Des remerciements surgissant du passé : partie 2/2
La nuit était tombée. Les voyageurs s’arrêtèrent pour passer la nuit à l’abri d’un amas de rochers. Rufus rassembla de la paille pour allumer un feu. Il utilisa le rubis pour initier des flammes afin de les réchauffer. Le désert était glacial la nuit. Amélia, fatiguée par les évènements récents, sombra rapidement dans un sommeil profond. Un peu à l’écart, Erwin méditait sur ce qu’il avait vu. Théo était décidément un étrange enfant. Quant à Rufus et au garçon en question, ils étaient silencieux depuis qu’ils avaient quitté le village. Théo ne savait pas que penser de ce que lui avait dit le scientifique. Une certaine méfiance s’était installée dans son cœur. Savait-il réellement qui il était ? C’était impossible…
— Que voulais-tu dire ? fit Théo en brisant le silence.
Erwin était suffisamment loin pour que leur conversation ne soit pas entendue.
— Tu sais qui je suis… compléta l’enfant.
— Cela veut dire exactement ce que cela veut dire, répondit Rufus en esquissant un sourire.
— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles, dit l’enfant avec agacement.
— Te souviens-tu, il y a dix ans de cela, une petite ferme ravagée par un incendie ?
— Q-Quoi ? balbutia Théo. Comment veux-tu que je me souvienne ? C’était il y a si longtemps…
Rufus pouffa de rire. Théo fronça les sourcils, puis réalisa son erreur stupide.
— Je veux dire que je n’étais pas né, rectifia Théo en s’en voulant.
— Inutile de me le cacher, fit Rufus en s’allongeant nonchalamment sur les couvertures. Il y a dix ans, tu m’as sauvé la vie. C’était dans l’incendie d’une ferme que j’avais moi-même causé. J’étais à l’agonie, et ce garçon de mon âge, avec sa cicatrice sur le visage, a utilisé de la magie pour me soigner d’une blessure mortelle. Ce garçon, je sais que c’était toi. Je n’ai plus de doute, maintenant que j’ai pu observer ta guérison miraculeuse de mes propres yeux.
Théo ne savait pas quoi répondre. Il aurait voulu nier tout en bloc, mais Rufus avait cette certitude dans les yeux que rien ne pouvait plus ébranler.
— Et alors, si c’était bien moi, que ferais-tu ? maugréa Théo sur un ton dédaigneux.
— Je te dirais merci, répondit Rufus.
Théo parut troublé. Le scientifique se coucha sur le côté pour cacher ses joues rouges d’embarras. Le garçon ne put s’empêcher de réprimer un sourire.
— Tu te retiens, hein ? ricana le garçon. Cela se voit à ta tête constipée… Allez, vas-y, pose-moi les questions que tu souhaites.
Rufus se releva d’un bond, des étoiles dans les yeux. Son regard brillait plus que le firmament. Il attrapa les mains de Théo avec énergie, éclatant.
— Vraiment ? s’exclama-t-il en secouant les mains du garçon. Dans ce cas… Quelle magie utilises-tu ? Comment l’as-tu appris ? Pourquoi n’as-tu pas changé en dix ans ? Es-tu immortel ? J’ai raison ? C’est ça ? Quel âge as-tu réellement ?
Théo regretta immédiatement cet instant de faiblesse qui l’avait poussé à un peu de bonté envers le scientifique. Il eut l’impression de se noyer dans une mer de questions auxquelles Rufus répondait par des suppositions qui amenaient à d’autres interrogations. La tête de l’enfant se mit à tourner. Il repoussa violemment Rufus.
— Une à la fois !
— Pardon, dit Rufus en riant, je n’ai pas pu m’en empêcher ! Plus sérieusement, c’est toi, sur cette photo ?
Il sortit la vieille photo qu’il avait trouvée dans le bureau de Clovis Cyrus et qui était rangée dans le vieux journal. Rufus pointa de l’index l’enfant qui était aux côtés de l’homme de science. Théo déglutit. Il détourna les yeux. Il n’a pas encore confiance, constata Rufus pour qui la réponse était claire comme de l’eau de roche. Alors, cette photo datant de plus de cinq cents ans, représentait Clovis Cyrus en compagnie de Théo. L’enfant qui possédait un pouvoir magique capable de guérir même une blessure mortelle, qui n’avait pas vieilli en dix ans, Rufus pouvait assembler les pièces du puzzle sans effort.
— Oui, répondit Théo avec le souffle court, c’est bien moi. Comme tu l’as deviné, je suis… enfin… je ne vieillis pas et je ne meurs pas.
