Chapitre 9 : Médée et moi
Le samedi après-midi, impossible de me concentrer sur quoi que ce soit.
Mes pensées revenaient sans cesse à l’entraînement du matin, et surtout… à Kai.
Je revoyais son visage, son sourire calme, la façon dont son corps se déployait lorsqu’il sautait pour smasher. Ses jambes tendues dans l’effort. Son torse qu’on devinait sous le maillot humide, puissant sans être massif. Même sa voix semblait être restée accrochée quelque part dans ma tête.
On nous avait déjà distribué une liste de lectures d’auteurs antiques pour le semestre. J’essayai d’ouvrir l’un des livres, mais mes yeux glissaient sur les lignes sans parvenir à les comprendre.
Soudain, mon téléphone vibra.
WhatsApp : Vous avez été ajouté au groupe « Équipe Volley - Masculin »
Je cliquai sur la notification. Par réflexe, j’allai dans la liste des membres. Nathan. Puis une suite de numéros inconnus. L’un d’eux était forcément celui de Kai.
Je restai quelques secondes à fixer l’écran avant de verrouiller mon téléphone d’un geste un peu trop rapide.
Puis je repris ma lecture. Avant de réaliser que je n'arrivai vraiment pas à me concentrer. Je refermai le livre et le laissai retomber sur le lit avec un soupir. Inutile d’insister.
J’enfilai mes baskets et sortis.
L’air de Montpellier était doux, presque immobile. Depuis la résidence étudiante, je pris la direction du centre à pied sans vraiment réfléchir.
Je marchais sans but, mais mes pensées, elles, avaient une destination bien précise : Kai. Et cette étrange sensation que je ne le connaissais pas, mais que je l’avais attendu toute ma vie. Les rues défilaient lentement, familières sans encore l’être complètement. Je laissai mes pas me guider.
J’arrivai finalement à la Promenade du Peyrou.
Là-haut, la ville s’ouvrait.
Les arches, la statue de Louis XIV, l’horizon légèrement flou sous la lumière pâle de l’après-midi. Je m’adossai au parapet et restai un moment immobile. Des familles passaient, des étudiants riaient, des chiens tiraient sur leurs laisses. Tout semblait continuer normalement autour de moi, comme si rien ne s’était déplacé depuis ce matin.
Sauf moi. Je pensai à lui.
Une notification vibra sur mon téléphone.
Nathan : Théo fait une pizza chez lui ce soir avec Clara et moi. Viens si t’es chaud. On regarde Médée de Pasolini après.
Je relus le message. Deux fois. Médée.
Je restai un moment sans bouger, le regard perdu sur les toits de la ville. Puis je rangeai mon téléphone dans ma poche. Et je restai encore un peu là-haut, sans répondre tout de suite.
* * *
L’appartement de Théo était petit mais chaleureux, avec des posters de films en noir et blanc accrochés aux murs et une odeur de pizza fraîche qui flottait dans l’air. Clara avait disposé des coussins par terre devant la télé, et Nathan s’était déjà installé, une part de pizza à la main, en discutant avec Théo des dernières sorties cinéma.
Clara s'assit à coté de moi. La pizza était excellente – mozzarella fondante, jus de tomate légèrement sucré, et cette croûte croustillante qui craquait sous les dents. On mangea en discutant du film qu’on allait regarder, et Théo, passionné, nous expliquait déjà pourquoi la version de Pasolini était révolutionnaire.
— Alors, Hugo, tu connais bien le mythe de Médée ? me demanda-il en essuyant ses doigts sur un torchon.
— Euh… oui, un peu, répondis-je en avalant une bouchée. C’est une tragédie grecque. Jason, les Argonautes, la Toison d’or… et Médée, qui aide Jason avant d’être trahie.
Théo me posa d’autres questions, auxquelles je répondis. Clara me lança un regard amusé.
— T’es un intello, toi, hein ?
— On a étudié le texte en terminale, répondis-je en riant.
Théo lança le film. La pièce s’assombrit légèrement, éclairée seulement par l’écran. Médée apparut, interprétée par Maria Callas, et son regard noir perça l’obscurité comme une lame. J’essayai de me concentrer, mais mon esprit dérivait sans cesse vers Kai... Bien sûr.
Nathan, assis en tailleur devant nous, me lança un regard en voyant Clara se rapprocher légèrement de moi pendant le film.
À un moment, sans que je m’y attende, la tête de Clara se posa doucement contre mon épaule. Elle avait l’air détendue, presque à moitié endormie. Est-ce qu’elle l’avait fait exprès ? Ou est-ce que c’était simplement un geste naturel, sans arrière-pensée ? Je n’osai plus bouger, de peur de trahir mon trouble.
— Tu as quelqu’un ? me demanda-t-elle soudain, sa voix douce brisant le silence.
— Oui, à Paris, répondis-je presque naturellement avec ce mensonge auquel je croyais presque.
— Elle a de la chance, dit Clara avec un sourire, les yeux toujours fixés sur l’écran.
Je soupirai intérieurement. Soulagé de ne pas avoir dit la vérité. Coupable de ne pas l’avoir fait.
Sur l’écran, Médée hurlait sa douleur, et je me demandai si, un jour, je me sentirais aussi déchiré que les personnages de cette tragédie.
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