Une romance écrite d'encre et de larmes : partie 1/3

📖 Cœur de Cristal ✍️ Shelly_Yun 📝 2323 mots

Un soleil de plomb dardait ses rayons ardents sur les voyageurs dont le moral commençait à vaciller. La fatigue et la chaleur pesaient sur eux comme une enclume. Le sable infiltré sous leurs vêtements collait à leur peau transpirante, et les grattait affreusement. Erwin se chargeait de rationnaliser la moindre goutte d’eau et miche de pain afin de faire durer leurs provisions. Selon ses prévisions, ils pourraient encore tenir jusqu’à la ville de lumière, Crépuscule, qu’il estimait atteindre dans une semaine de voyage encore. Toutefois, il était inquiet de l’état de ses compagnons qui n’étaient pas aussi endurants que lui. Rufus avait enroulé un turban délavé autour de ses cheveux rougeoyants, affalé sur le cou de son cheval noir qui peinait à avancer, abattu par la chaleur du désert. Théo restait couché dans la roulotte trainée par le poney d’Amélia, plus robuste qu’il n’y paraissait, et la jeune femme assise à l’avant pour guider la monture s’éventait à l’aide d’un morceau de papier que Rufus avait jeté après l’avoir griffonné.

Lorsqu’ils n’avaient pas d’abri le soir, ils s’entassaient dans la petite roulotte qui les protégeait du froid et du vent, à l’exception d’Erwin qui restait constamment éveillé pour surveiller les alentours. On trouvait peu d’âmes qui vivent au milieu du désert, mais il n’était pas impossible de tomber sur des brigands ou des créatures qui se tapissaient sous le sable, prêtes à surgir pour attaquer des proies potentielles. Rufus remplaçait parfois Erwin afin qu’il puisse se reposer, et passait ses nuits à étudier le journal de Clovis. Il griffonnait des heures durant ses propres cahiers, déchiffrant les pages jaunies écrites par Clovis, presque effacées par l’usure et le temps. Parfois, il s’exclamait de joie quand il découvrait une nouvelle invention du fameux scientifique.

Un soir où la lune jetait des rayons froids sur la plaine ensablée, les voyageurs étaient réunis autour d’un feu que Rufus avait allumé avec son cristal crachant des flammes. Il attira l’attention de ses compagnons afin de leur parler de l’avancement de ses recherches.

— J’ai étudié les récits de Clovis Cyrus concernant le château d’Angela, et notamment les cartes qu’il a tracées durant son périple. Il a méticuleusement noté chaque jour de son voyage passé à chasser ce château volant dans le ciel. Cela va être très utile pour nous orienter dans notre quête. Une fois que nous serons à Crépuscule, nous pourrons choisir la destination à prendre, mais j’ai déjà une petite idée de l’endroit où nous devrions commencer les recherches.

— Si tu as déjà une idée, pourquoi se rendre à Crépuscule ? interrogea Théo qui ne voulait pas perdre de temps.

— J’ai besoin d’informations supplémentaires que je ne peux trouver que dans la ville de lumière, expliqua Rufus. Les cartes de Clovis sont très vieilles, les noms des villes et régions ont changé, même les frontières. J’ai pu identifier son trajet grossièrement, mais il me manque des données que je pourrai trouver dans la Grande Bibliothèque de Crépuscule, là où se trouvent les plus vieilles archives, dont des cartes anciennes.

— Ma sœur pourra t’aider, ajouta Amélia, elle connaît les histoires de la Déesse Angela par cœur, et elle est férue d’histoire. Si quelqu’un peut t’aider à reconstituer la géographie de l’époque, c’est bien elle.

Amélia était ravie à l’idée de revoir sa sœur cadette malgré un sentiment d’inquiétude qu’elle ne pouvait chasser de son cœur. Cela faisait des années qu’elle n’était pas retournée chez elle, depuis qu’elle avait quitté le foyer familial pour s’établir à la Cité des Rouages en tant que joaillière. Il faut dire que ses parents s’étaient opposés à son choix de carrière ; ils auraient aimé qu’elle entre dans les ordres religieux, ce qui était la plus haute distinction à Crépuscule. Amélia avait fui le destin que sa famille lui avait imposé pour suivre sa passion. Elle avait probablement heurté les sentiments de sa mère et son père, qui fondaient tant d’espoirs en elle, et elle n’avait jamais osé reprendre contact auparavant. Elle se sentait coupable d’avoir abandonné ses responsabilités. Le poids des attentes de ses parents s’était retrouvé sur les petites épaules de sa jeune sœur. Elle appréhendait leurs retrouvailles pour cette raison.

— Ta sœur fait partie des prêtresses de la Déesse, c’est ça ? demanda Rufus.

— Oui, répondit Amélia en souriant.

— Je me suis toujours demandé à quoi ressemblait Crépuscule, fit Rufus en croisant les bras sous sa tête pour s’allonger dans le sable.

