Lucas - 10
L’alarme fit sursauter Lucas. Il était dans un lit, contre une peau chaude, nue. Un second sursaut, avant que la lumière n’éclaire Corentin. Un mélange de plaisir et de malaise l’habitait. La veille au soir lui revint, le regard le rassura. La fac ! Le cours. Il se redressa, chercha une douche. Les idées s’éclaircirent. L’endroit, trop exigu, l’obligea à s’essuyer dans la chambre. Corentin le regardait. L’admirait. Une fierté s’épanouit, évanouie par la précipitation. Lucas passa la porte, la tira, la repoussa pour s’agenouiller devant Corentin et déposer un baiser sur ses lèvres.
Il dévala les étages, freina devant une boulangerie. Assis dans le métro, il ingurgita les deux chocolatines et s’adossa au siège, l’air béat. Ce qu’il vivait ne ressemblait à rien. En quelques heures, trop d’événements s’étaient passés. Un amalgame trop intriqué pour le comprendre. Une impression de bonheur et de liberté, une impression de dégout, d’agression. Tout avait mal commencé. Pourtant, tout s’était terminé agréablement. Il ne comprenait pas comment il avait pu se soumettre aux injonctions abjectes de Joe. S’il avait refusé, il aurait raté Alex. Pourquoi se sentait-il soudain dépendant de sa présence ?
Alex aussi avait osé. Mais c’était devenu un partage. Pourquoi cette différence ?
Il faillit rater ses correspondances.
L’amphi, le premier cours, était plein à craquer quand Lucas arriva. Il remonta les marches à la recherche d’une place, d’un coin de marche. Il crut voir un espace minuscule, en haut, contre un garçon déjà penché sur son cahier. Lucas usa sciemment de son charme pour faire écarter les jambes et se faufiler contre l’étudiant, son sac coincé contre ses genoux. C’est là qu’il devait se poser.
Il avança un peu, se replia, puis se stabilisa, appuyant fortement sa jambe contre celle de son voisin. Un sursaut presque imperceptible agita ce dernier, figeant sa main au-dessus de la page. Lucas attrapa son bloc, mais restait incapable d’écouter la voix en bas.
Son regard était hypnotisé par le bras fin qui s’agitait en le frôlant, trop semblable à celui de Corentin. Il sentait la concentration forcée de l’étudiant. Il se tourna et découvrit un profil sympathique. Chacun de ses mouvements pour s’écarter un peu ressemblait à des décharges qu’il aurait envoyées. Il se força à une immobilité absolue. Il ferma les yeux. Aussitôt, il fut Valentin, électrisé par une main sans visage. Il sut que ce soir, il y retournerait. Il rouvrit brutalement les yeux. L’autre le regardait encore.
Le cours continuait, s’étirait sans intérêt. Lucas notait, par mécanismes.
Quand la sonnerie retentit, Lucas rangea ses affaires, se tourna vers son voisin.
— Désolé. J’étais un peu coincé. J’espère que je ne t’ai pas trop serré.
L’autre releva enfin les yeux. Lucas fut troublé de retrouver en partie ce qu’il aimait dans ceux de Guillaume : une certitude, l’absence de tout jugement, une présence indéfectible. Ce n’est qu’ensuite qu’il remarqua la tache de vin qui couvrait la moitié du visage sous un sourire, fragile, presque incrédule.
— Non, non, ça va. Merci.
L’instant dura, obligés qu’ils étaient d’attendre le désengorgement des escaliers.
L’étudiant jouta, d’une voix basse :
— Je m’appelle Samuel.
Lucas répondit sans réfléchir :
— Lucas.
— On s’est déjà croisé, je crois.
Lucas chercha un souvenir.
— Enfin, moi, je t’ai déjà croisé.
Samuel sembla chercher autre chose à dire, puis renonça.
— À demain, peut-être ? lança Samuel. Je te réserverai une place.
— Oui. À demain.
La travée était vide. Aucun ne bougeait. Samuel reprit.
— Ça va, Lucas ? Tu parais ailleurs.
— Non. Enfin, oui. Juste… Juste j’ai fait une rencontre hier. Étrange.
Samuel venait, sans le savoir, de recueillir la première des confidences de son ami.
Lucas se retrouva seul. La fatigue le ralentissait, incapable de se souvenir de la direction à donner à ses pas, bousculé dans les couloirs.
Une vibration le tira de sa torpeur. En attrapant son téléphone, il se rendit compte de son absence prolongée. Appels manqués, messages… toutes ses applis vomissaient des reproches. Le nom de Marie clignotait avec insistance. Sa petite Marie, avec laquelle il avait partagé ces moments intenses, ces moments côte à côte où la présence suffit à remplir le monde et l’avenir.
L’appel cessa. Reprit immédiatement.
En décrochant, Lucas comprit que c’était fini. Un frisson le parcourut. Il trouva un mauvais prétexte, avant de la couvrir de baisers téléphoniques. Il se tassa dans un coin. Autant achever la besogne.
Sur le nom de Guillaume, il hésita. Il aurait aimé parlé, simplement dire. Avec lui c’était possible. Lucas n’en était plus aussi sûr.
Un message à sa mère, d’autres réponses d’esquive. Il voulait du recul, du temps. Il devait rentrer à M* ce weekend. Il n’en avait plus envie. Un dégout lui vint de cette affection familiale, de cette camaraderie attendue, de cet avenir balisé. Un bouillonnement dans le ventre l’invitait à partir ailleurs.
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