XI - Fédora

📖 Corps sous serre ✍️ Evydence 📝 1799 mots

Ava s'était arrêtée un instant dans le couloir, son plateau entre les mains.

Elle n'avait pu s'empêcher de jeter un œil discret dans le salon avant d'y entrer.

Un réflexe, rien de plus.

Mya était assise sur le bord du canapé, le dos droit. Elle avait une certaine façon d'occuper l'espace. Elle portait un chapeau masculin, un détail qui amusa Ava. L'accessoire venait intentionnellement casser la silhouette féminine.

Elle s'attarda sur le profil mutin, la frange noire, le style travaillé en volume et en contraste, sans être ostentatoire. Son corps petit et menu rayonnait d'une présence que sa taille démentait.

Belle, indéniablement.

Le regard d'Ava glissa sur le grand carton à dessin posé contre l'accoudoir et la besace dont dépassaient quelques rouleaux de feuilles.

Elle a bien fait ses devoirs.

Un léger fourmillement remonta le long de ses bras.

Voici donc Mya...

Elle prit encore une seconde, puis entra dans la pièce d'un pas assuré, le plateau d'apéritifs entre les mains.

« J'ai terminé ma part chéri, je te laisse la suite ! »

Elle déposa son chargement sur la table basse avec la désinvolture de quelqu'un qui accomplit une tâche familière.

« J'ai sorti la marinade, t'as plus qu'à ! »

Son regard se posa sur Mya, qui s'était levée à son entrée.

Il y eut un silence d'une petite seconde, imperceptible pour Neals, mais qui sembla une éternité à Mya.

Les yeux d'Ava glissèrent sur elle, lentement. De la pointe des escarpins vernis jusqu'au Borsalino. Elle ne dit rien. Un demi sourire, peut-être, ou juste l'imagination de Mya.

« Bonsoir, Mya. Je suis vraiment ravie que tu aies pu venir. »

La voix était claire, posée, avec ce léger poids sur chaque mot. Comme s'ils étaient soigneusement choisis un à un.

Elle s'approcha et déposa une main légère sur l'épaule de Mya, tendant la joue pour l'inviter à une bise.

Mya se retrouva enveloppée dans l'odeur capiteuse du parfum déjà connu. Elle sentit ses muscles se tendre à ce contact qu'elle n'avait pas préparé, s'étonnant presque de voir son corps accomplir spontanément le mouvement coutumier. Comme elle embrassait la joue d'Ava, sa main attrapa naturellement sa taille. Le pull était doux et fin. Elle sentit la matière glisser sur la peau chaude et ne put s'empêcher d'appuyer son geste, à peine plus qu'il n'était d'usage. Ava ne sembla pas s'en offusquer.

Un grondement sourd roula au loin. L'orage approchait.

« Moi aussi. »

Ava sourit ; la réponse balbutiante ne lui avait pas échappé. Elle s'installa confortablement sur le canapé et fit signe à Mya de l'y rejoindre. Levant son verre vide, elle le secoua et lança un clin d'œil complice à Neals.

« Tout de suite, Madame, tout de suite ! »

Ava laissa échapper un petit rire cristallin, et Neals s'empressa de remplir son verre.

Elle sentait la nervosité de Mya, assise tout près d'elle. S'approchant encore, elle pencha son visage vers elle et prit une profonde inspiration. Elle ferma les yeux quelques secondes avant de dire à voix basse, pour Mya seulement :

« Escale à Portofino ? »

Mya avait senti une décharge électrique lui parcourir l'échine quand Ava s'était mise à la respirer. Son cerveau semblait disjoncter à répétition, comme un compteur mal réglé. Ces courts-circuits l'empêchaient de raisonner correctement.

« Comment... ?

— Les notes de fleur d'oranger.»

Neals prit une expression exagérément résignée :

« On ne peut rien lui cacher, Mya. Elle est redoutable ! »

Mya frissonna à cette réplique qui se voulait taquine, mais semblait détenir une certaine part de vérité.