De vieux souvenirs remontaient en lui. Crépuscule lui rappelait sa sœur qu’il n’avait pas vu depuis d’innombrables années. Il n’osait pas songer à ce qu’elle était devenue. Il garda le sourire, mais Erwin perçut le trouble dans lequel cela le plongeait. Un peu à l’écart, le soldat polissait son épée en silence afin de lui rendre son éclat.

— C’est une très belle cité, toute blanche… murmura Théo en somnolant.

— Tiens, tu y as déjà mis les pieds, Théo ? s’étonna Amélia.

— Il… y a très longtemps… marmonna l’enfant en luttant contre l’envie de dormir.

Les adultes restèrent un instant silencieux, laissant le garçon plonger lentement dans les bras de Morphée. Puis, Erwin afficha un air plus grave et dit à voix basse :

— Tu penses réellement pouvoir trouver ce château, Rufus ?

— Bien sûr, lui assura le jeune homme.

— Tes informations m’ont l’air assez vagues, tu sais où on va ? insista Erwin qui n’était pas convaincu. Ce voyage n’est pas à prendre à la légère, sans une destination précise nous…

— Je sais ce que je fais, rétorqua Rufus avec agacement. En général. Plus ou moins. J’en ai une vague idée.

Le colonel haussa les épaules, paumes au ciel, en maugréant un « c’est bien ce que je dis » avec exaspération. Le scientifique lui tendit le gros journal de Clovis, et pointa une carte jaunie dessinée sur la page ouverte. Erwin et Amélia l’observèrent avec curiosité.

— Ce sont des lignes de courants d’air, expliqua Rufus. Clovis explique comment il a étudié le mouvement du château au fil des années, et que ce dernier suit un parcourt prédéfini qu’il est possible de prédire avec exactitude. Il suffit de suivre les courants.

— Mais s’il se déplace, comment pouvons-nous le retrouver ? fit Amélia qui malgré sa question ne doutait pas une seule seconde que Rufus ait déjà pensé à tout ça avant le voyage.

Jamais il ne se serait lancé là-dedans, s’il n’avait pas un plan.

— Tu as oublié que ce château n’a plus été vu depuis des siècles, fit Erwin avec un froncement caractéristique des sourcils. Ce que Clovis raconte n’est sûrement plus valable aujourd’hui…

— En effet, répondit Rufus. Pour te répondre Amélia, il est vrai que nous aurions du mal à rattraper un château volant dans le ciel, même en pouvant prédire ses déplacements. Mais comme le souligne Erwin, ce château n’est plus apparu depuis à peu près cinq cents ans. Toutefois… cette disparition, j’en connais la raison.

— Vraiment ? dit Amélia en sursautant.

— Je l’ai découvert dans le journal, fit Rufus en riant. Vous n’allez pas le croire !

Il feuilleta rapidement le livre et s’arrêta vers les dernières pages. Elles étaient maculées d’encre noire. L’écriture de Clovis, en pattes de mouche, était penchée et semblait plus pressée que sur les autres pages. Rufus lut à voix haute avec enthousiasme : « 5ème printemps de l’Ere du soleil rouge. Les trombes d’eaux se sont arrêtées subitement. L’îlot flottant sur lequel siège le château de la Déesse s’est immobilisé dans le ciel d’un bleu azur. Je pouvais voir, tandis que je m’en éloignais, les hautes tours en cristal scintillantes percer les nuages. Mon cœur se serrait à cette vue. J’ignorais encore ce qui était sur le point de se passer, mais j’avais ce pressentiment poignant. Lentement, je vis décliner l’îlot. Bientôt, il m’apparut clairement que tout le château était en train de vaciller. Il chutait des hauteurs célestes. Dans un fracas qui fit bourdonner mes oreilles, le château volant de la Déesse s’écrasa au sol. » Amélia et Erwin buvaient les paroles de Rufus tandis qu’il lisait les mots de Clovis. Les deux avaient les yeux écarquillés de stupeur.

— Sérieusement ? s’écria Amélia la bouche ouverte. Alors, le château se serait écrasé ? Cela expliquerait pourquoi plus personne ne l’a plus jamais aperçu dans le ciel… Mais comment une telle chose est possible ?

— C’est difficile à croire, dit Erwin l’air pensif. Mais je comprends mieux ton plan, Rufus. Il suffit d’identifier l’endroit où le château s’est écrasé pour le retrouver. Au moins, le problème de la hauteur est réglé. Tu as une idée ?

— Ce n’est pas aussi simple que tu le crois, Erwin, répondit Rufus en affichant un rictus. Par la suite, Clovis dit que jamais personne ne retrouvera le château, là où il s’est écrasé.

— Pourquoi cela ? demanda Amélia en plissant les yeux, dubitative.

— Parce qu’il est tombé sur un plateau que nul ne pourra jamais atteindre, sur la montagne la plus haute du monde, répondit Rufus. Clovis dit que le seul moyen de l’atteindre, c’est de voler jusqu’au sommet. Les flancs du pic sont lisses et aucun sentier n’existe pour grimper jusqu’en haut.

— Mais au fait, comment Clovis a fait pour voler jusqu’au château s’il était dans le ciel au départ ? demanda Amélia.

