Chapitre 14 : La mer en arrière plan
Le lendemain matin, je me réveillai avant même que mon réveil ne sonne. Pendant quelques secondes, je restai allongé dans mon lit, les yeux fixés au plafond. Puis l’idée me frappa comme une vague : Perpignan. Train. Hôtel. Kai. Deux jours entiers avec lui.
Un sourire étira mes lèvres. Je me retournai, enfouis mon visage dans l’oreiller et laissai échapper un rire étouffé. J’avais l’impression d’avoir douze ans.
Pendant toute la matinée, un bonheur diffus m’habita, comme une bulle légère sous ma peau. Le professeur de littérature parlait des figures de style, mon cahier se remplissait de notes, heureux. Je levais les yeux vers la fenêtre de l’amphi, où le soleil de septembre baignait les murs du campus d’une lumière presque blanche. Perpignan. Cette ville résonnait en moi comme une promesse.
À midi, je mangeai seul au RU, trop agité pour soutenir une conversation. Je pensai à lui, forcément. Entre deux bouchées de pâtes tièdes, je sortis mon téléphone. Je tapai le nom de Kai sur Instagram. Son compte apparut immédiatement. Je cliquai dessus.
Trois photos. Seulement trois. Une photo de tournoi. Un coucher de soleil sur le port de Sète. Et une image un peu floue d’un terrain de volley vide. Rien d’autre. Aucun selfie. Aucune story à la une. Aucune phrase de bio à part : « Montpellier / Sète »
Je restai un instant immobile devant l’écran, presque frustré. Comme s’il refusait de se laisser vraiment regarder.
Je parcourus alors la liste des comptes qu’il suivait, puis tombai sur une agence de mannequinat — Nathan m’avait dit que Kai en faisait. Je cliquai, et soudain il était là, parmi des dizaines de photos de modèles. Shooting après shooting. Kai en vêtements de sport, Kai au bord d’une piscine, Kai dans des maillots de bain pour une marque méditerranéenne que je ne connaissais pas.
Je sentis la chaleur me monter au visage.
Sur une des photos, il était assis sur des rochers près de la mer, la peau encore humide, une serviette blanche autour du cou. Le soleil dessinait des lignes dorées sur son torse. Il ne regardait pas l’objectif. Il souriait à quelqu’un hors champ, comme s’il partageait un secret avec l’horizon.
Des dizaines de commentaires sous la photo : « Trop beau ❤️ », « Épouse-moi », « OMG ». Mon ventre se serra. Évidemment.
Un message surgit soudain en bas de l’écran :
Nathan : « Ça va être top ce week-end. »
Je verrouillai mon téléphone d’un geste brusque, comme si quelqu’un avait pu voir ce que je regardais.
J'avalais une bouchée de pâtes avant de reprendre mon téléphone pour répondre.
Moi : « Oui... j’ai hâte. »
Après le déjeuner, je retournais en cours. Le professeur nous fit traduire un passage de Lucrèce, et je m’y plongeai avec une application presque désespérée, comme si les déclinaisons latines pouvaient me distraire de lui. Mais entre deux phrases, son image revenait toujours. Entre les subjonctifs imparfaits et les ablatifs absolus, il était là, sur les rochers, avec la mer en arrière-plan.
* * *
Le soir, je mangeais dans ma chambre, en lisant l'un des ouvrages qui était sur la liste de lecture. Ma mère m'appela de Paris pour voir comment ça allait. J'eus une longue conversation sur la ville de Montpellier, les cours, on reparla du déjeuner avec les cousins de week-end passé.
Puis Mehdi m'envoya quelques messages, des banalités qui me firent sourire. Je me remis à lire, jusqu'à ce que la fatigue commence à se faire sentir, mes paupières s'alourdissant sur les lignes.
Une fois au lit, je repris mon téléphone. Je rouvris la photo de Kai sur les rochers, la mer derrière lui. Je zoomai sur son visage, sur ses yeux, comme si je pouvais, en les fixant assez longtemps, en percer le mystère.
Je restai ainsi un long moment, le souffle suspendu.
Puis je posai le téléphone, me tournai sur le côté, et je laissai son image m'emporter vers le sommeil.
* * *
Le jeudi passa vite et lentement à la fois. Chaque heure me rapprochait du départ.
En rentrant de la fac, le soir, je préparai mon sac pour la troisième fois. Il était posé sur mon lit, ouvert comme une bouche affamée, attendant que je le remplisse. Deux tee-shirts ou trois ? Le sweat gris me faisait-il paraître trop maigre ? Je le tins devant le miroir, puis le reposai, insatisfait. Est-ce que ça faisait bizarre de prendre du parfum pour un tournoi de volley ? Je reposai le flacon presque immédiatement. Ridicule, non ? Je n’en savais rien.
J’imaginais le train, le bruit des rails qui résonnerait comme un battement de cœur. Les chambres d’hôtel. Kai, son souffle, sa présence dans la chambre d'à côté.
Et plus j’essayais de calmer mon esprit, plus mon cœur battait fort, comme un tambour sous ma poitrine.
Perpignan. Kai. Demain.
Ces mots résonnaient en moi, comme une mélodie dont je ne voulais pas me lasser.
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