— Comment est-ce possible ? fit Rufus que la curiosité démangeait.
Théo recula, effrayé par la lueur qui brillait dans les yeux du scientifique. Elle lui rappelait tellement de souvenirs désagréables. Tant de gens s’étaient posé cette question avant lui, et ces personnes étaient allées si loin pour découvrir la réponse. Les cicatrices de l’enfant se mirent à le brûler atrocement. Son cœur battait furieusement dans sa poitrine. Il ne pouvait pas faire confiance… à qui que ce soit. Rufus remarqua les tremblements de l’enfant. Son sourire s’effaça tandis qu’il tentait de comprendre ce qui lui passait dans la tête. L’expression de terreur qui se lisait dans son regard finit de le convaincre qu’il ne devait pas chercher à en savoir davantage sur Théo. Le garçon avait vécu cinq cents ans sur cette terre, où les Hommes se montrent si cruels. Pas étonnant qu’il soit devenu méfiant, pensa Rufus.
— En tout cas, fit le scientifique avec un clin d’œil, c’est un honneur de rencontrer un ancêtre !
Tiré de ses pensées, Théo s’immobilisa. Il mit une seconde à comprendre et fronça les sourcils. Il donna un coup de pied dans le tibia de Rufus, qui se plia en deux sous la douleur.
— Aïe !
Théo esquissa un petit sourire en allant se coucher sous les couvertures. Rufus continua à rire un moment, avant de poser son regard ambre sur la silhouette d’Erwin, qui s’était discrètement rapproché et était dissimulé derrière l’angle du rocher, à portée de voix. Le soldat avait les bras croisés, sa longue épée appuyée contre lui, adossé au rocher d’un air pensif, et contemplait le ciel nocturne en silence. Les regards des deux hommes se croisèrent longuement sans qu’ils n’échangeassent un mot.
***
— Donc, Rufus a vraiment fait partie de l’armée ? s’étonna Théo les yeux arrondis.
— Pourquoi est-ce si surprenant ? rouspéta Rufus qui était affalé sur le dos de son cheval.
— Oui, il était cadet sous mes ordres, confirma Erwin le visage impassible comme d’ordinaire malgré la chaleur étouffante.
— Difficile à imaginer, comment était-il ? interrogea l’enfant.
— La plus mauvaise des nouvelles recrues, déclara Erwin, intransigeant.
— Pardon ? s’exclama Rufus, choqué. Tu veux dire, le plus ingénieux, le meilleur stratège, le plus…
— Il a vomi le premier jour d’entraînement, il s’est enfui le deuxième, on l’a retrouvé dans les toilettes d’une auberge où il se cachait, et il n’a jamais obéi à un seul ordre qu’on lui donnait. Mauvais tireur, mauvais coureur, mauvaise endurance, ne savait pas monter à cheval ni tirer à l’arc, son maniement de l’épée est médiocre, il n’a aucun esprit combatif, énuméra Erwin en levant les yeux au ciel.
— Oh, tu vas un peu loin ! Je ne me cachais pas dans les toilettes, j’étais juste… malade.
Théo explosa de rire. Erwin se pencha vers le garçon pour n’être entendu que de lui.
— Mais il est le cadet le plus courageux et ingénieux que nous ayons eu à l’académie des Lions dorés. Durant l’une des batailles contre des brigands qui avaient assiégé un village isolé, il a infiltré seul le village en se faisant passer pour l’un des paysans. Il a réussi à obtenir de précieuses informations qu’il nous a transmises en construisant à partir de rien un émetteur radio. Grâce à lui, on a repris le village que même le roi croyait perdu.
— Eh ! s’indigna Rufus qui n’entendait pas un traitre mot de leur échange. Qu’est-ce que tu lui racontes encore comme mensonge ? Cesse de médire sur moi !
Théo émit un sourire timide.
— Mais… Pourquoi as-tu intégré l’armée en premier lieu, si cela ne te correspondait pas ? demanda Théo qui fut surpris par sa propre indiscrétion.
— Hum… marmonna Rufus. Mes parents m’y ont envoyé après que j’aie… incendié notre ferme.
— N’était-ce pas un peu sévère ? Ce n’était pas volontaire… dit Théo.
— Au contraire, cette punition n’était pas suffisante pour ce que j’ai fait, répondit Rufus d’une voix brisée.
