Lucas - 6

📖 Fragments de lumière ✍️ JéromeBolt 📝 663 mots

Ils pénétrèrent dans le vestiaire, une énorme penderie : les fameux costumes dont avait parlé Joe ! Lucas ressemblait à un enfant devant une vitrine de Noël. Le naturel de cet adolescent à peine fini gommait toute l’indécence de sa tenue. Lucas faisait glisser les cintres, disant les noms, en sortait un, le posait sur lui en riant, cherchant un miroir. Il n’était pas un gamin dans un magasin de déguisement : il voulait se transformer, uniquement freiné par le choix.

— Lucas, toi, tu es prêt ! Moi, je dois aussi me déshabiller. J’ai besoin de ton aide.

Un « J’arrive ! » l’étonna, avant de le faire rire.

— Tiens, aide-moi pour le pantalon. J’adore ce slim, mais il est fragile à mettre et à retirer. Vas-y doucement pour ne pas le détendre.

Il était fait d’une sorte de cuir synthétique, fin et souple. Lucas n’avait jamais vu et touché une telle matière, une seconde peau si douce. En le retirant, il découvrait de fines jambes couvertes d’un duvet à peine visible. Il s’écarta, laissant Alex achever son déshabillage. Son ossature frêle, ses membres gracieux, sa figure souriante laissaient Lucas sans voix. Aucun de ses camarades n’avait cette légèreté.

Les gestes se suspendirent devant la crudité de l’évidence. Ils se faisaient face, exprimant la même réaction.

Alex brisa la sidération :

— Tu ne m’as pas dit ton âge.

— Je suis majeur.

Alex attendit la suite.

— Depuis deux jours.

Alex s’étrangla, s’assit.

— Un gamin ! Tu n’es qu’un gamin ! Je suis désolé, Lucas. Rentre chez toi. Vite. Tu ne dois pas rester ici.

— Trop tard. J’ai décidé. Et j’ai trop envie d’un de ces costumes.

Il se leva et revint avec un costume de page médiéval.

— J’ai trop rêvé sur ces images de garçons ainsi vêtus, tout mignons, tout prêts à servir.

Il continuait, ne voyant pas les secousses de la tête d’Alex. Quand il s’en rendit compte, il s’assit à côté de lui, passa son bras sur son épaule, un geste qu’il savait apaisant pour l’autre. Alex se débâtit, se défit.

— Arrête ! Je ne peux pas. Pas avec toi. Va-t’en.

Lucas se recula, peiné, blessé. Alex continuait :

— Qu’est-ce que tu me veux ? Pourquoi es-tu venu ici ?

Sans s’en apercevoir, Lucas avait saisi une de ses mains.

— Je ne veux rien. J’ai juste dit oui pour te faire plaisir. Je ne suis plus un petit garçon. Tout à l’heure, j’ai décidé de te suivre. Toi. Et maintenant…

Lucas prit une respiration.

— Finalement, tu es dedans comme dehors.

Alex frémit. Lucas poursuivit :

— On ne sait pas si tu es un homme ou une femme. On ne sait pas si tu encourages ou si tu rejettes.

Un gémissement de douleur.

— J’ai dix-huit ans. Et alors ? Tu te réfugies dans des principes, des règles pour ne pas tenir tes paroles.

Autre grincement de souffrance.

— Tu ignores qui je suis ! Tu ne me fais pas confiance. Tu as raison ! Je n’ai aucune raison de rester.

Le bruit du tissu et du cintre sur le plancher, le bras d’Alex qui se tendit quand Lucas se leva. Les deux mains ne se détachaient pas.

— Tu sais bien que ce n’est pas ça. La simple idée qu’il t’arrive un malheur m’est insupportable. Toi, tu ignores la violence de certains, de leur argent, de l’humiliation qu’ils se permettent. Pas tous, pas souvent. Mais pas sur toi…

Un silence.

— Tu vois, Alex, que tu ne sais pas qui je suis. Il me demanderait de lécher sa chaussure pour un billet, je le ferai. Parce que je le déciderai et qu’en me relevant, je pourrai le regarder dans les yeux.

— Fanfaronnade de petit vaniteux ! Courage des jeunes fous qui se font tuer pour un idéal ! La vraie vie, le vrai courage, c’est pas ça.

Les deux mains tenaient toujours.

— Alex, ce n’est pas ça, tu le sais.

Lucas se rassit une nouvelle fois.

— Il s’est passé quelque chose, ce soir. D’habitude, je sais toujours quoi faire. Là, j’ai perdu pied. J’ai cafouillé. Maintenant, c’est clair. Mais je ne peux pas y aller tout seul. Non. Je ne peux pas y aller sans toi.

Les deux corps se rapprochèrent, se mêlèrent. La respiration de Lucas s’apaisa. Ce n’était pas la douceur de Marie, la chaleur de Guillaume. Une force partagée. Nouvelle. Inconnue. Attirante.

💬 Commentaires 1

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
AttrapeRêve • 2 mois, 1 semaine
Pas facile de savoir où on en est dans c'est cas là
👍 0