Chapitre 3 : La nuit d'avant

📖 Hors-Jeu · Épilogue · Cinq ans après ✍️ qwed2001 📝 1231 mots

Sentir sa main dans la mienne était un bonheur. Un bonheur simple, évident, qui n’avait pas besoin de mots. Ses doigts s’enroulaient aux miens comme s’ils avaient toujours été là, comme s’ils ne devaient jamais me quitter.

Et pourtant, quelques heures plus tôt, cette main avait disparu de la mienne. Pour une nuit seulement. Une nuit qui m’avait semblé infiniment longue.

La veille, j’avais dormi chez mes parents, dans mon ancienne chambre. Kai, lui, avait dormi chez nous, dans le 5e arrondissement. Nous avions décidé de respecter la tradition : ne pas nous voir avant la cérémonie. Une tradition étrange. Presque absurde, après cinq années passées à partager chaque matin, chaque nuit, chaque doute et chaque bonheur. 

J’avais accepté cette tradition sans imaginer à quel point elle serait difficile. Le drap était froid. L’oreiller à côté de moi était vide. Je m’étais retourné encore et encore, incapable de trouver le sommeil. J’avais compté les heures. J’avais écouté Paris s’endormir, puis se réveiller. Les derniers pas des passants sur le trottoir. Le claquement d’une porte de l’immeuble. Le bruit d’un trousseau de clés. Le moteur d’une voiture qui démarrait dans la rue. Chaque son me ramenait à lui. Chaque silence aussi. C’était comme lorsqu’il partait pour un shooting à l’étranger, mais différent. Beaucoup plus étrange. Parce que je savais qu’il était là. À quelques stations de métro seulement. Dans notre lit. Dans notre appartement. Dans cette ville que nous avions choisie. Dans le manque habituel, il y avait  les kilomètres. Mais cette nuit, tout était à portée de main... et pourtant inaccessible. Une torture délicieuse. Une frustration volontaire. Un manque choisi, mais un manque quand même.

Je regardais le plafond, les murs, les posters légèrement décollés aux coins. Les photos de classe accrochées au mur. Ces images d’un garçon que j’avais été, sans savoir encore l’homme que je deviendrais.

Sur l’une d’elles, j’étais en seconde. J’avais seize ans.

Je reconnus un camarade de classe. Matéo, un garçon que j’avais trouvé très mignon. Un garçon dont je n’avais jamais osé prononcer le nom autrement que dans mes pensées.

Lorsque cette photo avait été prise, je savais déjà. Mais j’étais arrivé à me convaincre que je ne savais pas. 

Je regardai mon propre visage sur cette photo, ce sourire un peu timide, presque effacé, et j’eus envie de parler à ce garçon. J’aurais voulu lui dire qu’il n’était pas seul. Qu’un jour, il rencontrerait quelqu’un qui regarderait ses défauts comme des qualités. Quelqu’un qui connaîtrait ses peurs et qui resterait malgré tout. J’aurais voulu lui dire que la vie qu’il imaginait impossible existait quelque part, au-delà de cette chambre, au-delà de cette ville.

Que Montpellier l’attendait.
Que le Lez l’attendait.

J'aurais voulu lui dire qu'un jour, il poserait sa tête sur l'épaule de quelqu'un et que ce quelqu'un serait là. Toujours. Quoi qu'il arrive. Qu'un jour, il aurait le droit d'aimer sans avoir peur. Le droit d'être aimé sans avoir honte. Le droit d'exister, simplement.

J'aurais voulu lui dire que sa vie ne serait pas une succession de mensonges, mais une vérité lumineuse. Que ses désirs n'étaient pas une maladie, mais une force. Que son amour n'était pas une honte, mais une fierté.

J'aurais voulu lui dire tout ça. Mais il n'était plus là. Il n'était plus qu'un garçon sur une photo. Un garçon qui attendait. Qui espérait. Qui ne savait pas encore.

Cette chambre était restée figée dans le temps. Un musée silencieux de l’enfant que j’avais été avant de devenir moi-même.

Je me levai. Je bus un verre d’eau dans le couloir plongé dans l’obscurité. Puis je passai devant mon costume, suspendu à la porte de l’armoire.

Mon costume de mariage.

Je regardai la lavallière blanche posée sur la chemise. Je repensai au jour où nous l’avions choisie, quelques mois plus tôt, dans une boutique du 8e arrondissement. Kai était avec moi. Sa mère aussi. La mienne, fébrile, avait sorti une cravate blanche d’un portant.

— Et si vous mettiez une touche de blanc ? Pour symboliser la pureté.

Kai avait regardé la cravate, perplexe.

— Du blanc ?
— Oui. C’est classique.

