XIII - Les Vélés

📖 Chroniques de la Gueule ✍️ Denthil 📝 1807 mots

Par la Voûte, je déteste ces choses.

Je vais être honnête. Je suis ce qu'on pourrait appeler un facilitateur. Un intermédiaire. Quelqu'un qui met en relation ceux qui ont des objets à vendre avec ceux qui ont des Larmes à dépenser. Parfois, les objets en question ont été acquis de façon créative. Souvent, les acheteurs préfèrent ne pas savoir d'où ils viennent. Je ne prélève qu'une commission raisonnable sur la transaction. Tout le monde y trouve son compte et presque personne n'est lésé.

Je ne fais rien qui menace l'ordre de la Cité, rien qui attire l'attention.

Pas comme Fernik.

Fernik était mon associé. Je dis « était » parce qu'après ce qui s'est passé, voilà quatre cycles, je ne suis pas certain que nous ayons encore des affaires en commun. Fernik a des qualités. Il fait montre d'une loyauté à toute épreuve et d'une aptitude certaine à évaluer la situation. Du moins, tant qu'il est sobre. Le problème avec Fernik, c'est que sobre n'est pas son état naturel.

Voilà donc le tableau : il y a quatre cycles, je suis allé faire une livraison chez un Sutureur du quartier des Pointes-Vives. Peau écailleuse, yeux globuleux, léger zozotement et une passion pour Viléris, la Lance Pourpre. Viléris a raccroché après avoir remporté le Tournoi des Dix Lames. Elle mène une belle carrière de Vieux-Sang désormais. Mais ce n'est pas ce qui nous intéresse.

Donc, ce type était prêt à payer une belle somme pour l'arme que Viléris avait utilisée pendant le Tournoi. Fernik s'était occupé des détails pratiques. Il avait arrosé les bons intermédiaires et fait appel à des contacts peu regardants sur le concept de possession. Tout se mit rapidement en place et l'opération fut lancée. Quelque temps plus tard, je déballais l'arme sous le regard impatient du Sutureur. Seulement voilà. Après avoir bien observé la lance, il me dit que ce n'était qu'une réplique, de belle facture certes, mais qu'elle ne valait pas le prix qui était convenu. Tout au plus un dixième. Évidemment, je refusai la transaction et repartis, l'arme sous le bras et les poches vides, annoncer la mauvaise nouvelle à Fernik qui m'attendait à la taverne de la Cuve sans Fond.

Il avait déjà commencé à fêter la réussite des négociations quand je suis arrivé. Regard éteint, joues empourprées, cinq chopes vides devant lui, il avait bien entamé une célébration qui n'avait pas lieu d'être. Quand j'ai annoncé la mauvaise nouvelle, il n'a rien dit. Il a vidé son dernier verre d'un trait, s'est levé et est sorti sans tituber.

Je lui ai demandé où il comptait se rendre. Pour toute réponse, il m'a grommelé qu'il voulait juste parler au « client ». Avec Fernik, parler implique généralement une démonstration physique de ses arguments. C'est un ancien Dos-Brisé, doté, comme tous ceux de cette caste, d'une force peu commune. Il lui est déjà arrivé, au terme d'une « conversation », d'avoir les incisives de son interlocuteur plantées dans les phalanges. Je l'ai donc suivi. Pas parce que je m'inquiétais pour lui, mais pour celui chez qui il se rendait.

A ce moment, j'ignorais que le Sutureur avait récemment obtenu un contrat avec l'Arène des Colonnes. Incidemment, cela faisait de lui un prestataire de la Cité, et le plaçait, de fait, sous la protection de l'Administratère et donc, des Vélés. Si j'avais possédé cette information, j'aurais giflé Fernik, quitte à me faire démolir le portrait, pour le ramener à la raison.

Sur le chemin, toutes mes tentatives pour le calmer restèrent vaines. Fernik avait puisé dans ses économies pour préparer l'opération et comptait rentrer dans ses frais grâce à la vente, le tout assorti d'un beau bonus. Il me certifia que l'honnêteté de ses associés, ceux-là même qui avaient subtilisé la lance avant de nous la vendre, n'était pas à remettre en cause. Selon sa logique, s'il y avait un menteur, c'était le Sutureur.

