Chapitre 12 : Encore quelques heures avant de le revoir
Le réveil sonna à sept heures. D’une tape maladroite, je l’éteignis, le cœur toujours au stade de la Rauze, là où Kai avait enlevé son maillot la veille.
Dans la salle de bain, je me regardai dans le miroir. Cernes légères sous les yeux, cheveux en bataille, mais les yeux brillants, comme illuminés par une lueur nouvelle, comme si la nuit n’avait pas suffi à effacer l’image de Kai torse nu, son corps doré par le soleil couchant, ses abdos qui se creusaient à chaque mouvement.
Et ce soir, je le reverrai.
La journée serait longue. Une attente qui rendrait ce soir encore plus éclatant.
Le premier cours de la journée était un TD de grec ancien, dans une petite salle du bâtiment H. Le professeur, un homme jeune aux cheveux longs, vêtu d’un pull en laine malgré la chaleur, écrivit au tableau :
« ἀνήρ, ἀνδρός — l’homme. »
Puis il se tourna vers nous.
— Déclinaison. Qui veut commencer ?
Silence. Quelques regards gênés échangés entre les étudiants. Une fille devant moi baissa la tête vers son téléphone, caché sous sa veste. Un garçon, à ma droite, avait ouvert son ordinateur sur une page de jeux.
Je levai la main.
— Nominatif : ho anêr. Vocatif : ô aner. Accusatif : ton andra. Génitif : tou andros. Datif : tôi andri.
Le professeur sourit, surpris.
— Vous êtes Hugo Pommier, c’est ça ?
— Oui, dis-je, un peu surpris qu’il me connaisse.
— Vous avez plutôt bien réussi votre test de positionnement.
Ah ? Et moi qui pensais avoir tout raté.
Il poursuivit le cours.
Autour de moi, les autres étudiants avaient déjà décroché. La fille au téléphone scrollait sur Instagram, indifférente. Le garçon aux jeux cliquait frénétiquement, comme si Homère n’avait jamais existé. Je sentis une pointe d’agacement me monter dans la poitrine. Pourquoi être venus en Lettres classiques si ça ne vous intéresse pas ?
Moi, j’aimais le grec. J’aimais la façon dont les lettres s’emboîtaient, dont les mots racontaient des histoires vieilles de vingt-cinq siècles. J’aimais le latin aussi, cette musique, ces déclinaisons qui tombent comme des dominos. Mais j’avais l’impression d’être le seul.
Je ne me ferais pas beaucoup d’amis dans cette promo. Pas avec des gens qui passent leur temps à scroller au lieu d’apprendre l’aoriste troisième. Heureusement que j’avais rejoint cette équipe de volley, finalement.
Le cours suivant, une heure de latin, ne me réconcilia pas avec mes camarades.
Le professeur, une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris et au regard sévère, nous donna une version courte de César. Derrière moi, deux étudiantes chuchotaient. Je les entendais parler de la soirée de la veille, de la quantité d’alcool ingérée, du garçon que l’une d’elles avait embrassé.
César, bordel. César.
Je serrai les dents et traduisis en silence, rageusement. Les mots défilaient, les phrases s’alignaient.
Au moment où je sortais du TD, mon téléphone vibra.
Nathan : « Hé, RU à midi ? Je finis plus tôt. »
Je répondis presque immédiatement.
Moi : « Carré. Lequel ? »
Nathan : « Vert-Bois. Devant l’entrée dans 15 min. »
* * *
Je l’attendais devant l’entrée. Le soleil tapait dur, et des étudiants passaient en groupes, riant, se bousculant, leurs ombres dansant sur le bitume. Nathan arriva quelques minutes plus tard, son sac en bandoulière, un sourire aux lèvres.
— Salut, dit-il en me tapant dans le dos.
— Salut.
On prit deux plateaux et on fit la queue. L’odeur du RU me frappa comme chaque jour. Je pris une part de quiche lorraine, une salade, un yaourt. Nathan, lui, chargea son assiette de pâtes carbonara avec un enthousiasme presque démonstratif.
On s’installa près de la fenêtre. La lumière du midi filtrait à travers les vitres, dessinant des carrés dorés sur la table.
— T'as trouvé ça cool, hier soir ? demanda Nathan en attaquant ses pâtes.
— Ouais, répondis-je, la bouche pleine pour gagner du temps.
Un silence s’installa, seulement troublé par le bruit des fourchettes et des conversations autour de nous. Je voulais en savoir plus sur Kai, forcément. Finalement, je ne savais presque rien de lui. Mais je ne pouvais pas poser la question directement, ça aurait été trop suspect. Il fallait y aller avec finesse.
— Ils sont sympas, les gars de l’équipe, dis-je en feignant l’indifférence, les yeux fixés sur mon verre. Ça fait combien de temps que tu en fais partie ?
— Oui, ils sont cool, répondit Nathan en haussant les épaules. J’ai rejoint l’équipe l’année dernière, juste après la rentrée. J’avais déjà fait du volley en club à Lunel, et quand je suis arrivé à la fac, mon ancien entraîneur m’a recommandé ce club. Il est petit mais l’ambiance est top.
J’acquiesçai, l’air détendu, mais mon esprit était déjà en train de chercher un moyen d’en savoir plus sur Kai.
