Une romance écrite d'encre et de larmes : partie 2/3

📖 Cœur de Cristal ✍️ Shelly_Yun 📝 2436 mots

« J’écris ces lignes en témoignage de ma vie. Contrairement à ce que mes nouveaux admirateurs peuvent penser, celle-ci fut en grande majorité très ordinaire. Avant de fonder la Cité des Rouages, je n’étais qu’un vagabond affublé du surnom de fou. Comprendre le fonctionnement du monde et de la magie paraissait aberrant à quiconque j’osais parler de mes recherches. Enfant précoce, né dans une famille de tisserands, mes parents souhaitèrent que j’intègre l’ordre de la Déesse Angela à Crépuscule afin de m’élever dans la société. Cette idée m’horrifia tant que je m’enfuis de la maison à treize ans. J’avais déjà des rêves plein la tête et je notais soigneusement mes idées dans des carnets que je conservais jalousement. Je désirais posséder tout le savoir du monde. A présent, je me rends compte à quel point ce fut arrogant de ma part de croire que je pourrais acquérir une infinité de connaissances. Je fus chanceux car je rencontrai très tôt un marchand itinérant qui me permit de voyager avec lui de village en village. Je parvins à m’instruire en discutant avec explorateurs et érudits que nous croisions sur les chemins. Une idée obsédante grandissait en moi au fil de mes voyages. Je ne pouvais m’empêcher de penser que le Royaume d’Angela était condamné à disparaître un jour. Comment un royaume entièrement fait de sable pouvait-il subsister ? Le château de la Déesse Angela ? Je n’y croyais pas. Pour moi, cela n’était qu’un mythe ridicule. C’était pour cette raison que j’avais fui lorsque mes parents m’avaient présenté l’archevêque de l’église, qui devait m’emmener à Crépuscule pour y recevoir un enseignement théologique. Je n’avais confiance qu’en ce que je voyais de mes propres yeux. La science était mon crédo. Aujourd’hui, la Cité des Rouages devient peu à peu le centre névralgique de cette discipline qui émerge, mais quand j’étais enfant, seuls quelques érudits connaissaient le mot science. Pourtant, j’étais convaincu que la science sauverait le royaume. Nous sommes entourés de pays et de royaumes pour qui pratiquer la magie est aussi commun que respirer. Nous, habitant du Royaume d’Angela, ne possédons pas ce don dans nos veines. Nous n’avons d’autre choix que de nous reposer sur une soi-disant Déesse. C’est faux. C’est ce que nous avons longtemps cru. Je voulais changer cela. La magie n’est qu’un élément de ce monde qu’il est possible de comprendre par une étude systématique de son fonctionnement. Reproduire le résultat d’une incantation n’est pas impossible grâce à la science. Un jour, nous pourrons allumer des feux, faire pleuvoir des nuages, prédire les tempêtes de sable, sans avoir besoin de mage de feu, d’eau ou encore de prophètes. Nous savons nous adapter mieux que quiconque. De ces vastes terres désertiques, nous avons fait un foyer. Mais à ce rythme, plongés dans l’occultisme et le fanatisme religieux, nous allons perdre cette précieuse capacité à évoluer pour survivre. Animé par ce désir d’apprendre et ce patriotisme, je décidais de me rendre à Crépuscule, la ville même que j’avais désiré fuir. Là-bas, je le savais, était conservé les ouvrages les plus savants du pays, dans la Grande Bibliothèque.