Lorsque nous sommes arrivés devant sa demeure, la nuit était tombée et seules les ombres encapuchonnées des Ramasse-Misères se profilaient de temps à autre dans les ruelles. Fernik n'a pas pris la peine de s'annoncer. D'un coup de pied puissant, il a fait voler la porte en éclats et s'est rué à l'intérieur. Pour ma part, j'ai reculé et me suis prudemment éloigné de la scène. Si quelques curieux se risquaient à s'approcher, interpellés par le bruit, je préférais ne pas être mêlé à tout ça. Je me suis donc glissé à l'abri des regards, derrière une pile de caisses entassées le long d'un mur, à une vingtaine de pas de là.

De ma position, j'entendais mon associé exprimer avec force persuasion le fond de sa pensée à notre commanditaire. Puis il y eut ce craquement. Pas celui du mobilier de la demeure, que Fernik commençait à réarranger selon ses convictions. L'autre. Celui des murs.

Si vous avez déjà entendu un Vélé émerger, vous savez de quoi je parle. Rien que l'évoquer me provoque des sueurs froides. C'est un son qui ne devrait pas exister. La pierre qui s'ouvre n'est pas censée faire ce bruit-là. C'est indéfinissable, glaçant. Un craquement sec et humide à la fois. Le son que pourrait faire la roche si elle savait vomir.

Deux d'entre eux apparurent.

De ma cachette, je les ai vus sortir du mur d'en face comme s'ils avaient été simplement… libérés. Ils étaient sortis là, dans la ruelle, et la paroi derrière eux était déjà refermée, lisse, sans trace. Une cuirasse d'écailles qui absorbait la faible lumière des globes alentour, une visière d'obsidienne qui dissimulait tout visage, trois longs doigts à chaque main. Et grands. Par la Voûte, ils sont grands. Plus d'une tête au-dessus de Fernik, et Fernik n'est pas un petit gabarit.

Pas d'arme visible.

Ils n'en ont pas besoin.

Ce qui m'a frappé en premier, avant même la taille, avant même le silence qui accompagnait chacun de leurs gestes, c'est ce que j'ai ressenti dans ma poitrine. Une oppression. Comme si leur simple présence suffisait à étouffer les battements de mon cœur. Vint ensuite cette odeur, répugnante. Pas celle de nourriture avariée que l'on perçoit avec le nez. Non. Ces… créatures, puaient dans ma tête, dans mon esprit. C'était poisseux, une couche de moisissure rance sur mes pensées.

J'ai cru un instant que j'allais tourner de l'œil avant de me reprendre. Instinctivement, je me suis accroupi derrière mon abri de fortune, me fondant dans les ombres profondes, attentif au moindre geste, au moindre souffle qui pourrait trahir ma présence. Un interstice entre les caisses me permettait de continuer à observer la demeure du Sutureur tout en restant dissimulé. Ma curiosité le disputait à la dévorante envie de fuir qui montait en moi.

Fernik, à son crédit, ne s'est pas enfui.

À son débit, il n'a pas non plus eu la sagesse de s'immobiliser.

Il a surgi de l'habitation et a chargé le premier Vélé avec ce que j'appelle son argument massue : une technique simple, directe, qui consiste à projeter tout le poids de son corps considérable sur l'obstacle qui lui fait face. Ça fonctionne contre la plupart des choses qui lui barrent la route. Meubles, portes, adversaires ordinaires, et une fois, mémorablement, un monolithe de Taille, fraîchement extrait.

Pas contre un Vélé.

