Lucas - 2
Un paysage se mettait en place, sur lequel Lucas manquait de la moindre référence. Des hommes qui aimaient regarder de beaux garçons, les toucher… Il savait que certains hommes étaient homosexuels, que c’était sans doute le cas ici, qu’il devrait donc s’en méfier. Ses connaissances sur le sujet n’allaient pas plus loin. S’agissait-il de cela ? Il imagina simplement des mains un peu audacieuses…
— Je n’ai jamais été touché par un homme, enfin si c’est ce que vous voulez dire…
— Je m’en doutais ! Écoute, ce n’est pas si terrible et, ici, il ne se passera jamais rien. Tu es en sécurité.
Lucas devinait qu’il ne comprenait pas tout, regrettant son ignorance sur certains comportements. Sentant son hésitation, Joe changea de sujet.
— Ah oui ! C’est payé uniquement par les pourboires, mais tu en auras la totalité. Ce sont des personnes généreuses, si on a été généreux avec eux. Tu comprends ?
Il hocha la tête. S’il se laissait toucher, un peu, il aurait des pourboires. Toucher le bras, la jambe, autre part ? Bêtement, il posa la question :
— Ça monte à combien ?
— Cent euros par soirée, plus ou moins. Deux ou trois cents parfois. Mais tout dépend de toi.
Lucas ne s’attendait pas à une proposition aussi directe. L’idée même de devoir se laisser toucher par des inconnus en échange d’une liberté financière lui paraissait étrange. Malgré les assurances de « sécurité », il ne se sentait pas prêt.
— Je ne sais pas. C’est un peu bizarre comme job.
— Tu es agréable à regarder, tu valorises ton image, c’est tout. Profites-en. Tu remplaces Séb. Un étudiant, comme toi. Très brillant. Ici, il a trouvé quelqu’un qui l’aide, et maintenant, il vit de ça.
— Il a arrêté ses études ?
— Je crois. C’est sans importance, c’est son choix.
Ce Séb, un étudiant comme lui, « vivait de ça ». Lucas comprit qu’il se prostituait ! Le mot lui écorcha les méninges.
Poussé par la curiosité, il demanda :
— C’est ce que vous me proposez ? Que je sorte avec des hommes ?
— Mais non. Je te dis juste qu’un contact physique n’engage à rien. Pour être clair : ici, vous êtes serveurs, rien d’autre. Ce qui se passe en dehors ne regarde ni l’établissement ni moi. On a un contrat. Lis. Tu travailles ici, tu es couvert. À toi de te présenter sous ton meilleur jour. De leur côté, ils savent que s’ils dépassent les limites, ils perdent leur accès. Ça n’est jamais arrivé. Donc : être avenant, sans aller plus loin. Serveur et animateur, en somme. Tu dois encourager la consommation. Tu t’es déjà fait caresser de manière familière, un peu intime ?
— Oui ! Par des filles !
— Quelle différence ? Bon ! On ne va pas y passer vingt ans ! Tu prends ou pas ?
— Je…
— Tu hésites. Tu ne sais pas si tu vas aimer te faire solliciter par des hommes ? Aujourd’hui, ça n’a pas d’importance !
Lucas regarda la feuille sur le bureau. Si tout était réellement encadré comme indiqué, le risque semblait faible. Il se força à s’en tenir à cette idée. Il refusait d’aller plus loin dans ce qui le dérangeait vraiment : sa rémunération, qui dépendrait de mains inconnues sur son corps.
— Je te propose une expérience. Tu veux bien retirer tes vêtements, s’il te plait ?
C’était son premier entretien d’embauche. Ce travail sortait de l’ordinaire. Il n’avait jamais eu de problème avec son corps ni avec la pudeur. Il comprenait même qu’on veuille vérifier certains critères. Mais la conclusion le dérangeait.
— Tu commences vraiment à me faire perdre mon temps ! Pour le travail, tu seras en costume. Certains ne cachent pas grand-chose, je t’avertis. C’est le boulot. Donc tu choisis. Vite !
Lucas se déshabilla donc, sans vraiment le vouloir, gardant son boxer.
— Les chaussettes aussi.
Lucas obtempéra.
— Fais quelques pas… Très bien. Tu présentes vraiment bien.
Qu’il ait du charme, il le savait depuis longtemps. Même si, en se regardant dans le miroir, il ne voyait rien de spécial. Il est vrai que les camarades venaient facilement à lui. La seule chose dont il était fier était ses yeux, car il y lisait intelligence et gentillesse, en accord avec ce qu’il pensait de sa personnalité. Son abondante chevelure, très légèrement ondulée, lui plaisait également.
La voix de l’homme le rappela à la situation.
— Tu as compris que tu vas attirer les regards de ces hommes ? S’ils ne peuvent pas te toucher, ça va pas le faire ! Approche !
Joe avait l’air gentil, malgré un physique repoussant. Un catogan rassemblait ses rares cheveux jaunâtres. Une barbe de trois jours, mal entretenue, couvrait un visage adipeux. Enfin, une chemise, colorée à outrance, laissait apparaître un poitrail velu, débordant, mis en valeur par une énorme chaîne dorée. Tout en lui donnait l’impression d’un homme qui s’exhibait sans retenue.
Lucas avala sa salive. Il n’avait tien accepter, mais agissait comme si., se disant que, si déjà il parvenait à supporter cette proximité-là, le reste serait peut-être plus simple.
— Viens près de moi et laisse-toi faire. Tu m’arrêtes quand tu veux. Ferme les yeux si ça peut t’aider au début.
Lucas prit une inspiration et se dirigea vers Joe, assis à son bureau. Il pouvait partir en courant à tout moment. En s’approchant, il fut étonné par une légère odeur de parfum, une senteur élégante et fine qui le rassura. Son futur patron lui prit la main, la gardant un peu trop longtemps, le pouce glissant lentement sur la peau pour en tester la réaction. Immobile, Lucas sentit la main de Joe lui caresser la cuisse, puis l’intérieur de celle-ci, avant de remonter. Le geste n’était pas brutal, mais il franchissait clairement une limite. Lucas serrait les dents, s’efforçait de penser à autre chose.
Joe continuait son inspection, posant sa paume sur le flanc de Lucas, puis sur son torse, en de longues glissades. Lucas respirait calmement, comme il avait appris en cas de stress. Il ne voulait rien percevoir, même si c’était impossible.
— Putain, c’est vrai que tu ne réagis pas ! Ça ne te fait rien ? Aucun plaisir ? Ça va pas le faire. Les clients ne vont pas être contents… Dis au moins si ça te gêne !
Lucas n’entendit pas la question, la respiration forcée, les yeux exorbités.
La sonnerie du téléphone le libéra. Joe l’avait abandonné pour saisir l’engin. La conversation monta vite et l’homme sortit, véhément.
Lucas attendait, immobile, soulagé, surpris par une sensation inconnue.
💬 Commentaires 1