Rufus souriait, mais derrière cette façade, Erwin percevait l’amertume qui s’y cachait. Il ne s’était jamais remis de ce qui était arrivé à Carol, sa sœur cadette, et continuait encore aujourd’hui, malgré son attitude enthousiaste et joviale, à s’en vouloir. Chaque expérience ratée était un déchirement qui lui rappelait cet échec terrible. Il se demandait constamment s’il ne devait pas cesser de construire des machines qui risquaient de dérailler comme cette fois-là. Mais cela le démangeait ; il ne pouvait cesser d’imaginer et d’inventer. Cela le rongeait de l’intérieur. Il le cachait derrière des sourires. Erwin savait que Rufus avait passé les pires années de sa vie à l’armée. Il avait tout fait pour la quitter. Le seul moyen qu’il avait trouvé, c’était de travailler à la Tour des Merveilles en tant que scientifique militaire. Quand bien même il s’était éloigné des champs de bataille, Rufus était forcé de créer des instruments de mort pour le roi et l’armée. Combien de fois Erwin avait vu par hasard Rufus verser des larmes, effondré sur une machine encore inachevée qui, il le savait, causerait la mort et la destruction.
La journée était magnifique. Le ciel sans nuage semblait infini. Le sable chaud s’infiltrait dans les vêtements et les yeux des voyageurs qui discutaient gaiement. Pourtant, malgré cette ambiance légère, la joaillière qui les accompagnait paraissait morose. Son regard perdu à l’horizon était absent et le sourire qui habitait généralement le coin de ses lèvres paraissait mort.
— Amélia, tout va bien, tu es bien silencieuse… remarqua Rufus.
La jeune femme soupira.
— Le voyage t’épuise-t-il ? suggéra le scientifique.
Nouveau soupir.
— Il est vrai que nous n’aurons bientôt plus de quoi nous sustenter. Mais n’aie pas peur, d’après Erwin le prochain village n’est plus loin !
— Sera-t-il aussi désolé que le dernier ? Les pauvres mourront-ils à même le sol, affamés, épuisés, desséchés ? Est-ce là le destin du Royaume d’Angela ? dit-elle en éclatant en sanglots.
Rufus ne sut pas quoi répondre. Il avait également été ébranlé par le spectacle de ce village empli de miséreux, réduit à l’état de squelettes, de bêtes, se jetant sur tout imprudent qui pénétrait dans leur village pour les détrousser, et pire. Il essayait de chasser ces idées noires de son esprit en plaisantant légèrement avec ces compagnons de voyage, mais la jeune femme n’avait pas l’air de pouvoir en faire autant.
— Erwin, la situation est-elle donc aussi terrible que les rumeurs le prétendent ? demanda la jeune femme en laissant ses larmes s’écouler sur ses joues blêmes. On dit que jamais la sècheresse n’a été si rude, que l’eau manque, même celle des réserves des grandes villes. Personne ne se souvient de la dernière fois qu’il a plu sur ce pays… Des guerres intestines éclateraient partout dans le pays pour obtenir ce trésor précieux. Le roi conserve avidement les réserves de nourriture et d’eau de la capitale, les pays voisins sont sur le point de briser le traité de pays pour profiter du conflit naissant…
Un flot de larmes inondaient son visage délicat. Rufus en eut le cœur serré. Erwin aurait voulu démentir, la rassurer, lui dire que les rumeurs étaient exagérées, mais lui qui avait visité les villes frontalières en proie à la guerre et à la famine savait que ce n’était que trop vrai. Le royaume d’Angela était au bord de l’effondrement. Le roi n’avait pas le pouvoir de faire pleuvoir. Les pays voisins refusaient d’envoyer des mages d’eau pour aider le royaume sans une contrepartie que le roi Ygor ne pouvait accepter. Et les habitants du royaume d’Angela était dépourvus de magie. Ils étaient impuissants face à la nature cruelle de leur pays natal.
— J’étais au courant des histoires, mais… ce n’est que maintenant que je réalise… sanglota Amélia.
Rufus approcha sa monture de la roulotte et tapota gentiment la tête de la jeune femme, en pleurs.
— C’est pour cela que nous voyageons… lui dit-il d’une voix douce très inhabituelle. On trouvera le château de la Déesse Angela, celui qui fait tomber la pluie. Durant des siècles, il a permis au royaume de prospérer. Quand on le retrouvera, grâce aux indications du journal de Clovis, on pourra sauver tout le monde.
Et si cela s’avérait être un échec, je trouverais un moyen grâce aux cristaux de pouvoirs d’offrir la magie aux habitants du Royaume d’Angela, pensa Rufus avec détermination. Tout cela, grâce à ma science chérie.
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On se demande ce qu'est devenu Carol après l'accident.