La pureté. La virginité. Le blanc des mariées sages, des épouses vierges, des premières nuits pudiques.

Nous nous étions regardés. Parce que nous savions tous les deux que cette image ne nous ressemblait pas vraiment. Nous avions fait l’amour presque tous les soirs depuis cinq ans. Dans son appartement, dans le mien, désormais dans le nôtre. Dans des hôtels. Après des retrouvailles trop longues. Avant des départs trop courts.

Nous avions éclaté de rire. Nos mères n’avaient pas compris pourquoi. Nous achetâmes finalement du blanc. Pour le clin d'œil. Pour nous.

L’après-midi qui suivit, Kai était allé à l’agence. Moi, j’étais allé faire ma prise de sang.

Le laboratoire se trouvait dans le 5e arrondissement, à deux rues de notre appartement. Une petite salle d’attente avec des chaises en plastique, des magazines froissés et cette odeur particulière des lieux médicaux.

Je m’étais assis, mon ordonnance à la main.

Une infirmière était apparue dans l’encadrement de la porte. La cinquantaine, les cheveux courts, une blouse blanche impeccable.

— Monsieur Pommier ?

Je m’étais levé et je l’avais suivie dans une petite salle.

Elle avait vérifié mon identité, préparé les tubes, posé le garrot.

— C’est pour le certificat prénuptial ?
— Oui.
— Vous vous mariez bientôt ?
— Dans trois mois.
— Félicitations !

Elle avait souri avant de piquer.

Je regardai l’aiguille entrer dans ma peau, le sang remplir lentement le tube.

— Vous connaissez votre groupe sanguin ?
— Non.
— On va vous le donner. C’est important de le connaître.
— Pourquoi ?

Elle avait marqué une pause.

— Parce que si vous avez des enfants, il faudra connaître votre rhésus. Et celui de votre femme.

« Votre femme. » 

Le mot resta suspendu dans l’air. Elle continua ses explications, naturellement, sans se rendre compte du décalage. L’incompatibilité rhésus. Les risques pendant une grossesse. Les précautions médicales. Je l’écoutais, amusé par cette conversation qui appartenait à un autre monde.

Puis elle demanda :

— Vous avez déjà eu des enfants ?
— Non.
— Vous en voulez ?

Je marquai une pause.
Une seconde. Deux. Puis je souris.

— Mon futur mari et moi n’avons pas encore décidé.

Le silence tomba.

L’infirmière cligna des yeux.  Une fois. Deux fois. Elle baissa le regard vers les tubes dans sa main. Elle les aligna soigneusement sur la table. Puis elle les réaligna. Comme si ces petits gestes pouvaient remettre de l’ordre dans une réalité qui venait de sortir de son cadre habituel.

— Ah… d’accord.

Elle reprit son matériel.

— Alors… le rhésus… ça ne s’applique pas exactement de la même façon…

Je souris doucement. Ce n’était pas de la méchanceté. Seulement l’instant fragile où quelqu’un découvrait que le monde était un peu plus vaste que ce qu’il avait toujours imaginé.

Ce souvenir se dispersa. Je regardai une dernière fois mon costume. Le blanc de la chemise. Le blanc de la lavallière.

Puis je retournai vers mon lit. Je regardai cette photo de seconde où un garçon ignorait encore tout ce qui l’attendait.

Je lui souris. Parce que j'aurais aimé qu'il sache.

Qu'un jour, il porterait un costume et une lavallière. Qu'un jour, il se tiendrait sur le perron d'une mairie, la main dans celle de l'homme qu'il aime. Qu'un jour, il serait heureux. Vraiment heureux. D'un bonheur qui ne se cache pas, qui ne s'excuse pas, qui ne se négocie pas.

Je lui souris. Et je pensai : bientôt. Bientôt, tu sauras.


💬 Commentaires 4

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Passiflore • 2 semaines, 4 jours
Excellente l'anecdote de la prise de sang ! Du vécu ?
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Paul.Koipa • 2 semaines, 4 jours
Effectivement, c'est bien amené. Mais il est quand même curieux, qu'à près de 25 ans, il ne connaisse pas son groupe sanguin. Mais cet échange en dit beaucoup
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qwed2001 Auteur • 2 semaines, 4 jours
Ça fait deux ans que je suis avec mon copain, on va encore attendre un peu avant le mariage... Donc pas du vécu. Mais, je dois dire que je ne connais pas mon groupe sanguin (jamais d'opération jusqu'ici...)
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Paul.Koipa • 2 semaines, 4 jours
Sans vouloir te commander, cela pourrait être utilisé de l’avoir et le garder visible dans ton portefeuille (conseil de secouriste breuveté 😉)
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