— Et les joueurs, tu les connais bien ? demandai-je, comme si la question me venait soudain à l’esprit.
— Oui, plus ou moins. À part Kai, le capitaine… Lui, il est un peu à part.
Mon cœur fit un bond. Enfin, il parlait de lui.
— À part ? fis-je, en essayant de garder un ton neutre, comme si la réponse ne m’intéressait que modérément.
— Oui, il est plus réservé, expliqua Nathan. Il ne parle pas beaucoup, même s’il est capitaine. Un peu mystérieux, tu vois ? Mais sur le terrain, c’est une autre histoire. Il joue super bien, et il a toujours le bon mot pour motiver l’équipe.
Je hochai la tête, serrant un peu plus mon verre. Mystérieux…
— Il vient d’où, Kai ?
— De Sète, je crois. Il a grandi là-bas et joue au volley depuis toujours.
La mer… exactement comme dans mes rêves d’enfant.
— Et son âge ?
— 20 ans. Il fait un peu de mannequinat, ajouta Nathan. Des shootings pour des marques de sport, parfois. Il a même été en couverture d’un magazine l’an dernier.
Mon estomac se noua. Bien sûr. Il était encore plus parfait que je l’imaginais. Je voulais voir ce magazine.
Nathan haussa un sourcil, intrigué.
— Pourquoi toutes ces questions sur Kai ?
Mince. J’avais été trop évident.
— Oh… euh… juste… il a l’air sympa, dis-je en laissant ma phrase en suspens. Et comme c’est le capitaine…
— Tu veux t’intégrer, hein ? dit-il en riant. T’inquiète, Hugo. Kai est cool.
— Et les autres gars ? fis-je, pour rattraper mon intérêt trop visible.
Il me fit un petit tour d’horizon : Thomas, le plus ancien, super drôle ; Lucas, Louis, Paul, Lancelot, Maxime, Antoine, Marc, Samuel, Julien… Treize garçons en tout, nous deux compris. Quand il arriva à Julien, le grand brun que j’avais remarqué au premier entraînement, Nathan ajouta :
— Bon, Julien, c’est un peu spécial avec moi, mais c’est juste perso. Toi, t’auras pas de problème avec lui.
Il me parla aussi de trois anciens joueurs qui avaient quitté Montpellier cet été. Puis, il me regarda et dit :
— T’as l’air d’avoir une drôle de tête aujourd’hui. Bien dormi ?
— Oui… oui, ça va, dis-je trop vite.
— Emma te manque, hein ?
Le prénom tomba comme une pierre dans mon estomac. J'avais presque oublié ma copine imaginaire.
— Un peu, oui.
Nathan haussa les épaules et reprit une bouchée de pâtes.
— L’éloignement, c’est dur.
— Ouais…
— Enfin, j’imagine. J’ai jamais vraiment eu de relation sérieuse.
— Jamais ?
— Non.
Il tourna un instant sa fourchette dans ses pâtes avant d’ajouter, presque distraitement :
— J’ai pas encore trouvé le bon.
Clara fit soudaidement irruption, un plateau à la main.
— Salut vous deux ! Je peux me joindre à vous ?
Avant même que nous ayons eu le temps de répondre, elle était déjà assise à côté de moi.
* * *
L’après-midi reprit en amphithéâtre. Une professeure parlait du mythe d’Œdipe et de sa réécriture chez Cocteau. Je pris des notes, machinalement.
Chaque seconde écoulée me rapprochait de ce soir.
Un rayon de soleil traversa la vitre, éclairant une poussière qui dansait. Je regardai la poussière. Mon esprit vagabonda. Pensa à Kai. Puis je revoyai le déjeuner. Soudain, quelque chose m’intrigua. Je repensai à ma conversation avec Nathan lorsque nous étions à table. Quelque chose clochait. Avait-il dit « Je n’ai pas trouvé la bonne » ou « je n’ai pas trouvé le bon » ? Un instant, il me sembla qu’il avait dit « le bon ». C’était un détail minuscule, une syllabe. Rien. Et pourtant…
Peut-être voulait-il dire « le bon numéro », pour parler d’une fille qui lui conviendrait. C’est une expression, après tout. « Trouver le bon numéro », comme on dit « trouver chaussure à son pied ». Ou il avait simplement dit « la bonne ». En fait, je ne savais plus vraiment.
À 16h03, la professeure rendit sa liberté à l’amphi. Je me levai, rangeai mes affaires, sortis dans le couloir. La lumière du dehors était encore blanche, éblouissante.
💬 Commentaires 3
Je le dis dès maintenant : je suis pour le couple Nathan/Hugo !! Désolé Kaï...
Hugo a l'air aussi d'avoir pas mal de préjugés envers ses camarades et il est un peu hautain... Un vrai Parisien au final !
Sinon, c'est officiel, Kai est l'archétype du garçon aussi solaire que mystérieux.
Et Julien, alors ? Est-ce que les coéquipiers de Nathan seraient au courant de son éventuelle (je m'avance) homosexualité, et lui le seul à qui cela pose des problèmes ? Ou bien y a-t-il eu une histoire entre les deux ? Il nous faudra des réponses avant que je me décide à sacrifier un poulet au nom de la Divine Poule Cosmique, afin de lire le futur dans ses entrailles !