Lucas - 11

📖 Fragments de lumière ✍️ JéromeBolt 📝 1096 mots

Lucas retourna dans sa chambre d’étudiant. Il se changea et partit courir. La température était douce. On devinait le changement de couleur. Une sensation étrange le parcourait, celle d’avoir un nouveau corps ! Pourtant, dans le sport, les efforts, il pensait le connaitre. Il se sentait plus vivant, chaque muscle se contractait mieux, sa peau respirait, la sueur le quittait avec fluidité. Il se surprit à lever un bras pour sentir son aisselle. Ce matin, il n’avait pas mis son déodorant. Une habitude. L’odeur lui plut. Il s’arrêta un moment, pour simuler des étirements. Il voulait juste reproduire le passage des mains sur son corps. Il était seul. Il hésita, puis retrouva les plus fortes. Valentin aime Valentin, se sourit-il. Est-ce qu’il avait déjà eu conscience de son corps ? De ce qu’il était ? Une enveloppe. Aujourd’hui, il sentait plein.

Il fit durer le plaisir, trottinant, utilisant les appareils d’un parcours de santé, cherchant toutes ses nouvelles perceptions.

Sous la douche, il se promit que c’était une exception. Demain il suivrait les cours. Mais ce soir… Une dernière fois…

Comme convenu, il retrouva Gaspard à la cafétéria.

— Alors, ton club privé ?

— Et toi, ta cave à malbouffe ?

— Pas le pied. Ça pue, les gens sont pas sympas, ça paye pas !

— C’est sympa de me l’avoir évité !

— Et toi, alors ? C’est un club de rencontres ? Tu as pu sauter des meufs ?

— Même pas. C’est juste un bar luxueux réservé à ses membres.

— Ça paye ?

— Uniquement au pourboire. On est déguisés, pour amuser le client.

— Un peu bizarre, ton truc. Pas de…

Lucas répondit trop vite :

— Je ne sais pas. J’ai rien remarqué !

Il ne lui parla ni de sa recette ni de la présence exclusive d’hommes. Il sentait que seraient venues alors les vannes homophobes habituelles. Il n’avait pas envie d’entendre ce que lui-même aurait encore dit quelques jours auparavant.

Un petit flottement apparut quand Lucas sortit son portefeuille, gonflé des billets de la veille. Gaspard fronça les sourcils, Lucas haussa les épaules.

Ils se séparèrent. Pourquoi n’avait-il pas tout dit ? Parce que Valentin n’était qu’un rôle, que Lucas restait Lucas ? Par respect des clients, qui, finalement, n’avaient rien de spécial ? Ou par solidarité avec les collègues qu’il ne connaissait pas encore ?

Lucas partit se promener. Il avait besoin de recul. Tout s’était passé très vite. Il ne regrettait rien. Pas encore. Il voulait reprendre point par point, pour vérifier que tout allait bien. D’habitude, tout était carré dans sa tête et les questions sur lui et ses fonctionnements absentes.

Hier soir, il avait perdu pied. Plusieurs fois. En fait, cela s’était déjà produit. La principale avait été avec Murielle. Somme toute assez normal, puisque c’était sa première fois. Il s’arrêta, car, aujourd’hui, il voyait un vrai malaise. Pas seulement parce que Murielle était une fille libre, assumant et affichant sa liberté. Elle était jolie, agréable. Un peu trop forte à son gout. Trop de chair, de présence. Marie, fine, à la poitrine maigre, était plus plaisante. Lucas n’avait pas aimé. Se l’entendre dire le soulagea, car le reconnaitre devant ses copains était impossible. Était-ce pareil pour d’autres ? Ni les simulations, ni la préparation, ni l’acte en lui-même n’avaient été plaisants. Il regrettait de n’avoir pas eu d’autres occasions. Il se concentra. Avant ou après Murielle, il avait toujours eu une petite amie. Des baisers, des caresses plus ou moins sages. Il se demanda s’il s’était trompé, attendant toujours une ouverture, se refusant à demander, à proposer de façon explicite. Est-ce pour cette raison qu’elles l’avaient quitté ? Ce n’avait jamais été lui qui avait rompu. Sur son banc, il regardait autrement : en fait, il n’en avait jamais eu vraiment envie ! Simplement.

