Chapitre 15 : Voie 3
Le vendredi passa dans une sorte de brouillard impatient. Les cours, les couloirs de la fac, le repas du midi — tout me sembla flou, comme si mon esprit avait déjà quitté Montpellier depuis des heures.
Quand j'arrivai devant la gare Saint-Roch, l’horloge au-dessus des colonnes indiquait 18h15 pile. Le week-end à Perpignan commençait enfin. Nathan et moi arrivâmes ensemble, venus de la résidence. Kai était déjà là avec presque tous les autres joueurs et le coach. Julien et Lucas arrivèrent quelques minutes plus tard.
Nous portions tous le même survêtement bleu marine à bandes bleu clair et blanc, avec l’écusson du club brodé sur la poitrine. Un sac de sport sur l’épaule. Le survêtement de Kai épousait parfaitement ses épaules larges et ses bras musclés. Je sentis mon regard s’attarder une fois de plus sur la façon dont le tissu moulait son torse, et je dus me forcer à détacher les yeux. Il y avait quelque chose de sensuel dans ce groupe de garçons pleins de vitalité et plutôt athlétiques. J'étais content de faire partie de ce groupe. Content, et un peu fier aussi, d’être là, parmi eux.
Le coach nous fit signe.
— Allez, on va vérifier le quai.
Nous nous dirigeâmes vers le panneau des départs, nos pas résonnant sur le sol de la gare. Le quai n’était pas encore annoncé. Nous nous mîmes devant le panneau et attendîmes.
— Hydratez-vous, les gars, dit le coach.
Kai sortit une bouteille d’un litre et demi de son sac. Il dévissa le bouchon et porta la bouteille à ses lèvres. Ses lèvres fines, la gorge qui se contractait à chaque gorgée, sa pomme d’Adam qui montait et descendait… Je sentis mon souffle se bloquer un instant. Sensuel jusque dans la façon de boire de l’eau.
Je fouillai dans mon sac. Pas de gourde. Dans ma hâte à ne pas oublier mon maillot et mon billet, j'avais complètement zappé l'eau.
— T'as soif, Hugo ? murmura Kai en me tendant sa bouteille.
— Oui... Merci.
Je pris la bouteille, et mes lèvres touchèrent l’endroit où les siennes s’étaient posées quelques secondes plus tôt. Comme un baiser par procuration. J'eus l'impression de goûter à sa bouche. Je bus lentement quelques gorgées, puis lui rendis la bouteille, les doigts tremblants.
— Merci, Kai, soufflai-je, presque étranglé par ma propre tension.
Le panneau des départs indiqua enfin notre train : voie 3.
— On y va, annonça le coach.
Douze survêtements bleu marine se mirent en mouvement. Je suivais Kai, fasciné par la danse de ses omoplates sous le tissu. Dans l’escalier, le bruit de nos pas se mêla aux rires de Julien et aux chahuts d’Antoine. Le quai s'ouvrit devant nous mais le train n'était pas encore là.
Nous attendîmes. Certains s'assirent sur leurs sacs. D'autres restèrent debout, les mains dans les poches. Kai alla s'appuyer contre un pilier, un peu à l'écart. Le vent du quai souleva une mèche de ses cheveux. Il la repoussa d'un geste lent, du plat de la main, en inclinant légèrement la tête en arrière. Sa nuque apparut, fine, prolongeant la ligne de sa colonne. Je suivis cette ligne imaginaire plus bas, sous le col, là où le survêtement cachait son torse magnifique que j'avais vu lundi soir et que j'avais vu sur Instagram. Je l'imaginais sous le tissu. Je voyais encore chaque fois que je fermais les paupières.
— Vous êtes déjà fatigués, les gars ? lança le coach aux garçons assis sur leurs sacs.
Deux ou trois se relevèrent en riant, Julien resta un instant assis, provocateur, puis se leva.