Le Vélé n'a pas bougé. Pas d'un pouce. Fernik s'est écrasé dessus dans un bruit mat et s'est retrouvé au sol, comme s'il avait percuté un mur de fondation. Le deuxième Vélé était déjà sur lui avant qu'il n'ait eu le temps de comprendre ce qui venait de lui arriver. Il a posé son pied sur la poitrine de Fernik pour l'empêcher de se relever. Sonné mais toujours combattif, ce dernier vociférait, crachait, frappait rageusement, à s'en ouvrir les poings sur la cuirasse d'écailles, la jambe qui le maintenait à terre. L'autre passa à l'action. D'un geste rapide, précis et étrangement empreint de délicatesse, la créature a apposé deux longs doigts sur le front de Fernik.

Il a cessé de se débattre, immédiatement.

C'était ça, le pire. Pas le fait qu'il soit cloué au sol, pas la force incommensurable que j'avais vue à l'œuvre. Le fait que Fernik, qui ne cesse jamais de provoquer, lui qui continue à gigoter et à cogner même quand il a clairement perdu, Fernik s'est juste… arrêté. Les yeux écarquillés, la bouche entrouverte sur un juron inachevé. Présent, mais absent. Là, mais vidé de lui-même.

Le Vélé le lisait.

Je le savais. Les habitants de la Gueule savent ce que font ces deux doigts sur le front. C'est la manière qu'ont les Vélés de lire et d'enregistrer nos souvenirs. Tout ce que Fernik avait fait, vu, dit, pensé, planifié, tout ce qui pourrait intéresser l'Administratère, tout ce qui pourrait un jour servir dans une salle d'Arbitrage.

Tout ce qui incluait… mon nom.

Le Vélé qui maintenait Fernik au sol s'est retourné. La visière d'obsidienne a balayé la ruelle. Lentement. Méthodiquement.

Elle s'est arrêtée sur moi.

Je jure sur la Voûte et sur tout ce qu'elle contient que je n'avais pas fait un geste, pas émis un son. Derrière ces caisses, couvert par l'obscurité, à regarder par une fente à peine plus large qu'un doigt, rien n'aurait pu trahir ma présence. Mais ce regard, si on peut appeler ainsi ce qui se cache derrière cette visière qui ne laisse rien voir, ce regard m'a trouvé.

Il est resté fixé sur moi, un moment qui m'a paru plus long que tout le temps déjà passé dans la Gueule.

Puis la visière s'est détournée.

Ils ont relevé Fernik avec une délicatesse qui contredisait tout ce que leur apparence et leur force suggéraient. Rien de brutal, juste efficace. Ils l'ont emmené vers le mur d'où ils étaient sortis. La pierre s'est ouverte avec ce même craquement impossible. Ils sont entrés. Le passage s'est refermé.

La ruelle était vide.

J'ai attendu un temps que je ne saurais quantifier avant de me permettre de respirer normalement. Puis attendu un peu plus avant de me permettre de bouger. Puis encore un peu avant de me décider à rentrer chez moi par le chemin le plus long, le plus détourné. La peur habitait mes tripes. Je craignais qu'à tout moment, une silhouette grande et mince ne surgisse de l'obscurité pour me plaquer deux doigts sur le front.

C'était il y a quatre cycles. Fernik est réapparu ce matin. Jugé, condamné, une peine de quelques éclipses au Sablier. Trop peu pour l'affaiblir, assez pour le marquer. Il m'a cherché dans les endroits habituels.

Je n'y étais plus.

Il y a des associés qu'on garde. Il y a des associés qu'on laisse derrière soi quand leurs mauvaises décisions risquent de vous faire tomber.

Fernik était un bon associé.

Mais par sa faute, la visière d'obsidienne s'est arrêtée sur moi. Je ne sais pas pourquoi ils ne m'ont pas embarqué, mais je suis certain que, quelque part dans les registres de l'Administratère, mon nom est désormais inscrit. C'est le genre de détail qui vous fait brusquement reconsidérer vos choix de carrière, car nul individu sain d'esprit ne souhaite avoir affaire aux Vélés.

Par la Voûte, comme je déteste ces choses.

💬 Commentaires 2

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Benebooks • 4 jours, 7 heures
Ces choses ne font en effet pas envie ! On dirait les anti corps de la cité :p
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Denthil Auteur • 3 jours, 9 heures
C'est en effet ce qui se rapproche le plus de leur fonction. :)
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