XVIII - Résistance

📖 Corps sous serre ✍️ Evydence 📝 1290 mots

Ava était sortie sans un bruit.

Mya dormait. Elle avait entendu sa respiration devenir plus profonde, plus régulière, avant de s'emmitoufler dans son manteau et de refermer doucement la porte de l'orangerie derrière elle.

L'air du parc était froid, presque mordant. Ce genre de froid qu'on éprouve particulièrement à l'aube, quand la nuit a eu tout le temps de faire son œuvre.

Novembre...

L'hiver serait là bientôt. Elle espérait voir le parc sous la neige, cette année.

Elle marcha lentement entre les arbres, suivant les graviers blancs du petit sentier.

Le ciel commençait à pâlir à l'est — lumière grise et incertaine précédant le jour sans vraiment lui ressembler. Les graviers crissaient sous ses pas.

Elle n'avait pas dormi.

Devant l'établi, elle s'était retrouvée dans l'incapacité de reprendre son travail. Elle était restée les yeux dans le vide, les mains incroyablement lourdes. 

Sculpter la matière, c'était son travail... Mais chaque matière avait sa propre consistance, ses propres résistances et ses propres points de rupture.

Sa propre façon de discipliner l'artiste.

Je suis en train de crever tellement je vous aime.

Mya était le chaos, la vie — pas celle qui se déroule, mais celle qui déborde, qui envahit tout. Pareille au lierre grimpant sur les verrières. Elle semblait s'épanouir et grandir sous la serre, plus vite que tout ce qu'Ava avait pu imaginer.

Ce qu'on peut nommer n'a plus le pouvoir de surprendre.

Cette fois, les mots résistaient. Elle résistait.

Elle s'arrêta.

La migraine s'amplifiait. Elle pressa ses doigts sur ses tempes pour soulager la pression sourde derrière ses yeux.

Tension, fatigue et nuit blanche... Pas le bon cocktail pour garder les idées claires et un minimum de sang-froid.

Ça sera suffisant.

Ces mots lui étaient venus comme une évidence. En les disant, elle avait eu le sentiment qu'ils contenaient plus d'intentions qu'elle n'avait voulu en mettre. Elle pensa à ces sculptures qu'on croit modeler, mais qui vous emmènent ailleurs, vers une forme non recherchée mais étonnamment parfaite.

Elle en avait toujours ressenti de la frustration. Ava aimait décider. Elle aimait penser la forme avant le geste, comme les mots avant les choses. 

Au pied d'un grand chêne, elle leva les yeux vers les branches dépouillées, admirant le ciel gris nacré.

Un vertige. Comme un flottement bref.

Elle posa sa main sur l'écorce rugueuse. Les yeux fermés, elle en éprouva les reliefs sous sa paume jusqu'à ce que le sol revienne sous ses pieds.

Elle pensait à Mya, paisiblement endormie dans le grand lit. À son visage ravagé par les larmes, à la façon dont elle avait choisi de lâcher prise. Mya, sans calcul, sans armure et surtout sans demi-mesure.

Mya qui semblait décidée à forcer tous les barrages pour la révéler à elle-même.

Ava eut un demi-sourire.

Elle retira sa main du tronc, se redressa et reprit le chemin de l'orangerie.

Le froid lui avait rafraîchi les idées. Il était temps de rentrer.

*

Entre le sommeil et la conscience, Mya entendit la porte de l'orangerie s'ouvrir puis se refermer. Le bruit de la machine à grain, puis l'odeur envahissante du café.

Elle ouvrit brusquement les yeux et balaya la pièce du regard, à la recherche de repères familiers. La grande horloge de gare indiquait dix heures trente. Elle pensait trouver Ava occupée à faire le café, mais l'odeur avait disparu et l'atelier était redevenu parfaitement silencieux.

Elle s'assit au bord du lit, les pieds nus sur le sol glacé. 

Juste devant, déposés sur un tabouret, elle trouva un grand verre d'eau et du paracétamol.

Elle frotta ses genoux, se dressa en s'étirant, puis balaya la pièce du regard. Ava s'était endormie sur le grand fauteuil, sa tasse de café froid toujours entre les mains. 

Son ventre se noua.

Il y avait pourtant de la place dans le lit.

Elle s'approcha en silence. Retint le geste, l'envie de caresser ce visage qu'elle pensait connaître et qu'elle redécouvrait dans cet instant volé — l'abandon total du sommeil.

Ava s'éveilla, comme si le regard intense de Mya l'avait touchée.

