XVII - Suffisant
Les larmes roulèrent sans qu'elle les ait réellement senties venir. Mya les regarda mouiller le sol avec une forme d'étonnement distancié — elles auraient pu être celles de quelqu'un d'autre.
Son corps l'avait trahie. Réagissant sans qu'elle en ait réellement eu conscience. Elle ne bougea pas. Elle ne le pouvait pas.
Sa vue se brouilla complètement.
L'arête froide de la barre d'acier sous ses genoux nus avait d'abord été une gêne tolérable. Très vite, la sensation s'était transformée en une brûlure sourde, puis en quelque chose qui dépassait largement la douleur.
Structurer sa pensée était devenu impossible. Elle ne pouvait être ailleurs qu'à l'intérieur d'elle-même. Prisonnière de cette omniprésente compagnie, impossible à ignorer : La douleur.
Oh, elle avait bien reçu quelques punitions ces six dernières semaines. Fessées, humiliations et autres petits raffinements avaient ponctué ses erreurs de débutante et ses insubordinations. Mais rien de comparable ne lui avait été infligé jusqu'alors.
Elle entendait, lointains, les bruits devenus familiers d'Ava qui vaquait dans l'orangerie. Elle reconnaissait le frottement de la brosse utilisée pour certaines patines. Tous ces sons, elle avait appris à les reconnaitre sans avoir à lever la tête de son propre ouvrage.
Six semaines ? Peut-être sept. Elle ne savait plus. Le temps avait cessé de compter.
Elle se souvenait bien de sa première semaine. Le jeudi ou le vendredi, elle avait déboulé avec fracas, toute essoufflée, les bras chargés de sacs de matériel.
Ava avait levé les yeux par-dessus son travail sans commenter. Elle avait posé sur elle ce regard tranquille mais attentif et lui avait dit :
« Installe-toi, je termine ça et j'arrive. »
Mya s'était donc installée. Elle avait rempli les étagères de ses pastels, ses sanguines et ses encres. Elle avait apporté quelques décorations personnelles pour son bureau, quelques vêtements pour se changer. Peu à peu, ce coin de l'orangerie était devenu son espace.
Elle se souvint avoir regardé autour d'elle, satisfaite. Dans cette magnifique lumière, au milieu des sculptures, dans cette odeur de terre, de peinture et de térébenthine, elle avait réalisé quelque chose d'étrange : elle s'était sentie chez elle.
Ce n'était plus simplement le refuge d'Ava — désormais, c'était aussi un peu le sien.
Chez elle, dans ce lieu, dans son silence, dans la présence tout près d'elle, elle avait commencé à dessiner.
Quand, une heure plus tard, Ava avait terminé ce qu'elle faisait. Elle était venue comme promis. Elle avait observé par-dessus son épaule.
« Beau travail sur la lumière. »
Mya avait souri toute la journée.
Simon l'avait bien remarqué quand elle était rentrée le soir, mais il n'avait rien dit. Il l'avait observée, avec son petit regard en coin.
Pendant plusieurs jours, une bonne semaine même.
Elle avait bien senti sa retenue. L'air qu'il prenait quand il réfléchissait à la façon dont il allait bien pouvoir aborder les choses.
Un soir où elle était rentrée tard, il lui avait préparé une tasse de café avant de s'asseoir en face d'elle.
« Cara Mya ? Y'a un truc de changé chez toi et j'arrive pas à mettre le doigt dessus.
— Ah merde ! Mais en bien ou en mal ? »
Il avait tapoté son menton du doigt.
« Franchement ? J'arrive pas à me prononcer. Faut dire que tu es devenu un petit courant d'air.
— Je travaille beaucoup. N'oublie pas que je suis censée préparer une expo dans le cadre de ma collaboration. »
Le visage de Sissi s'était éclairé.
« T'imagines pas comme ça me fait plaisir, ça. Oui, voilà, c'est ça : tu es plus... posée, sereine. Mais en même temps, t'as l'air tellement ailleurs que je peux pas m'empêcher de m'inquiéter. »
Il avait pris sa main, l'air grave et solennel.
« Dis-moi. Elle te fait du bien ou elle te fait souffrir ? »
Mya avait manqué recracher son café.
« Les deux. Et tu sais quoi ? J'aime plutôt ça. »
Simon avait pris l'air exagérément choqué devant une Mya hilare.
Il l'avait traitée de détraquée, mais il avait quand même tenu sa main dans la sienne un long moment.
Le corps de Mya bougea imperceptiblement, sans doute pour soulager un peu son calvaire. La souffrance lui fit mordre sa lèvre inférieure, presque jusqu'au sang.
Elle n'aurait jamais dû faire ça.
Ce soir, elle avait fêté les 30 ans de Sissi au cabaret. Les Queerbies, la présentation officielle d'Hubert... Elle s'était laissé emporter par l'ambiance festive. L'alcool, trop d'alcool, et tout à coup la fulgurance qu'elle ne pourrait jamais présenter Ava.
Le secret. Trop lourd.
Il n'était pas encore minuit quand elle avait pris le volant de la petite Panda d'occasion qu'elle venait juste de s'offrir.
Arrivée sur le sentier, elle avait éteint ses phares.
Elle était restée là, à regarder la lumière ocre de l'orangerie dans le noir du parc. Elle ne savait pas si Ava serait là, mais elle s'y était trouvée.
Elle avait voulu se retenir, elle avait voulu prendre le temps de réfléchir, de dessoûler un peu aussi.
La suite, elle avait du mal à s'en souvenir en détail. Un désordre de mots et d'émotions mal contenues.
