XX - Vanité
Ava avait étalé ses plans sur le bureau d'architecte.
Des croquis, des notes au stylo, des photos imprimées. La préparation logistique de la soirée qui aurait lieu dans quelques semaines. Lumière, scénographie, décoration florale. Rien n'avait été laissé au hasard.
Son doigt glissa sur une esquisse pour pointer les endroits où seraient installées les créations.
« Là, j'ai prévu d'exposer plusieurs dessins de nos séances. Ici je mettrai le triptyque de vanités. Là, quelques Vénus stylisées de ma série en cours. Et là, c'est l'espace qui t'est réservé. On va valider ensemble ce que tu choisiras d'exposer. »
Mya observa le croquis.
« Je n'ai pas encore vu la vénus centrale, celle avec les cordes. C'est un projet ? »
Ava esquissa un demi-sourire.
« C'est un projet, oui. Tu en penses quoi ?
— Je trouve ça génial, ça ressemble à un squelette dessiné sur le corps.
— C'est juste, c'est effectivement un exosquelette. Peux-tu me dire ce que t'inspire la scénographie de la pièce ? »
Mya se concentra sur chaque détail, elle ne voulait pas dire de bêtise. Bougies, tentures, fleurs, vanités...
« C'est un Memento mori ?
— Souviens-toi que tu te meurs. Exactement. Bravo, Mya. »
Ava rangea ses feuilles.
« Tu sais que memento mori est le pendant de carpe diem ?
— Profite du jour présent ?
— Oui, l'idée n'est pas de vivre dans la peur de sa mortalité. C'est un rappel pour faire en sorte que chaque jour compte. Pour faire ce qui a du sens pour soi. »
Mya hocha la tête.
« Peux-tu aller prendre le gros sac que j'ai laissé à l'entrée, s'il te plaît, Mya ? »
La jeune femme s'exécuta.
Lorsqu'elle revint, une couverture épaisse était dépliée sur le sol.
Mya comprit immédiatement.
Elle se déshabilla en silence sous le regard d'Ava.
Le rituel.
Elle aspirait à cet état modifié de son esprit, quand son corps nu endurait l'immobilité. Le plaisir inavouable qu'elle ressentait à se faire la muse, l'objet de son mentor — sa maîtresse.
Alors qu'elle attendait à genoux, elle s'interrogea soudain sur l'absence de l'éclairage et du chevalet. Elle sursauta au bruit de la fermeture éclair du sac.
Ava empila les cordes devant elle, et Mya intégra immédiatement qu'elle était le projet.
Son corps se tendit à l'idée d'être ainsi livrée à des regards inconnus, sans même avoir été consultée.
Ava le lut en une seconde, avec la précision qu'elle avait pour tout. Elle perçut la résistance intérieure, silencieuse, de Mya.
« Respire... »
L'ordre était chuchoté.
Mya relâcha le souffle qu'elle retenait sans s'en être rendu compte.
Ava posa ses mains douces et chaudes sur les épaules de la jeune femme et les fit remonter pour masser doucement sa nuque.
« Tu as confiance en moi ?
— Oui, Ava... »
La réponse donnée, Mya ferma les yeux, prête à se livrer entièrement.
Elle entendit le bruissement de l'étoffe avant d'en éprouver la douceur sur son visage. Les mains d'Ava soulevèrent légèrement ses cheveux pour attacher le tissu qui la privait désormais de la vue.
La première corde servit à emprisonner les chevilles et une partie des mollets.
La seconde glissa sur la taille comme une caresse.
Le silence entre les deux femmes était dense, intense, habité.
Les nœuds créaient chaque fois une pression douce et ferme, indiquant la fin d'un mouvement et le début d'un nouveau.
Mya exhala un souffle.
Les doigts comme les cordes se croisaient, dansaient un lent ballet sensuel sur son corps. Mya apprenait à ne pas anticiper, à habiter l'instant, plutôt que chercher à deviner la suite.
Il ne s'agissait pas de contraintes, mais d'une architecture.
Dans le corset qui enserrait sa taille et faisait ressortir ses seins, Mya avait l'impression d'être structurée plutôt que ligotée.
Les bras furent immobilisés derrière le dos, puis les poignets. Les doigts d'Ava passaient parfois sous les cordes, vérifiant la pression, contrôlant les nœuds.
Mya eut l'impression d'entrer dans une sorte de transe. Comme si les liens avaient la propriété étrange de calmer chaque parcelle d'elle immobilisée. Elle sentait le désir gronder en elle, en même temps qu'un engourdissement identique à celui qu'on éprouve juste avant le sommeil.
Quand Ava fit passer les cordes autour des cuisses, effleurant son sexe, Mya laissa échapper un petit gémissement.
Ava s'arrêta un instant.
Mya l'entendit tomber à genoux derrière elle, la respiration courte.
