XIX - Incomplet

📖 Corps sous serre ✍️ Evydence 📝 1208 mots

Debout devant la porte de son appartement, Mya jouait avec son trousseau de clés depuis cinq bonnes minutes. Elle avait failli sonner, comme une invitée. Comme si le refuge dans lequel elle avait pleuré, ri, existé pendant tant d'années, était devenu un lieu qu'on visitait.

Ce matin, Ava l'avait renvoyée chez elle avec l'ordre de prendre deux jours de repos.

Elle introduisit sa clé dans la serrure.

L'appartement était plein de ces odeurs familières. Celles des livres nombreux, de la marque de lessive fétiche de Sissi, de l'huile de lin dont elle avait imbibé les boiseries. Elle respira ces odeurs, comme on le fait quand on rentre chez soi après un long voyage. 

Ces dernières semaines, elle n'était venue que sporadiquement, pour passer la nuit.

Simon était en pleine rédaction. 

Elle posa son sac sur le canapé, retira ses chaussures et regarda son bureau dépouillé. Elle avait tout déménagé à l'atelier. Le reste était là, exactement pareil, et pourtant quelque chose avait changé.

C'est elle qui était différente.

À la lumière du jour, elle laissa son regard dériver sur ses toiles et ses dessins accrochés aux murs. Des séries d'avant, qu'elle avait ramenés quand elle avait libéré son local à l'Ap'art.

Elle avait l'impression de les redécouvrir. Bien sûr, elle se souvenait de chacune et de l'intention qu'elle y avait mise. De l'acuité cruelle avec laquelle elle les avait toujours jugées — celle qu'on réserve à son propre travail.

C'est banal, c'est raté, c'est du déjà-vu. 

Tais-toi si tu ne peux pas mieux dire ce que les autres ont déjà dit. 

Et tu oses appeler ça de l'art ?

Ce matin-là, à la lumière d'un nouveau jour, elle vit apparaître la singularité. L'expression derrière la maladresse, l'intention derrière les erreurs.

Elle décrocha une toile, la tourna pour y trouver le titre et la date griffonnés au dos. Deux ans plus tôt.

Elle en prit une autre, puis encore une autre. Déposa les toiles, autour d'elle, sur le sol. Elle vit le progrès. Elle cherchait le fil entre elles. Il était là, évident.

Un talent indéniable.

De la belle ouvrage. 

Beau travail sur la lumière.

Comment avait-elle pu être aussi dure envers elle-même ?

Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas Simon qui l'observait, déconcerté.

« T'es en train de braquer la déco de l'appart ? »

Mya lui répondit par un grand sourire.

« Je suis en congé Sissi, j'ai deux jours entiers pour me reposer.

— Il était temps ! Ça fait deux mois que t'es là-bas quasiment H24. »

Sissi enjamba une toile avec la grâce d'un héron pour venir se planter à côté d'elle.

« Tu redécouvres ton travail ?

— C'est fou, je les vois... différemment. »

Il saisit la toile la plus proche.

« Je me souviens de cette série. T'étais convaincue qu'elle était ratée.

— Elle était ratée.

— Imparfait n'est pas raté, Cara. Sinon, nous sommes tous des ratés.

— Oh putain, mais faut que tu l'écrives quelque part, celle-là. »

Simon imita un comédien acclamé en fin de spectacle, tandis que Mya roulait des yeux en riant.

« Bah alors ?

— Alors quoi ?

— Qu'est-ce que tu vois que tu ne voyais pas avant ? »

Mya réfléchit un moment.

« Un fil entre elles. J'avais jamais remarqué, mais elles convergent toutes vers la même question — juste avec des outils et des niveaux de maîtrise différents.

— Et la question, c'est quoi ?

— J'essayais justement de trouver quand t'as déboulé. Ça touche au corps, à la façon dont il contient ce que les mots ne peuvent pas dire. »

Simon leva un sourcil.

« C'est ta maîtresse à penser qui t'a soufflé ça ?

— Merci de la confiance. Non, c'est moi qui viens de le voir. »

Il se mit à dodeliner de la tête — un tic qu'il avait quand il était impressionné et qu'il ne voulait pas le dire trop vite.