Neals se frotta les mains et poursuivit :

« Alors moi, je suis un gros curieux et je n'ai pas le talent d'Ava pour tout deviner ! Et comme je n'ai appris votre venue qu'aujourd'hui, à mon retour de voyage, je n'ai pas encore eu le temps de cuisiner ma femme. »

Ava fit une petite moue à Neals et retint un rire. Elle repensa à la façon dont elle l'avait mis devant le fait accompli, à leur dialogue savoureux sur le retour de l'aéroport, et à la capitulation du pauvre Neals, qui n'avait eu d'autre choix que de s'incliner.

« Ni moi, ni le plat que tu avais promis de cuisiner, d'ailleurs !

— Voyez, Mya, comme je suis un mari exploité ! »

Mya répondit d'un rire poli, mais sa gorge était serrée devant leur complicité évidente. Elle était vraiment dans ses petits souliers.

« Ça va, mégère ! Je vais aller m'occuper de cette viande, laisse-moi un peu faire connaissance avec notre charmante invitée. »

Il resservit le verre de Mya avant de reprendre place sur le fauteuil.

« Alors Mya, comment vous êtes-vous rencontrées, avec ma tendre épouse ? »

Mya chercha immédiatement le regard d'Ava dans un appel au secours explicite et se plongea dans son verre de vin pour lui laisser le soin de répondre à sa place.

Devant la supplique évidente, Ava laissa planer quelques secondes de malaise, un sourire au coin des lèvres.

« Figure-toi, chéri, que j'ai rencontré Mya dans les toilettes du cabaret ! »

Ava se mit à rire franchement devant le regard interrogateur de Neals, qui allait de l'une à l'autre. La pauvre Mya avait manqué s'étouffer d'une fausse route en avalant son vin.

« Oui, Mya cherchait des modèles pour un projet. »

Elle arborait un sourire félin, digne du chat du Cheshire. Mya hocha vivement la tête vers Neals, temporairement soulagée, et attrapa une olive, qu'elle mit dans sa bouche.

Ava reprit :

« Je ne sais toujours pas exactement de quel projet il s'agit, d'ailleurs. »

Les regards convergèrent vers Mya qui fut prise d'une violente envie de prendre ses jambes à son cou. Cependant, elle crut déceler dans l'expression d'Ava quelque chose qui relevait du défi. Son pauvre esprit malmené se mit à mouliner à toute allure. Elle dodelina de la tête, indiquant qu'elle mâchait toujours son olive. Elle l'aurait d'ailleurs volontiers mâchée indéfiniment.

Neals se mit à combler le blanc en réfléchissant à voix haute :

« J'espère que c'est du nu artistique. J'aimerais bien avoir un nu artistique de toi dans mon bureau ! »

Mya se sentit devenir cramoisie. Elle avait désormais l'impression d'être une balle dans une lessiveuse, un caméléon jeté sur une couverture patchwork. Elle attrapa le premier artiste qui arrivait dans le flux de ses pensées et improvisa :

« Non, pas de nu artistique, non... une série de portraits inspirés de l'Art nouveau, style Mucha. 

— Raaah dommage pour moi ! Mais qui sait, je passerai peut-être commande ! Ça vous fait un point commun, Ava aussi adore Mucha. »

Mya n'osait plus croiser le regard d'Ava. La gentillesse de Neals lui semblait être désormais son seul dérivatif.

Le tonnerre retentit, cette fois un peu plus proche.

Neals se leva et passa caresser l'épaule de sa femme. 

« Ça va pas tarder à exploser. Allez, je vais m'occuper de vous sustenter, mesdames ! » 

Il fit une petite révérence et Mya le regarda partir avec détresse.

« Pas trop cuite, mon cœur !

— Évidemment, mon amour. Je vous appelle pour passer à table. »


*

Ava posa son verre de vin avec une lenteur calculée, puis frappa dans ses mains. Mya sursauta.

« Alors, tu as apporté ton portfolio ? »

La phrase relevait plus de l'affirmation que de la question. Mya se leva pour récupérer son carton et sa besace. Ava lui souriait chaleureusement, mais elle sentait tout le poids de son regard sur elle. Elle reprit place près d'elle. Son contact la maintenait dans un trouble indicible. Ses doigts tremblaient en défaisant les attaches. Elle espéra qu'Ava ne le remarquerait pas.

Un espoir vain.