De la colère, de la frustration, de la violence.
Elle se souvenait bien du regard glacial d'Ava quand elle avait compris que Mya était ivre et qu'elle avait conduit jusqu'ici.
« Putain, mais vous allez me dire ? Vous ressentez quoi pour moi ? Est-ce que vous ressentez, au moins ?»
Ava n'avait pas répondu, et la jeune femme aurait dû voir le signal d'avertissement dans son regard assombri.
« Vous ne dites rien ! Merde ! Vous dites jamais rien, de toute façon ! »
Et puis, sans doute parce que l'alcool avait eu raison de ses dernières défenses :
« Je vous aime Ava, je suis en train de crever tellement je vous aime, et putain, je sais pas quoi faire avec ça... »
Elle avait reniflé, ravalé ses larmes comme une enfant.
« Même vous, vous savez pas quoi en faire ! Peut être même que vous vous en foutez après tout ! »
Le long silence qui avait suivi l'avait mise terriblement mal à l'aise.
Le regard d'Ava avait un peu perdu de sa dureté, mais était resté, comme souvent, indéchiffrable.
« Tu es complètement ivre, Mya.
— Et alors ? Qu'est-ce que ça peut bien foutre ? Ça change quoi ?
— Ça change que tu vas tout de suite aller te reposer un peu et que tu viendras me trouver dès que tu auras dégrisé. »
Mya avait continué à renifler.
« Vous allez me punir. »
Ce n'était pas une question.
« Oui. »
*
Une larme tomba sur les tomettes.
Puis une autre.
Mya, les yeux bouillonnants, sentait les débordements tracer des sillons brûlants sur ses joues. Elle ne les essuya pas. Elle ne le pouvait pas.
Ava avait attaché ses bras dans son dos. Pas avec des cordes, juste avec des mots.
« Tu ne bouges pas. »
La souffrance avait depuis longtemps dépassé le seuil du tolérable. La douleur irradiait dans toutes ses jambes. Vive, profonde, dévorante, cette torture l'obligeait à être bien présente dans son corps, pour ne pas craquer, ne pas hurler, ne pas supplier.
Sa lèvre s'était fendue, Le sang dans sa bouche, tout lui hurlait de demander grâce.
Elle n'entendit pas Ava arriver et sursauta quand elle passa une main sous son menton pour relever son visage.
« Tu pleures. »
Pas une question — une observation.
« Oui.
— C'est la douleur, Mya ? »
Sa voix était neutre.
Mya mobilisa ses forces pour réfléchir. Il devait être trois ou quatre heures du matin ; elle était épuisée et terriblement douloureuse.
« Pas seulement la douleur, non. »
Ava laissa passer un silence avant de demander :
« Tu veux dire facile ?
— Non. »
Ava prit place sur un fauteuil. Pas de contact, juste une présence. Ce n'était pas grand-chose. C'était immense. Comme la nuit blanche qu'elle avait faite par la faute de Mya.
« Encore longtemps ? murmura Mya.
— Jusqu'à ce que tu saches réellement pourquoi tu es venue ce soir. »
Mya, en fermant les yeux, avait repoussé sur ses joues noircies par le mascara une nouvelle vague de larmes chaudes.
Elle y voyait parfaitement clair, maintenant. Elle savait pourquoi elle était venue.
Pas forcément pour obtenir une réponse, ni pour punir Ava de ne pas l'aimer. Non, elle était venue parce qu'elle avait voulu qu'Ava sache. Parce que porter ça toute seule lui était devenu impossible. Parce que la punition valait mieux que le silence ou l'absence.
« Je suis venue parce que... »
Sa voix se brisa. Elle tenta de retenir la montée des sanglots.
« J'avais besoin que vous le sachiez. Je voulais que vous l'entendiez, même si vous ne pouvez pas me le rendre. Même si ça ne change rien. »
Elle sanglotait, incapable de retenir les hoquets qui hachaient ses mots.
« J'avais besoin que ça soit réel, et pour ça, il fallait que je le dise. »
Ava resta silencieuse. Elle essuya de son pouce la goutte de sang qui perlait sur la lèvre inférieure de Mya, avant de le porter à sa propre bouche.
« Ça sera suffisant. »
Mya resta bouche bée, puis, dans son esprit, tout s'accéléra.
Suffisant comme « Tu peux te libérer »? Suffisant comme « N'en dis pas plus » ? Ou suffisant comme un truc qu'Ava ne pouvait pas encore dire autrement ?
Elle n'eut pas le temps de réfléchir plus avant. Ava passa les bras autour d'elle pour la hisser sur le bord du lit.
Elle la garda contre elle, la berçant jusqu'à ce que les sanglots cessent. Enfin, elle s'accroupit devant elle et, avec cette huile camphrée qu'elle utilisait après chaque longue séance, massa longuement ses genoux et ses jambes.
Mya la regardait faire, les joues encore humides, les yeux gonflés.
Elle ne voulait plus dissimuler quoi que ce soit.
Lorsque leurs yeux se rencontrèrent, Mya ne trouva aucune froideur ni aucune colère dans le regard d'Ava. Elle crut y déceler une forme de reconnaissance.
Ava l'aida à se déshabiller puis à s'étendre dans le lit avant de la recouvrir.
« Maintenant dors, petite Mya. »
Ava se leva et Mya la suivit discrètement du regard. Elle resta longuement debout devant son établi, les mains posées dessus, immobile dans le silence de l'atelier.
Le temps se suspendit.
Alors que Mya sombrait dans le sommeil, elle entendit ses pas sur le sol de l'orangerie, puis la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer doucement.
Elle était sortie.
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