragent, même.

On les appelle les Ramasse-Misères.

Le nom dit ce qu'il veut dire, ou plutôt, il dit ce que vous voulez bien entendre. Des ramasseurs. Des videurs de poubelles, des frotteurs de dalles et des gratteurs de croûtes. Ceux qu'on envoie après la fête, quand les invités sont partis, pour qu'on n'en retrouve plus trace au matin. Dans la hiérarchie informelle de la Gueule, entre le gladiateur qui fait rugir les gradins et le Faiseur qui orchestre sa gloire, le Ramasse-Misère occupe le dernier rang. Celui dont on ne parle pas. Celui qu'on ne salue pas.

Ils ne s'en plaignent pas.

La vérité sur leur travail, peu de gens la connaissent. Et ceux qui la connaissent n'ont aucun intérêt à la répandre.

Oui, ils ramassent. Oui, ils nettoient. La bouteille brisée sur la place des Trois Piliers, la flaque de Vin de Sanglots renversée devant la taverne du Bon Vivant, les reliefs du festin d'un Faiseur trop généreux. Même la poussière sur vos bottes. Tout cela finit dans leurs sacs, puis dans les Puits du Vide qui s'ouvrent ici et là dans la Cité telles des bouches patientes. Cette partie du travail est réelle. Mais elle est la plus simple. La plus mécanique.

Le reste demande un autre talent.

Ils parlent à la Cité mais pas de la manière dont on s'adresse à un ami ou un voisin. Ils parlent avec déférence, à quelque chose d'ancien, d'immense, qui entend tout mais qui choisit d'écouter ou non selon son humeur. La Gueule est vivante. Vous le savez tous, vous le sentez sous vos pieds quand les battements résonnent. Vous le voyez dans ces murs qui respirent si on les observe trop longtemps. Ce que vous ne savez peut être pas, c'est qu'elle répond quand on lui parle correctement.

Il faut savoir comment.

Ils ne frottent pas la dalle tachée par le vin d'un ivrogne. Ils posent la paume dessus, cherchent le grain de la pierre sous la peau, et murmurent. Ils font remonter le souvenir de ce qu'elle était avant la souillure, décrivent sa surface, propre et sombre, sans tache. Ils lui laissent le temps d'y penser. Et si la demande est juste, avec les bons mots, la bonne intention, la dalle absorbe. Lentement, comme une éponge qui boit le liquide renversé.

Un mur griffé par négligence ou par rage, c'est différent. La pierre garde rancune des entailles, des graffitis, des gravures, tracés sans demander permission. Il faut flatter, lui remémorer sa dignité originelle, lui promettre qu'on ne la laissera pas ainsi défigurée, lui accorder un moment pour cicatriser. Certains murs sont plus susceptibles que d'autres. Certains quartiers plus fiers. La pierre des arènes, notamment, ne se laisse pas convaincre facilement. Elle a bu trop de sang, entendu trop de cris. Elle a ses humeurs.

Les objets, eux, sont plus dociles. Un gobelet cabossé retrouve sa forme quand ils lui rappellent celle qu'il avait en sortant des mains de son artisan. Une table égratignée rafraîchit sa patine sous leurs caresses. C'est un travail de mémoire autant que de soin. Les choses portent en elles le souvenir de ce qu'elles étaient. Souvent elles écoutent. Parfois non. Et ils l'acceptent.

La nuit est leur heure. Pas par goût du mystère ni par crainte du regard des autres. La Cité est tout simplement plus disponible quand elle se repose. Quand les gladiateurs dorment, que les Faiseurs comptent leurs Larmes et que les marchands ont fermé leurs étals, un changement subtil s'opère dans la Gueule. Elle se détend. Ses pierres paraissent moins dures, ses murs moins rugueux. Elle accepte la conversation plus volontiers.

Dans cet état-là, ils la connaissent mieux que quiconque. Mieux que les Argileurs qui la façonnent, mieux que les Veineurs qui la traversent, mieux que les Gratte-Carcasses qui fouillent ses entrailles. Eux la voient de l'intérieur ou de l'extérieur. Les Ramasse-Misères l'accompagnent à chaque fin de cycle, quand elle est lasse et un peu délabrée, souillée des traces de tous ceux qui l'habitent. Ils la remettent en ordre. Ils lui rendent sa dignité.

Elle le leur rend bien.

Aucune porte ne leur est fermée.