— Je l’ignore en réalité… hésita Rufus. L’écriture est un peu effacée, mais apparemment il aurait atteint le château grâce à des « Ko…ryu ». Je n’ai aucune idée de ce que cela peut-être.

— Attends, fit Erwin doutant un instant, tu me dis qu’on ne pourra pas atteindre le château, même si on sait où il se trouve ?

Rufus laissa paraître un petit sourire amusé.

— C’était peut-être impossible de gravir une telle montagne à l’époque de Clovis, mais aujourd’hui grâce à l’équipement moderne des alpinistes, ce n’est peut-être plus insurmontable ! répondit Rufus avec espoir. Tout dépend également de l’évolution géologique du pic, il a pu s’affaisser au fil du temps…

Amélia ramena une couverture vers elle. La nuit commençait à être froide. Des étoiles parsemaient le ciel noir comme l’encre du journal de Clovis. Le feu crépitant éclairait le visage des trois compagnons, jetant des ombres dans leurs yeux perplexes.

— Tu sais où elle se trouve, cette montagne ? dit finalement Erwin en levant un sourcil.

— C’est là qu’il y a un hic… murmura Rufus avec embarras. Il dit que c’est la montagne la plus grande qu’il n’ait jamais vue, mais tout cela est bien subjectif. Il existe de nombreux monts dont la hauteur n’a pu être estimée, et aujourd’hui, il y en a plusieurs qui sont considérés comme étant les plus hauts. Peu de personne se sont aventurées sur ces montagnes, à cause du danger. Je n’ai aucune idée de celle dont Clovis parle…

— Tu n’as pas repéré d’indices dans son récit ?

— J’ai essayé de superposer des cartes récentes, et tout ce que j’en ai tiré, c’est qu’il s’est dirigé vers le nord. Avec des cartes plus anciennes et détaillées, je suis certain de pouvoir délimiter la zone de recherche. Une montagne aussi haute, ça ne doit pas passer inaperçu.

— J’espère que tout ce voyage n’aura pas servi à rien, grommela Erwin en se levant.

— Aucun voyage n’est inutile, répliqua Rufus.

Le colonel épousseta ses vêtements pour retirer le sable et se dirigea vers une bassine de foin que les chevaux venaient de terminer. Il tapota gentiment sur le flanc de son destrier qui poussa un hennissement jovial. Erwin devenait de plus en plus inquiet de l’état des montures et des provisions. Son étalon blanc de pure race était entraîné à survivre dans des conditions extrêmes, mais Cloclo et le poney d’Amélia n’étaient pas habitués à des trajets aussi longs. Il avait calculé qu’il leur restait encore une dizaine de jours de rations. Crépuscule se trouvait à présent à seulement cinq jours de traversée environ, mais ils n’étaient pas à l’abri de tempêtes de sable ou d’imprévus qui les ralentissent. Erwin se fustigea de ne pas avoir insisté pour emporter d’avantages de bagages, quitte à se charger le dos. Il avait bêtement pensé qu’ils se réapprovisionneraient dans un village à mi-chemin, mais s’était fourvoyé. Les seuls hameaux qu’ils avaient croisés étaient désertiques, complètement abandonnés, ravagés par la misère. Il s’était montré trop optimiste en croyant que la sécheresse et la famine ne s’étendaient qu’aux villages frontaliers, trop éloignés de la capitale et des grandes villes. En réalité, la situation était bien plus grave qu’il ne le soupçonnait. Le visage impassible du soldat ne laissait rien présager des pensées sombres qui lui traversaient l’esprit. Il continua de s’occuper des montures comme si de rien n’était, tandis que Rufus et Amélia continuaient la conversation. Puis alla se rasseoir contre un rocher qui les abritait de la brise froide qui s’était levée.

— D’ailleurs, chuchota Amélia en se retournant dans ses couvertures, pourquoi Clovis Cyrus a-t-il entrepris ce voyage pour trouver le château volant ? Était-ce de la pure curiosité scientifique, comme toi ?

Rufus resta un instant silencieux. Le sourire scotché sur son visage s’était effacé tandis qu’il glissait dans ses pensées.

— Il raconte une histoire, commença le jeune scientifique, que tu aimerais peut-être lire. Je ne sais pas s’il s’agit réellement de sa vie, mais je crois que cela répondrait à ta question.

Il tendit le journal à Amélia qui le saisit, surprise par le ton sérieux de Rufus. Elle se redressa sur son couchage de fortune et approcha le livre du feu pour y voir plus clair. Rufus avait ouvert le journal à la page où commençait le récit auquel il faisait référence et Amélia débuta sa lecture à voix basse. Erwin et Rufus l’écoutaient, bercée par la douceur de sa voix, les yeux rivés sur le ciel noir où scintillaient des milliers de points colorés.

💬 Commentaires 2

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patrick.skedli • 1 mois, 1 semaine
Bon chapitre qui clarifie pas mal de chose sur la suite et remet un peu de contexte pour certains des protagonistes. Je trouve que cela fonctionne bien.
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Shelly_Yun Auteur • 1 mois, 1 semaine
Merci de ta lecture et de tes annotations !
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