Le train arriva dans un souffle d'air chaud. Nous montâmes. Kai s’installa près d'une fenêtre. J’aurais voulu m'asseoir à côté de lui, passer les deux prochaines heures à le sentir respirer. Mais il fallait rester discret. À force, les autres auraient remarqué. Je vis une place libre à côté de Julien. Je m'assis près de lui, le cœur un peu serré.
Nathan s'installa à côté de Lancelot, un gars sympa en L2 de Staps qui jouait central.
Le train s’ébranla, et le paysage commença à défiler derrière les vitres. Les vignes et les collines de garrigue, baignées par la lumière dorée du soleil couchant, semblaient se fondre dans une toile impressionniste. Je fixais le paysage sans vraiment le voir.
Julien, assis à côté de moi, feuilletait distraitement un magazine de sport. Lui aussi n’était pas mal physiquement, il fallait bien l’admettre — j’avais d’ailleurs remarqué son ventre dès le premier entraînement. En fait, tous les garçons de cette équipe étaient plutôt agréables à regarder. Mais avec Kai dans l’équipe… c’était comme observer le ciel un soir de pleine lune : toutes les étoiles s’effaçaient devant l’éclat de ce corps céleste.
Le coach sortit de son sac des sandwichs enveloppés dans du papier aluminium et nous en distribua un à chacun.
— Menu du jour : poulet crudités. Désolé, pas de caviar aujourd’hui, plaisanta-t-il. Mais si vous gagnez les matchs de poule, je vous invite au restau.
On éclata de rire, et je dévorai le mien rapidement.
Soudain, le téléphone du coach vibra. Il le sortit, regarda l'écran, puis se tourna vers nous.
— Les gars, le tirage vient de tomber. Je vous envoie la photo.
Il tapota quelques secondes sur son téléphone. Aussitôt, nos portables vibrèrent les uns après les autres. Je déverrouillai le mien. Une photo du tableau des poules, un peu floue, prise à la va-vite.
— Poule B, annonça le coach. Nîmes demain à 9h00, puis Béziers à 13h00, et Perpignan à 17h00. Les deux premiers de chaque poule iront directement en demi-finales dimanche matin.
Nathan siffla doucement.
— Perpignan, ça va être chaud, dit-il.
— Vous êtes capables de battre tout le monde si vous restez concentrés, coupa le coach.
Il se rassit. Le silence revint, mais ce n'était plus le même. Une tension légère s'était installée, faite d'excitation et de trac. À côté de moi, Julien avait sorti son téléphone. Il plissait les yeux sur une photo.
— Nîmes, murmura-t-il. Je connais leur ailier. Rapide. Mais il s'essouffle dans les longs sets.
— Tu les as déjà joués ? demandai-je.
— L'an dernier. En quart de finale d'un tournoi. Et ils tapent fort dans le ballon, ces mecs. Ils jouent comme des vrais. C'est pas des pédés.
Il se tut soudain, comme s'il réalisait ce qu'il venait de dire, puis haussa les épaules.
— Enfin bon, on peut plus rien dire maintenant… Mais on est entre nous. Ils sont solides, quoi.
Je renchéris aussitôt. C'était devenu un réflexe : abonder dans le sens de ce genre de vannes pour qu'il n'y ait aucun doute sur moi. Sourire. Opiner.
Julien repris :
— D’ailleurs…
Il s'interrompit, hésita à dire quelque chose, puis reprit.
— Cette fois, la marge avec Nîmes sera plus grande.
Le train continuait sa route. Dehors, le ciel vira à l’orange puis au mauve. Je voyais Kai, un peu plus loin dans le wagon, silencieux, qui regardait par la vitre, la lumière caressant son visage. Chaque respiration, chaque mouvement, chaque reflet sur la vitre me faisait frissonner. J’étais là, assis, presque immobile, mais vibrant de tout mon être, conscient de chaque détail, de chaque fibre de ce garçon que je n’arrivais pas à quitter des yeux.
💬 Commentaires 3
Enfin, j'ai bien apprécié ce long chapitre ferroviaire !