« Je fus ébloui par la beauté de la ville de lumière. Elle était un phare dans la nuit. Les tours blanches semblaient percer le ciel. La bibliothèque s’avéra grandiose. Je n’avais jamais vu autant de livres rassemblés au même endroit. J’utilisai mes maigres économies pour louer un logis dans la partie basse de la ville, en construction, et commençai à travailler dans une horlogerie en tant qu’apprenti. J’étais doué avec les mécanismes, et je n’eus aucun mal à me faire embaucher. J’en profitai pour étudier à la bibliothèque où j’avais presque élu domicile. J’appris l’anatomie, l’alchimie et les mathématiques, l’astronomie, ainsi que les sciences naturelles. J’avais dans la tête une pensée très arrogante. J’étais persuadé qu’avec mon érudition, je pourrais approcher le roi Regius afin de lui soumettre mes idées révolutionnaires. Mes cahiers étaient recouverts de schémas d’inventions en tous genres que je gardais précieusement cachés jusqu’au jour où je le rencontrerai. J’étais sûr de moi. Comment pouvait-il ne pas voir mon génie ? Tous ces moutons qui croyaient aveuglément en ce que personne ne voyait, et moi, qui arrivais avec des idées nouvelles. Il allait être époustouflé ! Ce que je n’avais pas prévu, c’était que le roi fût lui aussi un mouton. Une fois par an, le roi Regius accorde une audience à ses sujets pour s’exprimer et notamment exposer leur problème. Je me présentai fièrement devant lui, mes parchemins sous les bras, le sourire aux lèvres, et lui expliquai que je voulais créer le premier laboratoire de recherche du royaume, afin d’étudier un moyen de remplacer la magie. A quoi diable cela servirait-il ? me répondit-il du haut de son siège d’or. Nous n’avons pas besoin de remplacer la magie. Mais, dis-je abasourdi, n’ayant pas prévu un refus, nous ne pouvons pas nous reposer sur les mages envoyés par Gallia et Anoa ! Et si un conflit éclatait ? Ce que le roi me répondit me laissa coi. La Déesse nous en gardera. Je fus éconduit hors du château. Mes rêves s’écroulaient. Etais-je réellement un fou comme on le disait ? Etais-je le seul à croire que la vraie folie résidait en la croyance aveugle d’une Déesse invisible ? Mon abattement ne dura qu’un après-midi. Le lendemain, j’avais un nouvel objectif. Prouver au roi que les histoires que l’on racontait sur le château de la Déesse n’étaient que des affabulations.

« Je commençai par éplucher chaque récit concernant le château. La bibliothèque constitua un bon début. Je lus de nombreux ouvrages parlant de la création du royaume d’Angela. Nous savons tous cela, je m’ennuyai très vite. Je bifurquai sur des ouvrages théologiques qui ne m’étaient d’aucun secours, car le parti-pris des auteurs était aussi épais que les livres eux-mêmes. Après des jours à décortiquer les ouvrages de la bibliothèque, je compris que cela ne m’apporterait plus rien. Il n’existait qu’un seul endroit qui conservait les témoignages les plus crédibles : l’Eglise de Crépuscule. Malheureusement, je ne pouvais pas simplement demander à consulter les archives de l’ordre de la Déesse, sous prétexte que je voulais démontrer leur imposture. Je me fis passer pour un étudiant de l’académie de théologie afin d’y avoir accès. J’eus des sueurs froides lorsque je me présentai à la gardienne des archives, car elle me dévisagea longuement avant de me laisser entrer. Je fus surpris qu’on ne me demande pas de justifier mon identité ; j’avais même prévu pour cela des papiers falsifiés. J’étais prêt à tout. La vérité, c’est que j’étais un très mauvais menteur, et la jeune femme qui m’avait laissé pénétrer dans ce sanctuaire sacré me révéla plus tard qu’elle m’avait percé à jour dès le début. Pourtant, cette prêtresse rayonnante m’avait conduit aux ouvrages que je quémandais avec diligence. Je fus particulièrement troublée par son regard azur et sa longue chevelure brune. Comme elle resta à mes côtés tout au long de ma visite, je ne pus me concentrer sur ce que je lisais. Je lui demandai donc si je pouvais revenir un autre jour pour terminer mes recherches. Elle accepta avec politesse. Le lendemain, je revins. La prêtresse me laissa de nouveau entrer. Ce devait être le protocole, car elle resta encore à mes côtés pendant que je consultais les témoignages de ceux ayant aperçu le château volant. Les religieux craignaient sûrement un vol. Encore une fois, il me fut difficile de me concentrer. Tout ce que j’entendais, c’était un tambourinement incessant. Il me fallut du temps pour réaliser que c’était mon cœur. Les jours suivants, cette comédie burlesque se répéta. Mon intérêt pour les récits avait nettement décliné. Au lieu d’être rivé sur les lignes des manuscrits, mes yeux suivaient les courbes gracieuses du visage de la prêtresse. Plongée dans la lecture, elle avait un visage serein. Elle somnolait la tête dans la main tout en parcourant les pages de son livre d’un regard songeur, qui ne me laissait pas indifférent. A un moment, elle releva la tête vers moi. Pris en flagrant délit, je crus que mon cœur allait s’arrêter et je détournai honteusement les yeux. Elle se mit à rire et me demanda si j’avais trouvé ce que je cherchais dans les archives. Il commençait à faire nuit. Je n’avais pas réalisé le temps qui filait comme une flèche, et mes recherches qui n’avançaient pas. Je commençais à me dire que tout cela était une perte de temps. Voyant mon désarroi, la prêtresse eut un sourire doux. Vous ne trouverez pas ce que vous cherchez dans les livres, me dit-elle. Vous savez ce que je cherche ? lui dis-je surpris. Nous cherchons tous la même chose. La foi, n’est-ce pas ? Je faillis lui dire que ce n’était pas cela, mais je craignis qu’elle ne me laisse plus venir si je le lui révélais. Elle sourit malgré mon silence. Venez avec moi, demain, dit-elle en se levant, je vous montrerai ce que vous souhaitez voir.