Quand les mains reprirent leur mouvement, quelque chose avait changé dans leur façon de toucher.
L'artiste ne créait plus, il ne faisait plus qu'un avec sa création.
Leurs souffles se répondaient comme une musique.
Dans le noir, tous les autres sens de Mya semblaient exacerbés. Le frôlement des vêtements d'Ava contre son dos, puis la pression douce de ses seins, et enfin sa joue contre la sienne.
« Mya... »
La voix était empreinte de désir.
Ava fit délicatement glisser deux cordes entre les jambes de Mya. De ses doigts experts, elle les écarta pour que chacune se place autour des lèvres.
Ava, à bout de souffle, scella l'œuvre par un dernier nœud, juste au-dessus du clitoris.
Ses mains remontèrent lentement de l'aine à la taille de Mya, puis sur ses petits seins rendus sensibles par la pression des cordes.
Complètement submergée par la symphonie sensorielle, Mya se laissa basculer contre Ava. Le savant tissage autour de son corps semblait mouvant, comme s'il répondait au moindre changement de position. Les liens se resserrèrent à des endroits stratégiques. Mya se cambra pour accompagner la sensation nouvelle, entraînant l'appui du nœud final sur son clitoris.
Sa bouche s'entrouvrit, prête à laisser échapper un gémissement qui s'éteignit sur la bouche d'Ava. Le baiser fut lent, comme l'avait été chacun de ses gestes jusqu'à maintenant. Profond, sensuel. Un baiser qui ne possédait pas. Un don.
Des larmes coulèrent sans qu'aucune ne sache vraiment laquelle des deux les versait.
Mya ne voulait pas que ça s'arrête. Elle n'avait plus aucune consistance, plus aucun équilibre. Elle tenait grâce à la structure de cordes, suspendue à ce baiser.
Le corps tremblant, elle luttait contre le nœud infernal qui l'entraînait vers une fin qu'elle ne souhaitait pas. Elle voulait rester dans cet état extatique — une pause dans la course du temps, juste une seconde avant l'orgasme.
L'attente, la frustration, c'est la moitié du plaisir.
Ava sentait les vibrations du corps plaqué contre elle.
Elle aurait pu la laisser jouir — c'était ce que le corps réclamait. Ce que les liens, les silences et ce moment avaient construit ensemble.
Elle ne le fit pas tout de suite.
Sa bouche quitta celle de Mya avec douceur, à contrecœur. Elle embrassa sa tempe, sa joue et le coin de sa mâchoire.
Douce Mya, petite Mya.
Les mots ne franchirent pas ses lèvres. Ses bras se resserrèrent imperceptiblement autour d'elle.
Puis sa main se posa sur le nœud.
Gestes précis, pressions calculées.
« N-nooon ! »
Le cri de Mya jaillit comme une plainte, tandis que son corps convulsait.
Ava la tint fermement contre elle jusqu'au dernier sursaut, puis l'allongea délicatement sur la couverture avant de commencer à défaire les cordes.
Chaque nœud, chaque tour, avec le même soin cérémoniel qu'elle avait mis à l'attacher.
Ses doigts passaient sur les tatouages que les cordes avaient laissés sur la peau délicate.
La dernière attache retirée, elle défit le bandeau et caressa la joue.
La jeune femme gisait sur le sol, immobile, épuisée, anéantie.
Elle la recouvrit.
« Je reviens tout de suite. »
Le temps se dilata.
Mya ouvrit les yeux.
La lumière de l'atelier lui sembla très douce. Elle trouva le visage d'Ava tout près du sien. Pour la première fois, elle n'essaya pas de le déchiffrer — Elle se contenta de le regarder.
Ava l'aida à se relever et la guida jusqu'au bain chaud qu'elle avait préparé pour elle. Mya retint sa main alors qu'elle s'apprêtait à sortir. Elle s'assit sur le bord de la baignoire et commença doucement à masser les poignets de la jeune femme.
« Ava ?
— Oui ?
— La soirée... ce que vous avez prévu pour moi... »
Mya baissa les yeux.
« Vous auriez pu me demander. »
Ce n'était pas une accusation. Le simple reflet de ce qu'elle avait ressenti.
Ava s'arrêta. Regarda la main dans la sienne, cette main pâle, fragile, dont les poignets restaient marqués.
« Tu as raison. Je le ferai, à l'avenir. »
Mya sentit un poids se défaire dans sa poitrine.
Pas une victoire : ça n'était pas un combat. Juste la reconnaissance que l'espace entre elles n'était pas figé par un simple contrat — qu'il pouvait se modeler, comme la matière sous les doigts.
Elle referma les yeux, flottant dans l'eau chaude et parfumée.
Négocie avec elle si tu veux la voir t'obéir.
Ava reprit son massage.
Dehors, la nuit était tombée sur le parc.
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