Ce n'est pas une métaphore ni une menace. C'est un fait pratique, consenti par la Cité elle-même. Les serrures les reconnaissent. Les loquets cèdent sans bruit et ils entrent dans vos appartements. Ils ne viennent pas pour surprendre, ni pour voler, uniquement pour effacer ce qui doit l'être. Une tache sur le sol ou sur un linge. Un verre renversé dans le couloir. L'odeur tenace du labeur ou d'un repas raté.

Pendant votre sommeil, ils travaillent autour de vous avec une précision que des Cycles de pratique ont rendue instinctive. Pas un plancher qui craque, pas un souffle de trop. À peine des fantômes.

Au matin, vous vous réveillerez dans un espace purifié, sans conscience de leur passage. Vous croirez à une manifestation du pouvoir de la Cité. Peut-être soupçonnerez-vous que c’est l’œuvre des Ramasse-Misères.

L'Administratère, sur ordre de la Dame, s'occupe de leur rémunération. Les chiffres sont jalousement gardés. Disons simplement que leurs appartements sont ce qu'ils sont. Et ceux qui les croisent le jour, en tout lieu, voient des gens bien mis, tranquilles. On les prend pour des notables. Des rentiers, peut-être. Des Faiseurs retirés des affaires.

Les Ramasse-Misères n'en ont cure. Ils laissent les autres penser ce qu'ils veulent.

Le contraste les amuse, entre ce que vous imaginez à leur sujet et ce qu'ils sont réellement. Des gens qui frottent les dalles, négocient avec les murs et vidangent les Puits du Vide à l'heure où la Gueule dort. Des gens qui, le jour, portent des tissus fins, mangent bien et vivent dans des appartements que des gladiateurs de rang moyen leur envieraient.

Seigneurs le jour. Parias la nuit. La Gueule aime les paradoxes.

Chez les Ramasse-Misères, le passé ne compte pas. C'est une règle tacite. Chacun a été choisi par l'Arpenteur pour une raison que lui seul connaît. Ce qui les unit, c'est ce qu'ils ont reconnu dans la Gueule au moment où elle les a pris. Quelque chose qui ressemblait à de l'ordre sous le chaos. Quelque chose qu'ils pouvaient nettoyer, remettre en état, ramener à sa forme juste.

Ils étaient artisans, médecins, architectes, jardiniers. Des gens dont les mains savaient créer et entretenir. La Gueule les a reconnus et leur a offert une place.

Je ne dirai pas ce que j'étais avant. Ce n'est pas l'usage.

Je dirai seulement que la première fois que j'ai posé ma paume sur une dalle souillée et senti la pierre écouter, j'ai compris que j'avais trouvé ma place. Pas une place glorieuse. Pas une place qu'on envie, du moins en surface. Mais une place juste.

La Gueule est salie chaque Cycle. Elle a besoin qu'on prenne soin d'elle.

Nous sommes là pour ça.

Et quelque part, dans ses profondeurs de pierre et de mémoires accumulées, je crois qu'elle nous en est reconnaissante.

Je contemple cette mer de toits depuis ma terrasse et je pense à vous. Il y a eu grande fête aux abords de l'Arène des Épines aujourd'hui. Des éliminatoires pour le Tournoi des Dix Lames. Vous avez bu, crié, renversé des bouteilles et laissé traîner des restes de votre présence partout où vous êtes passés. Les rues adjacentes sont très certainement dans un état déplorable.

La Voûte commence à s'assombrir. Quelque part dans la Cité, mes frères et sœurs Ramasse-Misères rabattent leur capuche, prennent leurs sacs et sortent dans les rues qui se vident.

Je vais les rejoindre.

La Cité nous attend.

💬 Commentaires 6

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Alma_Mater • 1 semaine
Même dans la Gueule les gens sont dégueulasses, incapables de prendre soin du sol qu'ils foulent :(
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Denthil Auteur • 6 jours, 22 heures
Tant que c'est un autre qui s'occupe de nettoyer, pourquoi s'en inquiéter.
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Benebooks • 1 semaine, 3 jours
La cité est donc bien un être vivant ! C'est cool ^^
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Denthil Auteur • 1 semaine, 2 jours
Qui en doutait encore ? :)
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vis9vies • 1 semaine, 6 jours
Juste dire que j'ai beaucoup de retard dans mes lectures scribo, mais il n'y a pas oubli. J'attends seulement moins de canicule pour pouvoir lire sans survoler comme un ventilo ^^
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Denthil Auteur • 1 semaine, 6 jours
Ce n'est clairement pas moi qui t'en tiendrait rigueur. ^^
Trop de travail, peu de temps pour écrire, encore moins pour lire.
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