« Bien. »

Il fila dans la cuisine, puis revint avec deux tasses de café.

« À part ça, quoi de neuf chérie ?

— Et toi ?

— Moi ? Je suis une petite vieille. La thèse, les cours et le drag le week-end.

— Et Hubert ?

— Je suis mort, Cara Mya, j'ai signé une clause d'exclusivité. Ce corps de rêve est désormais son temple. »

Mya éclata de rire en le voyant se masser les pectoraux et faire la moue.

« Tu dégoûtes, Sissi...

— Oh, ça va ! Ne prends pas cet air prude avec moi ! Au moins, moi, je ne fais plus de folies avec des gens mariés. »

Mya plongea les yeux dans sa tasse.

« Ava organise une soirée privée bientôt, avec des mécènes et des clients. Je pourrais sans doute exposer quelques créations. Ça me fera une petite expérience avant mon expo.

— C'est génial, ça avance bien pour toi.

— Ava dit qu'elle veut m'y présenter officiellement comme artiste... et comme muse.

— Comme muse ? »

Pensif, Simon fit rouler sa tasse entre ses doigts.

« C'est beau autant qu'ambigu, non ?

— J'ai pas de meilleurs adjectifs pour définir Ava. »

Un long silence confortable s'installa. Un de ceux qu'ils savaient habiter depuis longtemps, sans forcément ressentir le besoin de meubler. Puis, Simon posa sa tasse.

« Mya ? »

Le ton avait changé. Pas plus grave, mais clairement plus concerné.

« Il est au courant, son mari ?

— De quoi ? Qu'on bosse ensemble ? Oui, évidemment.

— Pas à moi, les feintes, Cara. »

Mya hésitait devant le silence patient de Simon. Cette même patience qu'il avait toujours eue à l'écouter s'épancher, même quand il s'agissait de dire le pire.

« Je ne sais pas quoi te dire, Sissi. En même temps, techniquement, on n'a jamais couché ensemble, elle et moi. »

Demi mensonge, demi vérité ? Mya était bien incapable de le dire. Elle soupira.

« Non, il sait pas.

— Et tu penses que ça va tenir ?

— J'ai un CDD de collaboratrice artistique, c'est mon seul statut officiel, Sissi. Je ne sais même pas comment appeler ce qu'il y a entre nous.

— Et elle ? Elle sait comment l'appeler ? »

Mya baissa les yeux, silencieuse.

Simon se leva et lui pinça la joue affectueusement.

« Allez ! Je file à la douche et je t'emmène déjeuner dehors. Faut rentabiliser ces jours de congé. »

Mya resta un long moment dans ses pensées.

Simon qui chantonnait dans la salle de bain, Le tintement du verre sur la céramique, le jet de douche qui frappe la baignoire. Des sons familiers, rassurants. Un quotidien qui semblait déjà relever d'un passé lointain.

Il est au courant, son mari ?

Elle ne savait que ce qu'Ava lui avait dit. "Jeune artiste en collaboration" n'était pas un mensonge. C'était juste... incomplet. Et cette incomplétude avait de plus en plus le goût d'un mensonge.

Mya commença à remettre les toiles au mur, une par une. Avec la lenteur et le soin nouveau qu'elle mettait maintenant à faire les choses. Le fil. Elle ne voulait pas le perdre.

Quand la dernière toile eut repris sa place, elle recula d'un pas.

Le corps contient ce que les mots ne peuvent pas dire.

Incomplet. 

L'incomplétude permanente de son désir.

L'attente, c'est la moitié du plaisir.

Quelque chose se contracta dans sa poitrine. Pas de la colère, une tension plus douce. La frustration de ce qui reste en suspens sans qu'on puisse vraiment savoir quoi.

Ce qu'on voudrait saisir et qui nous échappe en permanence.

Ça n'a pas à prendre plus de place qu'il n'en faut... pour le moment...

Oui, Mais ça ne disparaitrait pas pour autant.

Mya expira, redressa lentement les épaules, puis le menton.

Elle avait une ligne claire.

Un fil.

Elle le suivrait.


💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !