XXI - Cascade

📖 Corps sous serre ✍️ Evydence 📝 1152 mots

Il posa ses clés dans l'entrée, alluma la petite lampe du couloir et resta immobile dans la pénombre. 

La maison était silencieuse.

Il était tard. Le dîner avec ses collègues s'était étiré, et il avait refusé le dernier verre avec la vague excuse d'une fatigue qu'il ne ressentait pas vraiment.

Ce silence-là, il le connaissait. Pas le silence d'une maison endormie — celui d'une maison vide. Quand il n'était pas en déplacement et qu'Ava restait à sa garçonnière, l'espace accusait son absence.

Un profond soupir le traversa. Il jeta sa veste sur la causeuse et se dirigea dans la cuisine pour se servir un verre de whisky.

Installé au comptoir, il regardait par la fenêtre la lune éclairer les arbres nus du jardin.

Déjà novembre.

Ava adorait l'automne, la pluie, le froid. Cette façon qu'avait la nature de mettre les couleurs en feu avant de plonger dans un sommeil glacé. Il avait appris à aimer cette saison à travers ses yeux. C'était en vérité le cas de beaucoup d'autres choses.

Il but une petite gorgée de son verre.

Ava. Son épouse...

Ils avaient 20 ans lorsqu'ils s'étaient rencontrés, dans les couloirs d'une galerie qui exposait ses premières créations avec d'autres artistes de sa promo. Lui était étudiant à l'école de journalisme et couvrait l'événement comme stagiaire pour un magazine culturel.

 Elle était celle qui se tenait à l'écart, observant les gens plutôt que les oeuvres.

Il avait trouvé qu'elle brillait d'un feu particulier. Quelque chose dans le regard que les moins observateurs auraient pu prendre pour de l'arrogance. Il s'était approché comme un grand benêt maladroit pour l'interviewer, et ils étaient devenus amis.

Il avait bien essayé de lui faire comprendre qu'elle lui plaisait, mais à l'époque, elle était le bruit et la fureur. Mordant, piquant tout ceux qui l'approchait de trop près. 

Il avait mis du temps pour comprendre que cette posture défensive n'était pas dans sa nature. Qu'elle avait dû la construire, couche par couche, en réaction à ce qu'elle subissait depuis l'enfance.

Son histoire, la violence de son père, de son frère, des hommes qui l'avaient meurtrie. Une façon d'apprendre très tôt que le monde était un endroit dont il fallait se protéger.

Il avait pris le temps qu'il fallait. Des mois. Des années. 

Ava ne s'apprivoisait pas — elle se laissait approcher, avec la lenteur méfiante d'un fauve qui tourne autour et teste longtemps avant de décider. Il avait appris à ne jamais faire de gestes brusques, à ne jamais demander plus qu'elle ne pouvait donner. À être là sans exiger sa présence en retour.

Par sa patience et sa douceur, Neals avait gagné sa confiance et son amour très vite. Mais Il avait fallu qu'elle grandisse pour qu'elle finisse par se l'avouer. Ils étaient des âmes sœurs.

Elle avait accepté de l'épouser et il avait appris à l'aimer à sa façon à elle. 

Pas toujours la plus simple, mais la seule qui lui semblait juste.

« Je ne sais pas si je suis faite pour appartenir à quelqu'un. »

Elle avait lancé ça un soir, sans contexte particulier. Pas une mise en garde — une vérité qu'elle formulait à voix haute pour voir ce qu'il en ferait.

Il lui avait souri tendrement, conscient depuis toujours que, ni lui, ni personne, ne pourrait jamais l'enfermer dans une cage.

« Je t'aime, Ava. Tu es ma femme, et tu es libre. »

Elle l'avait regardé longtemps, avec cet air qu'elle prenait pour évaluer la cohérence entre les mots et les actes. Pour elle, les mots avaient du sens, et c'était un exercice constant d'en mettre en chacun. Ava aimait ce que les mots contenaient vraiment.

Elle s'était blottie contre lui et ils avaient formalisé un accord. Ne jamais rien s'interdire, à condition de toujours tout se dire.

Parce qu'ils s'aimaient sans l'ego. Parce qu'ils savaient que leur complicité, leur confiance et leur désir commun d'inscrire cette histoire dans le temps les empêcheraient toujours de se perdre.

En vérité, depuis douze ans, aucun des deux n'avait eu l'envie d'aller chercher ailleurs.

Il avait parfois trouvé d'autres femmes désirables — il serait malhonnête de dire le contraire. Mais pourquoi se lancer dans des conquêtes, alors que sa femme le comblait ? 

Ava était sa compagne, sa meilleure amie, sa sœur, son amante. Pour lui, leur couple était un ancrage, une boussole. Tout ce qu'il aurait pu vouloir ailleurs existait déjà là.

