Lucas - 1
Lucas était à la bourre. Gaspard lui avait parlé d’un tableau au CROUS avec toutes les offres d’emploi. Ils avaient sympathisé à force de se croiser devant chaque guichet et s’étaient refilé des tuyaux. Deux semaines de course ! Le logement, les inscriptions diverses, l’organisation… Sa volonté l’avait bien aidé. Jeune bachelier, il découvrait une autonomie qui l’exaltait. Il avait tellement attendu son entrée à l’université, quittant enfin sa petite ville étriquée pour la grande ville, la grande vie !
Il voulait aussi trouver un boulot, non pas qu’il en ait besoin, mais pour se sentir libre et indépendant. Sur la centaine d’offres qui, parait-il, s’affichaient il y a quinze jours, il n’en restait que deux.
— Forcément les plus pourries, se lamenta Gaspard !
— Ou les plus récentes, corrigea Lucas l’optimiste.
— Serveur dans un fast-food de la Gare de l’Est ou serveur dans un club privé ! Celle-là, je te la laisse. Ce genre de chose, c’est pas mon truc.
— Bof, moi non plus ! Mais serveur au premier sous-sol, je te le laisse. Je vais aller voir. On ne sait jamais…
— Tu me raconteras !
— Of course !
L’annonce était intrigante : « serveur » dans un club privé. Les guillemets interrogeaient. « De 20 h à 24 h, certains soirs de la semaine. » Cela lui convenait, probablement trois soirs du weekend. L’adresse était à l’autre bout de la ville, mais le métro était direct. Pas très cool, pensa Lucas, en lisant la mention « Rémunération principale au pourboire ». Mais le montant n’était pas sa préoccupation. Il décida d’appeler.
La place était toujours libre. S’il y allait maintenant, il pourrait commencer le soir même, s’il était embauché. Ignorant si une préparation ou un look était nécessaire, il avait accepté le rendez-vous. Une heure après, il sonnait au numéro indiqué, une porte pleine, munie d’un judas. Il vérifia le numéro : aucune plaque, aucun signe n’indiquait la nature de ce lieu. Il attendit un long moment avant que la lourde porte s’écarte.
Un homme l’invita à le suivre. Ils traversèrent une grande salle, confortablement aménagée, avec un bar le long d’un mur. Une petite piste de danse occupait le mur opposé. Les lumières étaient au minimum, ne lui permettant pas d’apprécier tous les éléments. On devinait un café cossu, fait pour de longs moments de présence. Il s’attendait à trouver une boite de nuit, l’endroit le surprit.
Une porte discrète, un escalier et on l’introduisit dans un bureau. La pièce était petite, fonctionnelle, avec de nombreux écrans de surveillance. Un homme en costume, la cinquantaine chauve, se leva, lui sourit amicalement avant de lui serrer la main.
— Lucas, c’est ça ? Laissez-moi te regarder. Tu es tout à fait mignon, tu as l’air bien bâti. Je ne pouvais espérer mieux ! On va faire affaire, si tu veux bien. Moi, c’est Joe.
Lucas hocha la tête, ne sachant quoi répondre. Il était embauché avant d’avoir ouvert la bouche, comme si seul son aspect comptait. Il n’était pas malhabile, mais il n’avait jamais tenu un plateau dans ses mains.
— Je peux vous demander de m’expliquer un peu le job ?
— Faire le service ! Prendre les commandes, les apporter, encaisser.
— Ça doit être dans mes cordes !
— La classe, c’est de mémoriser sans noter et de mettre en face de chacun son verre.
— Je devrais pouvoir y arriver ! J’ai une très bonne mémoire.
— Bon, tu as compris que c’est un club un peu spécial…
Lucas fronça les sourcils : en quoi cet endroit pouvait-il être spécial ?
— Je t’embauche pour ton physique ! C’est un club privé, fréquenté uniquement par des hommes. Ils apprécient beaucoup être servis par de beaux jeunes gens.
Lucas, dans sa gentille innocence, trompé par le terme de jeunes gens, comprenait cette petite exigence. L’homme reprit :
— Le montant de l’adhésion permet d’écarter les indésirables. Que du beau peuple, avec des gouts qu’ils aiment partager dans un endroit calme et protégé. Tu verras, ils ne sont pas regardants pour leur plaisir !
Tout ceci paraissait rassurant. « Pourquoi pas, après tout ? », se dit le candidat. Joe répéta ;
— Ils aiment être servis par de jolis garçons. C’est le plus ici, les serveurs. Ils sont déguisés. Tu verras le choix de costumes ! Tu prendras celui que tu veux.
L’esprit de Lucas buta sur le passage de jeunes gens à jolis garçons, mais s’arrêta sur les costumes.
« Bizarre, mais si ce n’est que ça ! », se dit-il. Il était habitué et indifférent aux regards qui se posaient facilement sur lui.
— Autrement dit, ils aiment regarder en détail les serveurs. Ils aiment parfois un peu plus… Est-ce que cela te posera un problème ?
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