« Les femmes ont un pouvoir étrange. Sans même savoir où elle souhaitait me conduire, j’acquiesçai, et le lendemain j’abandonnai mes recherches pour la suivre. Je la rejoignis avec des bagages pour trois jours, comme elle me l’avait demandé. Je fus surpris de voir une procession de chevaux et de carioles à l’entrée de la ville, composés de clercs et de prêtres de l’Eglise de la Déesse Angela. Elle m’attendait sur un cheval moucheté sur lequel elle m’invita à monter. Reluctant, mais curieux, je participai à cette étrange expédition dont j’appris bientôt le but. L’archevêque avait eu une vision : le château de la Déesse passerait au-dessus d’une ville voisine dans quelques jours. Je ne sus comment prendre cette nouvelle. J’étais sceptique. Néanmoins, ce voyage impromptu me permit de mieux faire connaissance avec la prêtresse aux yeux bleus dont le nom était Diana. Nous arrivâmes au fameux village à l’aube du deuxième jour. C’était un hameau assez pauvre. Nous fûmes accueillis comme des princes dans une auberge, alors même que des villageois mourraient de faim dehors. Cela conforta l’idée que j’avais de l’Eglise ; j’avais bien fait de ne pas suivre la voie que mes parents avaient tracée pour moi. Nous attendîmes la journée entière, puis la suivante, que cet incroyable château divin apparaisse dans le ciel. Rien. Pas même un nuage à l’horizon. C’était pour moi la preuve irréfutable que j’avais raison au sujet de la Déesse Angela. Ce n’était qu’une fable pour faire taire les moutons. Cependant, la nuit du troisième soir, mon monde bascula. Un cri retenti hors de l’auberge, nous réveillant. Je me dressai avec difficulté sur mon lit et jetai un coup d’œil par la fenêtre pour jauger de l’heure. A cet instant, mon cœur se figea. Dans le ciel nocturne, je vis un îlot de terre se détacher du fond étoilé. Il volait comme suspendu par un fil invisible et dérivait lentement à des centaines de kilomètres au-dessus du village. La lune ronde éclairait l’île volante d’une lumière blanche que même moi ne pouvait que qualifier de céleste. Sur l’île, une forêt touffue cernait un magnifique château en cristal. Les tours aux toits pointus scintillaient, plus brillantes que les étoiles, comme si elles étaient faites en diamant. D’immenses cascades s’écoulaient de l’îlot flottant, se transformant en une pluie rafraichissante que les villageois collectaient dans des bassines d’eau en dansant sous l’averse. Ahuri, je ne pouvais détacher le regard de cet objet céleste, ni de la silhouette de Diana qui m’observait dans la rue en face de ma fenêtre, entourée des ecclésiastiques. Son sourire me transperça le cœur alors que mes certitudes vacillaient. Elle m’invita d’un geste à les rejoindre pour profiter de la pluie qui inondait la terre.