Il avait entendu les vannes de ses potes sur sa réputation d’incapacité « à conclure ». Il en avait été vexé. Il comprenait mieux que Murielle se soit vantée. Il avait apprécié ce soutien à sa réputation. Sauf que Marie avait été la seule à l’approcher après. Heureusement qu’ils avaient plus trouvé leur bonheur dans des échanges intellectuels !

Un autre événement l’avait beaucoup troublé. Même plusieurs, puisqu’à une époque, ils étaient réguliers.

Le premier avait été l’invitation par Julien, un mec un peu spécial que Lucas n’aimait pas trop, à une soirée devant un film porno. Lucas avait été réticent, puis avait suivi Guillaume, qu’il sentait aussi hésitant que lui.

Les images ne lui provoquèrent aucune réaction, aucun commentaire. Les trois autres rugissaient, ou se forçaient à souligner les images. Lequel commença ? Il ne le sut jamais. Les garçons s’étaient mis à accompagner l’action. Le spectacle était grotesque. L’un d’eux lança :

— Eh, beau gosse, au lieu de nous mater, fais comme nous !

Lucas s’était senti obligé de suivre. Leurs nudités, il les connaissait par les vestiaires. Les chahuts, parfois, les animaient. Mais jamais ainsi, jamais dans ces actions. Cela l’avait tellement fasciné qu’il avait quitté l’écran pour ce spectacle vivant. Il était venu le premier, s’attirant félicitations et sarcasmes. Les fois suivantes, il avait accepté plus facilement.

Au milieu des cris d’enfants, il revoyait ces scènes. La blondeur de Guillaume lui paraissait la plus attractive. Il pensa alors que leur amitié expliquait cette attirance. Lucas se demanda ce qu’en aurait pensé Valentin, sans oser poser la question.

Le souvenir de Clément revint. C’est ce contact qui fut le premier. Pas déclencheur, plutôt révélateur. Lucas ne pouvait pas comprendre alors. Trop jeune, trop formaté. Clément ! Une larme coula pour ce garçon. Lucas regrette de l’avoir évité ensuite. Le chagrin à son décès, deux ans après, se réveille.

À côté de ces images se posa celle de son père. Une retenue permanente qui ne manquait pas l’amour et l’admiration qu’il portait à son fils. Sa mère était plus expansive. Quant à ses deux sœurs aînées, leur dévotion l’avait transformé en petit tyran. Un appel des yeux et l’une accourait pour servir son chérubin. Ses neveux et nièces, encore petits, l’adoraient autant qu’il aimait jouer avec eux.

Le visage de Corentin se dessina. Ce n’était qu’à cet instant qu’il réalisa que, pendant toute la première partie de la soirée, il avait été nu devant lui. Même un peu plus. En permanence. En y réfléchissant, il en était plutôt content. Pas pour les remarques de Corentin sur ses vêtements, mais simplement, car cela était plus naturel, plus évident. La situation avait évolué quand Corentin l’avait rejoint dans cette tenue.

Lucas se redressa sur le banc. Il arrivait au point nodal, ne sachant pas s’il voulait vraiment l’analyser. Ce qu’il ressentait, c’est le besoin impulsif de s’offrir à lui, de se soumettre pour se fondre. L’acte n’avait eu aucune importance. Seul le partage avait compté. Alors, pourquoi lui, pourquoi Corentin ?

Lucas était au bout. Toutes les pièces étaient étalées. Une petite dernière, en point d’interrogation, Samuel, complétait ce puzzle dont l’image se refusait à sa conscience.

💬 Commentaires 1

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AttrapeRêve • 2 mois
Ça fait beaucoup d'un coup pour Lucas
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