Chapitre 10 : Les cousins de Montpellier
Dimanche matin, j’émergeai lentement, comme si mon corps refusait encore de quitter le lit. Aujourd’hui, j’avais promis à ma mère de déjeuner chez les « cousins de Montpellier » – qui, soit dit en passant, habitaient en réalité à Lunel, la ville où Nathan et Théo avaient grandi. Une coïncidence qui aurait pu être amusante si j’avais eu l’énergie de m’en soucier.
Je pris un train LiO à la gare Montpellier Saint-Roch. Vingt minutes plus tard, j’étais à Lunel. Pendant le trajet, je faisais défiler distraitement mon téléphone. Les messages de bienvenue sur le groupe de volley s’étaient multipliés, accompagnés de pouces levés et de quelques emojis sourire. Plutôt sympa...
Léo, lui, avait posté de nouvelles photos de son week-end d’intégration sur Instagram : des visages rougis par l’alcool, des bras autour des épaules, des sourires éblouissants. Un début d’année plutôt sympa,
Maman m’avait aussi envoyé plusieurs messages, heureuse que je passe du temps avec « notre famille ». En toute honnêteté, ça ne m’enchantait pas plus que ça, mais je faisais semblant d'être content. Eux aussi feraient semblant d’être ravis de me voir, et tout le monde serait aux anges. C’était ça, les obligations familiales.
Arrivé à Lunel, je descendis du train, qui poursuivait sa route vers Nîmes et Avignon. L’air était sec, chargé d’une odeur de terre chaude et de thym, typique du Sud. Les « cousins de Montpellier » – tante Sophie et oncle Marc, même s'ils n'étaient que des cousins – m’accueillirent avec des sourires larges et des bises sonores.
— Hugo ! Enfin ! s’exclama tante Sophie, comme si nous nous étions quittés la veille.
— Tu as bien grandi ! ajouta oncle Marc, en me tapant dans le dos avec une force qui me fit avancer d’un pas.
Je souris, poliment, et les suivis jusqu’à leur maison, une petite villa avec un jardin sec et des volets bleus. L’intérieur sentait le linge propre et le repas du dimanche.
Il y eut le repas, bien sûr. Une daube provençale, des légumes du jardin, un rosé frais. Tout était parfait, comme dans un catalogue de vie idéale. Puis vinrent les photos.
— Regarde, Hugo ! s’exclama tante Sophie en sortant un album poussiéreux. Toi, ici, au mariage de ta cousine Laura ! Tu avais… six ans, non ?
Je me penchai. Me voilà, en costume trois-pièces, aussi à l’aise que dans un costume de clown, les joues rouges de gêne, un sourire forcé jusqu’aux oreilles. Douze ans plus tard, et me revoilà, toujours aussi mal à l’aise, mais cette fois sans costume.
— Tu te souviens ? demanda oncle Marc, les yeux brillants de nostalgie.
— Vaguement, mentis-je.
Comment aurais-je pu oublier ? Ce jour où le repas qui avait suivi le mariage n’en finissait plus, avec l’interdiction formelle d’aller jouer dehors pour ne pas abîmer le costume.
Tante Sophie me raconta quelques anecdotes sur d’autres cousins que je connaissais à peine. Oncle Marc me dit qu’il était impressionné que j’apprenne le latin et le grec. L’intello de la famille, conclua-t-il avec un clin d’œil.
Quand la durée du déjeuner et du début d’après-midi eut été suffisante pour que la visite soit officiellement validée, ils me raccompagnèrent à la gare. On s’embrassa. Tante Sophie me glissa un sachet de bonbons « pour la route », oncle Marc me donna une nouvelle tape dans le dos en disant :
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas. On est voisins, maintenant !
Je hochai la tête, sachant pertinemment que nous ne nous reverrions pas. Les obligations familiales étaient remplies, Maman serait contente, et tout le monde pourrait reprendre sa vie normale.
Sur le chemin du retour, Maman m’envoya plusieurs messages, d’ailleurs :
« Alors, mon chéri ? Ça s’est bien passé ? Tu m’envoies une photo ? »
De retour dans ma chambre, à la résidence, je m’allongeai sur le lit, les yeux fixés au plafond. Le plafond blanc, lisse, sans aspérité – comme ma vie à Montpellier, en apparence. Sauf que non.
Je fermai les yeux.
Et Kai réapparut.
Son sourire. Sa façon de bouger. Cette chaleur, quand il avait effleuré mon coude la veille. Ce regard qui m’avait traversé de part en part. J’avais envie de le voir, là, tout de suite. D’être à côté de lui, de respirer son odeur, de me perdre dans ses yeux.
Je soupirai, lourdement. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ?
Mais je connaissais déjà la réponse.
Parce que c’était lui.
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