Il savait qu'il en allait de même pour elle.

Le téléphone vibra sur le comptoir.

SMS 22h56 Mon amour :
Je ne rentre pas ce soir,
je reste à l'orangerie. Je t'aime.

Il fixait le message. 

Juste quelques mots. Parfaitement ordinaires, parfaitement dans leurs habitudes — Ava qui prévenait, Ava qui pensait à lui, même quand elle était ailleurs.

Il répondit : "d'accord, bonne nuit mon amour." Et reposa le téléphone.

Ce n'était pas le message qui le troublait.

C'était la fréquence.

Depuis quelques semaines, il avait l'impression qu'ils s'étaient multipliés.

Je rentre tard. Ne m'attends pas. Je dors à l'orangerie.

Certes, il en avait reçu des centaines identiques depuis que l'orangerie existait. Ava pouvait enchaîner les nuits quand elle était dans un cycle de création intense. Mais là, ça faisait beaucoup.

Il passa nerveusement la main dans ses cheveux.

Quelque chose avait changé dans la nature de ces absences. Il n'arrivait pas à savoir exactement quoi.

L'embauche de Mya aurait dû lui libérer du temps.

Il ne comprenait pas cette réserve nouvelle, ce retrait lorsqu'ils évoquaient son travail. Comme s'il avait été en partie dépossédé de son rôle. 

Pendant toutes ces années, Ava avait toujours partagé ses créations avec lui. De l'inspiration à la réalisation — les avancées, les doutes, les ratés. Il était le premier regard, et il adorait qu'elle lui fasse cette confiance.

Il n'y en avait désormais plus que pour Mya. 

« Mya est incroyable, elle travaille vraiment bien », « Mya a un œil intéressant. », « Mya progresse vite. », « Mya m'aide tellement. » 

Il essaya de temporiser son agacement.

Ava n'avait jamais eu de collaboratrice auparavant. La solitude dans ses créations avait toujours été une constante. 

Il connaissait Ava, il percevait les petites inflexions dans sa voix quand elle évoquait Mya. Ce quelque chose qui ne ressemblait à rien d'autre qu'à de la tendresse.

Elle doit avoir un truc de spécial...

Ses propres mots.

Il se leva, rinça son verre, l'essuya et le rangea.

Dans le couloir, il s'arrêta devant la petite console.

La photo — une des rares qu'elle lui avait laissé mettre dans la maison. C'était lui qui l'avait prise. Ava assise devant une fenêtre de l'orangerie encore en travaux. Ses cheveux défaits, cascadant dans son dos, le visage éclairé par un soleil printanier.

C'était l'expression qu'il préférait, une douceur qu'elle n'offrait à personne d'autre qu'à lui.

Il se demanda depuis combien de temps il ne l'avait pas vue.

L'absence physique, c'était l'habitude. 

Elle, entièrement dévouée à ses créations, lui, absent pour ses reportages. Rien d'inquiétant.

Mais cette présence-là. Ce visage-là. vulnérable et sans fard. 

Ava entièrement là, avec lui.

Ce soir, elle lui manquait.

Il éteignit les lumières et monta se coucher.

Dans le lit trop froid, trop grand, il resta longtemps les yeux ouverts à fixer le vide.

Il ne se posait pas encore de questions.

Mais il sentait confusément qu'elles allaient arriver.

💬 Commentaires 4

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Enattendantlapluie • 4 semaines, 2 jours
Est-ce qu'il ne manque pas une mention des jeunes personnes évoquées auparavant ? Je ne me souviens plus du passage avec exactitude, mais Neals lui demandait de ne pas être trop dure.
👍 1
Evydence Auteur • 4 semaines, 2 jours
Elle n'a jamais pris d'assistant, Mais il connait son caractère et l'exigence qu'elle peut mettre dans son travail. Il explique justement qu'elle peut se montrer piquante et afficher une façade dure avec les gens, qu'elle n'est pas "facile d'accès". Ava est quelqu'un qui se protège du monde depuis toujours. On sait dès le premier chapitre qu'elle n'aime pas la proximité avec les autres et qu'elle a un fort besoin de contrôle pour se sentir en sécurité.
👍 1
Enattendantlapluie • 4 semaines, 2 jours
Il me semblait qu'il y avait eu des précédents, j'ai du mal comprendre.
On en sait plus sur Ava dans cette partie, sur Neals également. Une histoire riche et complexe.
👍 1
Evydence Auteur • 4 semaines, 2 jours
C'était important de ne pas laisser Neals en dehors, comme s'il subissait en silence ce qui se passe. Il fallait lui donner corps et ça a son importance pour la suite. :D
👍 1