« Ce jour-là, ma vision du monde, des gens et surtout de moi-même changea drastiquement. Il me restait tant de choses à découvrir, tant de mystères et de phénomènes qui m’étaient étrangers. Moi qui croyais tout savoir, je ne savais qu’une fraction de ce qui compose notre réalité. Une chose m’apparut clairement. Expert dans tous les domaines, l’un d’eux m’échappait pourtant entièrement. L’amour. J’avais compris cette nuit-là que le tambourinement dans mon cœur s’intensifiait à chaque fois qu’elle posait son regard sur moi. Diana. Elle était si… Des mots sont insuffisants pour la décrire. Je ne parvenais plus à me concentrer sur quoi que ce soit. Mes inventions restaient inachevées. Mes idées n’étaient pas claires. Une seule image s’imposait à moi : son visage sous le ciel étoilé. C’est pourquoi, je me décidai finalement à prendre les devants. Je l’invitai à dîner afin de lui confesser mon amour. Il s’avéra qu’elle partageait mes sentiments. L’entendre dire ces mots me remplit d’une joie qui est encore aujourd’hui inégalée. Nous conservâmes notre amour secret pendant plusieurs mois. En effet, l’amour était une chose strictement interdite aux prêtresses. Elles se devaient d’être chastes et de ne montrer leur dévouement qu’à la Déesse Angela. Malgré cela, la force de nos sentiments dépassaient ces lois cruelles et garder le secret ne me troublait guère. Cependant, mon avis changea quand je reçus une nouvelle qui me bouleversa. J’avais continué à travailler sur mes inventions et mes recherches attirèrent finalement l’attention du conseiller du roi. L’homme, proche du roi, trouva mes idées splendides et comprit ma vision du futur que je concevais pour le royaume. Il parvint à persuader le roi Regius de m’accorder une chance de prouver la valeur de mon travail. Sans plus attendre, je leur présentai mes premières trouvailles. La cour royale fut ébahie. Je reçus rapidement l’autorisation de poursuivre mes recherches dans un laboratoire qui devait être établi dans ce qui est aujourd’hui la Cité des Rouages. Ce n’est que l’émotion retombée, que j’en compris l’implication. Je serai séparé de ma précieuse Diana. Mon cœur sombra dans une profonde détresse à cette perspective. Ma peine me plongea dans la dépression. Alors que je tentais vainement de me résigner, Diana m’annonça qu’elle souhaitait m’accompagner. Je fus abasourdi. Tu serais prête à quitter l’Eglise de la Déesse pour moi ? lui dis-je au bord des larmes. Elle acquiesça. Mon bonheur ne pouvait être plus complet. Cependant, quitter les Ordres ne s’avérait pas sans conséquences. Diana fut répudiée. L’archevêque tenta de lui faire changer d’avis. Avant que nous quittions Crépuscule, il prononça des paroles qui restèrent gravées en moi. Pour avoir trahi la Déesse, vous n’aurez qu’une vie maudite. Le malheur s’abattra sur vous et votre engeance, Clovis, vous qui tentez de vous appropriez ce que seuls les dieux ont autorité de posséder. Sur le coup, je tentai d’ignorer ces mots venimeux. Mais ils ne cessèrent de me pourchasser. »

💬 Commentaires 2

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patrick.skedli • 1 mois
Une bonne religion qui ne veut pas lâcher le pouvoir.
Sinon, le château qui devient une révélation mystique et le point central de la religion est bien amené.
Par contre, comme il semble être l'une des sources en eau de ces régions, pourquoi l'avoir détruit ?
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Shelly_Yun Auteur • 1 mois
Merci de ta lecture ! C'est une excellente question qui aura une réponse dans la suite :)
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