Elle sortit un immense cahier qu'elle avait monté comme un livre d'art, avec des pages intercalées de feuilles cristal qu'elle avait décorées de découpes pareilles à une dentelle.

Ava s'en saisit sans cérémonie et l'ouvrit.

Elle se mit à le feuilleter en silence. Un silence bien différent de ceux qui avaient précédés ce moment. Son attention semblait tranquille, méthodique, appliquée. Elle s'arrêtait parfois et inclinait alors légèrement la tête. Elle ne commentait pas encore.

Mya restait suspendue dans cet instant, dans l'attente du verdict. Elle en profita pour observer Ava à la dérobée, du chignon négligemment noué par un stylo à la rondeur de ses épaules nues dans ce pull de cachemire vieux rose à large encolure bardot. Elle repensa au contact de sa taille.

Ses yeux étaient fixés sur le ballet de ses mains tournant les pages. Elle en aimait le mouvement hypnotique.

« Tu travailles beaucoup au trait. »

Ava l'avait murmuré entre deux pages. Mya se mit à apprécier ce moment d'intimité entre elles. Elle s'approcha pour regarder par-dessus son épaule, et le contact entre leurs deux corps devint plus étroit encore.

« Oui, c'est vrai, c'est souvent ma base. La peinture vient après, quand le dessin... tient. »

Ava hocha la tête sans lever les yeux. Quand elle eut terminé, ses doigts s'arrêtèrent sur le bord de la pochette. Elle la referma et en caressa doucement la couverture.

« C'est de la belle ouvrage... »

Mya tenait sur ses genoux la besace dont elle avait sorti sa grosse pochette de croquis et de dessin.

Ava la pointa du doigt.

« Je peux ? »

Mya, la gorge sèche, se contenta d'un oui de la tête.

Ava se plongea dans l'exploration des études de mains, de morceaux de corps, de visages incomplets, fragmentés. Elle s'attarda sur un dessin de dos nu, suivit la courbe du doigt sans vraiment s'en rendre compte.

Mya retint son souffle.

Ava s'apprêtait à lui sourire lorsqu'elle tourna la feuille et s'immobilisa.

Un portrait aux sanguines, troublant de ressemblance. Ava ne dit pas un mot. Elle le porta à bout de bras, l'inclina légèrement vers la lumière du plafonnier. Elle s'était immédiatement reconnue dans ce visage. Il avait été dessiné avec une précision incroyable. Un soin particulier avait été apporté aux textures et au regard. Une précision qu'on ne peut obtenir qu'en ayant observé longuement, qu'en ayant détaillé dans l'espoir de graver l'image.

Ava n'avait pas prévu ça...

Elle regarda Mya par dessus le dessin. Son expression était indéchiffrable.

« C'est récent ? »

Mya déglutit difficilement.

« Le soir du cabaret. Enfin... un peu après. »

Ava laissa passer un long silence, observant encore le portrait.

« De mémoire ?

-Oui... »

Voilà donc ce qu'elle a vu de moi ce soir-là...

Elle referma doucement la pochette, qu'elle rendit à Mya avec un sourire parfaitement composé.

« Tu as une mémoire étonnante. »

Puis, avec autant de naturel que de certitude, elle ajouta après une courte pause :

« Et un talent indéniable. »

Elle reprit son verre de vin et but lentement une gorgée, tandis que Mya rangeait ses affaires.

Le tonnerre éclata avec fracas. Sa violence fit vibrer les vitres de toute la pièce.

Mya sursauta et en lâcha ses dessins, qu'elle ramena sur elle avant de se dépêcher de les ranger.

Ava ne réussit pas à retenir son geste : elle tendit sa main devant elle et toucha la poitrine de Mya du bout des doigts, là où les pastels avaient laissés des traces sur son chemisier blanc.

« Tu t'es tachée... »

La constatation avait été faite d'un ton parfaitement neutre, mais la main était restée posée là, une seconde de trop.

« Mesdames ! Le dîner est servi ! »

💬 Commentaires 1

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Enattendantlapluie • 1 mois
Tu tisses les tensions...
Ava est décontenancée.
Et Mucha ! Lui qui m'a attirée sur ton texte.
👍 2