« Hmmm, rassure-moi, tu n'as pas encore l'intention de m'emprisonner dans ton portfolio ? »

La voix d'Ava était rauque, épuisée.

Mya sourit, le cœur gonflé de gratitude. Elle avait redouté une atmosphère pesante en conséquence de son comportement de la veille.

« Si je réponds non, vous me croirez ? »

Ava se leva doucement, son corps semblait chercher un point d'équilibre. Elle posa son index sur le bout du nez de Mya.

« Pas une seule seconde. »

Le geste était drôle et tendre, plein de complicité.

« Ava, pour hier, je...

— Ne regrette que si tes mots ont dépassé ta pensée. Tu n'as pas à avoir honte de ce que tu peux ressentir. »

Mya apprenait petit à petit à se défaire de son ego pour se révéler. Ava semblait avoir le don de transformer sa vulnérabilité en force. Elle acquiesça en silence et baissa la tête.

Ava lui releva doucement le menton.

« Ce que tu m'as confié hier ne sera pas mis sous un tapis, Mya. Mais ça n'a pas à prendre plus de place qu'il n'en faut... pour le moment. En revanche, c'est la première et la dernière fois que tu te présentes à moi dans cet état. »

La règle fut énoncée sans dureté.

« Tu as signé un contrat, j'entends que l'engagement soit respecté. C'est aussi une question de sécurité. »

Sécurité.

Le mot avait flotté, étrange, dans l'air de l'atelier. Mya se demandait à qui il s'appliquait. S'il était question de la sienne ou de celle d'Ava.

« Oui, Ava.

— Bien. Maintenant je te propose d'aller te débarbouiller pendant que je prépare le petit déjeuner. On a du travail. »

Ce n'était pas une proposition — Mya le savait et sourit malgré elle.

« Oui, Ava. »

*

Quand elles s'installèrent dans l'espace de travail, tout était déjà en place.

Ava retira le linge humide qui recouvrait la sculpture en cours.

« Reprends. »

Mya posa les mains sur l'argile froide. Dense. Vivante.

Sous la pression de ses doigts, la forme céda un peu trop.

« Non. »

Ava indiqua l'erreur d'un geste bref.

« Attention, tu te précipites. La pression doit être proportionnelle à la résistance. »

Ses mains vinrent recouvrir celles de Mya. Elle lui fit répéter le geste pour que la paume glisse plutôt que les doigts.

Mya ferma les yeux. Le contact était chaud et ferme. Ava guidait sa main, ralentissant ses gestes.

« Prends le temps de bien sentir la matière, ne l'attaque pas frontalement. Négocie avec elle si tu veux la voir t'obéir. »

Les corps étaient pressés l'un contre l'autre, accentuant le trouble de Mya.

Les mains d'Ava insistèrent sur les siennes pour imprimer sur la glaise une pression plus douce, puis se relâchèrent légèrement.

Le mouvement changea, la forme aussi, et la courbe apparut, presque par magie.

« Là, comme ça, tu vois ? »

Le souffle tiède caressait la joue de Mya. La bouche d'Ava lui semblait dangereusement proche.

« Tu dois chercher à donner une direction, pas imposer brutalement. »

Ava retira ses mains et recula pour observer. 

Le manque fut immédiat. Mya resta un instant immobile, les doigts toujours enfoncés dans la terre, incapable de savoir si c'était la matière ou le geste qui lui échappait.

« C'est bien, continue. »

Ava retourna se servir un café en se massant les tempes.

« Mya, chaque fin d'année, j'organise une soirée privée. 

— Une soirée privée ?

— Oui, des personnes triées sur le volet. Des clients, des mécènes... »

Mya fronça légèrement les sourcils.

« Une exposition ? »

Ava esquissa un sourire.

« En quelque sorte... »

Elle revint vers Mya en avalant une gorgée de café.

« Je compte t'y présenter. »

Elle s'approcha. Pas assez pour la toucher, mais suffisamment pour créer une tension.

« Comme modèle ? »

Ava inclina la tête.

« Comme artiste... »

Elle laissa un court silence avant de continuer, presque dans le même souffle.

« ... et comme ma muse. »

En Mya se bousculèrent la fierté, l'émotion et ce qu'elle ne sut nommer autrement que comme de l'appréhension.

Ava, attentive, observa ses réactions sans commenter.

« Nous en rediscuterons, mais d'ici là, on a du travail. »

Elle reprit une longue gorgée de café.

« Beaucoup de travail. »

💬 Commentaires 2

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Enattendantlapluie • 1 mois
Muse : mot d'amour ?
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Evydence Auteur • 1 mois
Je dirais que c'est un premier pas.
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