XII - Incandescence
La pluie s'était mise à tomber averse, martelant le toit et les vitres de la maison.
La salle à manger était attenante à la cuisine ouverte. Une table en bois précieux, trois couverts, des bougies. Ava tira une chaise, indiquant d'un geste sa place à Mya.
La jeune femme remercia et obtempéra sans réfléchir, le nez en l'air, complètement absorbée par la contemplation d'un énorme lustre à pampilles.
Ava prit place en silence, observant la scène.
Neals déposait les plats en suivant le regard de Mya.
« Il vous plaît ?
— Il est spectaculaire...
— Vous aimez le rococo ?
— Oui, beaucoup !
— C'est une maladie contagieuse ! »
Ava se mit à rire doucement. Mya jeta un regard interrogateur à Neals.
« C'est le trophée d'Ava, encore un combat que j'ai perdu !
— Oh, arrête, tu adores ce lustre !
— Non, chérie, pas le moins du monde, mais je t'adore toi. »
Il attrapa la main de sa femme, qu'il embrassa tendrement. Dans le même mouvement, elle lui caressa la joue en retour. Mya décida de finir son verre d'un trait, douloureusement consciente du regard d'Ava, qui s'était assise pile en face d'elle.
« Voilà, Mesdames. Tataki de bœuf et légumes rôtis !
— Ça a l'air vraiment délicieux. »
Le compliment de Mya était sincère. Neals lui sourit en débouchant une nouvelle bouteille. Il remplit le verre vide de Mya puis s'installa à son tour en bout de table.
« Oui, vraiment très appétissant... »
Ava l'avait dit sans quitter Mya des yeux.
Mya replongea dans son verre.
Le repas s'installa dans une conversation légère. Neals raconta son reportage, les images qu'il en avait rapportées. Il narrait des souvenirs, sa rencontre avec un sorcier vaudou en Haiti, un immense marché aux épices qu'il avait photographié à l'aube, quelque part dans l'Himalaya. Il avait ce don incroyable des gens qui ont beaucoup voyagé de rendre les récits vivants, comme si on y était. Mya l'écoutait, reconnaissante d'avoir la possibilité de s'échapper mentalement du regard d'Ava.
La jeune femme se détendit et se relâcha progressivement. Elle se surprit à se sentir presque bien. Presque...
Ava mangeait avec cette lenteur souveraine qui lui était propre. Elle intervenait peu. Une précision, un sourire ; elle semblait aussi prendre un plaisir non feint à écouter Neals. De temps en temps, son regard revenait se glisser sur Mya, avec une tranquille insistance. Celle qu'on met à surveiller un plat qu'on a laissé sur le feu.
Mya le sentait, sans vraiment pouvoir l'intercepter franchement.
« Dis-moi, Mya, est-ce que tu travailles sur une série en ce moment ? »
La question d'Ava arriva inopinément entre deux anecdotes de Neals. Elle fut posée avec naturel, comme le prolongement d'une pensée.
« Je... J'explore des... pistes.
— C'est là que les choses les plus intéressantes se passent. »
Mya hocha la tête ; elle la sentit un peu tourner. Elle cherchait ce qu'Ava voulait dire exactement. Comme toujours, il lui semblait que quelque chose lui échappait, qu'il y avait une sous-couche à ces mots.
« J'ai rarement vu une si jeune artiste travailler avec une telle économie de traits. Tu ne surcharges pas, c'est rare. Surtout à ton âge. »
Mya décida d'ignorer la pique sur son âge et sentit la chaleur lui monter aux joues.
« Merci...
— Ce n'est pas un compliment, une simple observation. »
Ava leva son verre d'eau avec un demi-sourire.
Ou peut-être bien que si.
Mya prit tout à coup conscience qu'Ava n'avait pas bu une goutte de vin depuis l'apéritif.
Neals, qui venait de finir son assiette, se tourna vers Mya.
« Tu as un atelier ?
— Je loue un petit local à l'AP'Art, c'est un atelier partagé.
— Ah mais oui, je connais l'endroit ! L'ancienne imprimerie aux abords de la ville ?
— C'est ça !
— Ava vous a parlé de l'orangerie ?
— Non, pas encore... »
Mya leva les yeux vers Ava, qui affichait toujours le même petit sourire mondain. Neals observa la jeune femme pendant quelques secondes et s'absorba dans ses pensées. Gênée par ce silence, Mya demanda les toilettes.
Alors qu'elle disparaissait dans le couloir, Ava défit la table et apporta le dessert. Neals semblait toujours accaparé par ses pensées. Il bailla.
« Fatigué, mon amour ?
— Épuisé...
— Je vais écourter.
— Non, non, surtout pas, mon cœur, je ne vais juste pas tarder à monter me coucher.
— Comme tu voudras... »
Neals la regarda s'affairer un court instant et l'interpela.
« Ava ?
— Ava ? J'ai fait quelque chose de mal ? »
Neals eut un rire grave et chaleureux. Les rides aux coins de ses yeux s'étaient creusées, comme à chaque fois qu'il riait.
« Pourquoi ? Tu as un truc à te reprocher ? »
Ava fit mine de réfléchir très sérieusement à la question.
« Pas pour l'instant... »
Ils éclatèrent de rire ensemble. Puis, Neals jeta un coup d'œil dans le couloir avant de reprendre sur le ton de la confidence :
« Vas-y doucement avec cette petite.
— Oh Neals, je t'en prie, j'ai été cool, non ?
— J'ai vu comment elle te regarde, Ava...
— Ah ?
— Ne me fais pas croire que tu n'as pas remarqué... »
Ava acquiesça en silence. Elle s'était demandé quand Neals le verrait et quels mots il mettrait dessus.
« C'est même plus de l'admiration, c'est de la dévotion...
— Oh... Ça lui passera vite, va ! Deux semaines dans mon atelier et elle me détestera ! »
*
Assise sur l'abattant des WC depuis cinq bonnes minutes, Mya accepta de renoncer. Aucun Uber ne viendrait jusqu'ici. Sissi et les Queerbies étaient au cabaret. Elle se voyait mal s'inviter à dormir ; elle se frappa la tête.
Putain, me voilà coincée ici à moitié saoule... Merveilleux !
Elle s'observa dans le miroir tandis qu'elle se lavait les mains. Les yeux brillants, trop brillants. Elle essaya de compter sur ses doigts les verres qu'elle avait vidés.
Dans le couloir sombre, elle les entendit rire ensemble.
Tu parles d'un date ! Quelle idiote !
Le tonnerre se remit à gronder très fort, suivi d'un éclair qui illumina tout sur son passage. Le bruit de la foudre et la lumière la firent vaciller. Elle posa ses mains et son front sur le mur, le temps de reprendre son équilibre et ses esprits.
*
Sa soirée de rêve s'était transformée en marche sur des tisons ardents.
Quand elle revint à table, le dessert était servi : une tarte aux fruits rouges.
Mya entrouvrit la bouche en voyant Ava lécher sensuellement ses doigts après la découpe. Elle se reprit et jeta un œil vers Neals, qui bâilla longuement avant de s'en excuser avec un petit sourire contrit :
« Pardonnez-moi, ma semaine de travail me rattrape.
— Ne vous excusez pas, c'est moi qui devrais peut-être y aller. »
L'urgence subite interpela Ava, qui fixa son regard sur elle.
« Déjà ? »
Deux syllabes. Parfaitement neutres.
Mya se mit à bafouiller :
« C'est-à-dire que... Je... les Uber ne viennent pas jusqu'ici et mon coloc est en scène ce soir, donc... »
Neals se leva en s'étirant et lança un sourire chaleureux à Mya.
« Tout va bien, je vais appeler un taxi.
— Aucun de disponible avant deux heures, j'ai vérifié. »
Ils se regardèrent tous en silence.
« Je vais te raccompagner. »
Ava avait dit ça simplement, comme une évidence. Neals avait validé de la tête.
« Vous ferez bien attention avec cet orage !
— T'inquiète pas, si jamais c'est impraticable sur le retour, je m'arrêterai à l'orangerie. »
Mya chercha une objection. Elle n'en trouva aucune de convaincante.
« Merci, c'est vraiment très...
— Mange d'abord. »
*
La pluie frappait fort contre les vitres du vieux Defender.
Dans la pénombre de l'habitacle, Mya tentait de déchiffrer le visage d'Ava, éclairé furtivement au passage imprévisible du passage des voitures d'en face.
Un silence lourd s'était installé. Ava semblait très concentrée sur sa conduite.
Mya se sentit envahie par un sentiment d'urgence. Elle redoutait la fin de ce trajet qui, dans son esprit embué par l'alcool, figerait leur relation dans un truc qu'elle ne souhaitait pas.
Ses yeux s'accrochèrent à la bouche d'Ava.
L'idée l'effleura un instant de poser sa main sur la sienne. L'embrasser... ou simplement lui avouer qu'elle la désirait.
Elle s'enfonça dans son siège, frustrée, bien consciente qu'elle n'en trouverait pas le courage, qu'elle avait bien trop peur d'essuyer un refus et de se rendre ridicule. Elle tordait ses mains l'une contre l'autre et lâcha un long soupir, impuissante.
C'est Ava qui brisa le silence, les yeux toujours rivés sur la route.
« Tu es tellement lisible, tu sais, Mya. »
Le prénom posé à la fin, comme une ponctuation.
Mya ne répondit pas tout de suite. Elle cligna des yeux et sentit quelque chose se défaire dans sa poitrine. Un nœud qu'elle avait maintenu serré trop longtemps et qui lâchait d'un coup.
« Oh, vraiment ? Alors vous savez... »
Ava restait immobile. Ses yeux ne lâchaient pas la route.
« Oui. »
Un mot posé dans un souffle. Ni chaud, ni froid. Juste laissé là comme une évidence, dans ce lieu rendu complètement clos par les épais rideaux de pluie.
Mya frissonna.
« C'était quoi, du coup, l'invitation de ce soir ? »
Un silence de quelques secondes passa.
« À quoi ça rime, tout ça, Ava ? »
Elle avait demandé plus doucement cette fois, presque à voix basse, mais avec toute l'exigence et l'obstination qui étaient les siennes.
Ava tourna le volant, les mâchoires crispées. Les phares du Defender balayèrent un virage serré, et les branches basses d'un arbre frottèrent le toit dans un bruit sourd.
« Tu as du talent.
— Ce n'est pas ce que je demande. »
La pluie redoublait d'intensité autour d'elles. Un éclair zébra le ciel, suivi presque immédiatement d'un coup de tonnerre qui fit vibrer le véhicule. Mya ne sursauta pas, cette fois.
« Ava. »
Ça n'était pas un appel. Elle avait juste dit son prénom, comme on nomme ce qu'on a besoin d'identifier. Elle avait ressenti le besoin de le faire pour se l'approprier, comme elle l'avait fait auparavant à travers son dessin aux sanguines.
Ava lui jeta un coup d'œil rapide, le premier de tout le trajet, puis se détourna aussitôt.
Trop, trop intense.
« Je vous plais. »
Mya ne posait pas la question, elle énonçait un fait qui prenait corps et réalité par la seule présence de cette affirmation.
« Et vous me plaisez. Je... Depuis le cabaret, je n'ai pas cessé de penser à vous, et tout m'obsède : votre parfum, le contact de votre peau, votre regard, vos mots... Alors, j'ai besoin de comprendre, Ava. Pourquoi ? »
La voiture ralentit. Ava se rangea sur le bas-côté et éteignit le moteur. La pluie sur le toit devint assourdissante.
Ava se tourna lentement vers Mya, avec toujours la même expression indéchiffrable, mais les yeux trop brillants, le souffle trop court pour ne pas avouer à Mya ce qu'elle avait besoin de savoir.
« Je ne sais pas. »
La phrase restait suspendue entre elles. Ces quatre petits mots, pour la première fois de la soirée, et probablement de leur courte histoire, recelaient une part importante de vérité.
Ava regardait ces milliers de gouttes qui venaient s'écraser et glisser sur le pare-brise. Chacune traçait son propre chemin sans se préoccuper des autres, et pourtant elles finissaient toujours par se rejoindre.
Elle n'avait aucun besoin de voir Mya pour sentir ce qui se passait en elle.
La tension était palpable, omniprésente depuis leur départ.
Il y avait de la beauté dans l'incandescence et le chaos que cette gamine apportait avec elle. Mais Ava savait d'expérience ce qu'un feu non maîtrisé pouvait provoquer.
Qui serait assez fou pour se mettre lui-même au milieu d'un incendie ?
Mya leva sa main vers elle. Ava tourna imperceptiblement la tête, stoppant son geste d'un seul regard.
Elle ralluma le moteur.
Ça ne devait pas se passer comme ça..
Elle enclencha la première d'un geste inhabituellement nerveux.
Trop tard pour continuer à faire comme si.
« L'orangerie est à dix minutes. »
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