Chapitre 17 : Poule B
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux de la chambre, fins et bon marché, qui laissaient passer plus de clarté qu’ils n’en retenaient. Je levai les yeux vers mon téléphone, qui chargeait sur la table de nuit : 6h50.
La chambre était silencieuse, sauf le souffle régulier de Kai, endormi à côté de moi. Sa tête reposait sur son oreiller, un écrin pour ce visage magnifique. Je bougeai légèrement, juste assez pour l’observer sans le réveiller : ses cheveux en bataille, la courbe de ses sourcils, la ligne nette de sa bouche, ses lèvres… chaque détail me retenait dans un mélange d’émerveillement et d’angoisse douce.
J'avais eu du mal à m'endormir à côté de lui, la nuit dernière. Je m'étais même demandé si j'y arriverai. Mais finalement, je fus emporté par une sérénité. Celle d'être à ses cotés. Sa respiration était apaisante.
Je restai immobile, là, le regardant, goûtant l’instant, jusqu’au moment où nos portables sonnèrent à l’unisson à 7h00.
Kai s’étira avec une grâce féline, bâilla, puis se frotta les yeux.
— T’as bien dormi ? demandai-je, la voix encore rauque.
Il se redressa un peu sur l'oreiller, un sourire flottant au coin des lèvres.
— Comme un bébé, répondit-il, avant de me lancer un regard qui me fit frissonner.
Puis il se leva.
Le drap glissa sur ses hanches, révélant la ligne ferme de ses cuisses. Une bosse discrète sous le tissu du caleçon trahissait un corps encore à moitié endormi, mais déjà éveillé. Il se dirigea vers son sac, retira son t-shirt, puis fit glisser son caleçon le long de ses hanches.
Il était de dos. La lumière pâle de l'aube dessinait chaque relief de son corps : ses épaules larges, son dos lisse et puissamment musclé, la colonne vertébrale qui creusait un sillon jusqu'au creux de ses reins, puis la courbe ferme de ses fesses. Chaque mouvement faisait rouler les muscles sous sa peau dorée avec une fluidité presque hypnotique. Je restai là, immobile, incapable de détourner les yeux.
Il fouilla dans son sac, en sortit un boxer de compression qu'il enfila avec naturel. Puis il prit son déodorant et le vaporisa sur son torse et sous ses bras, se retournant légèrement. L'odeur fraîche et boisée se répandit dans la chambre. Quand il leva un bras, ses abdominaux se tendirent, nets sous la peau.
Il enfila son short, son maillot, ses chaussettes, puis son survêtement.
Je me levai à mon tour pour m’habiller. Cette fois, je ne retournai pas dans la salle de bain. Parce que bon, on était deux mecs, non ? Et c’était normal, non, de s’habiller devant son coéquipier ?
Mes gestes furent simples, efficaces. Pas de lenteur, pas d'hésitation.
Quand j'eus fini, Kai me regarda.
— Prêt ? demanda-t-il enfin, ses yeux accrochant les miens avec ce mélange de malice et de douceur qui me déstabilisait.
— Oui, répondis-je, un peu plus vite que je ne l’aurais voulu.
Nous descendîmes ensemble, laissant derrière nous la chambre silencieuse. Les escaliers de l’hôtel craquaient légèrement sous nos pas encore lents du matin. Devant moi, Kai descendait une marche après l’autre, une main glissée dans la poche de son survêtement, l’autre tenant distraitement la rambarde métallique.
Nous arrivâmes dans la petite salle du petit-déjeuner. L’odeur du café, des pains grillés et des céréales flottait dans l’air. Le coach tournait autour de la table comme un chef d’orchestre.
— Protéines, les gars. Pas que des céréales. Lait, œufs, jambon. Et un fruit, au moins.
Il posa une main sur l’épaule de Julien, qui avait chargé son assiette de viennoiseries.
— Tu veux jouer ou faire la sieste sur le terrain ?
Julien soupira, reposa le croissant, prit une banane.
Kai, à côté de moi, se servait du fromage blanc et une pomme. Il mastiquait calmement, le regard ailleurs, concentré sur la journée qui venait. Le fromage blanc crémeux collait à la cuillère, et l’odeur acidulée des pommes fraîches se mêlait à celle du café chaud. Je l’imitai en avalant un yaourt sans goût, l’estomac noué par l’excitation et le manque de sommeil.
De l'autre côté de la salle, Thomas dit quelque chose de drôle — je n’entendis pas quoi — et Nathan, Lucas et Maxime rirent aux éclats.
L'ambiance était légère mais également chargée. Trois matchs aujourd’hui, dont celui contre Perpignan pour finir la journée, qui ne serait pas facile.
* * *
Le gymnase était à vingt minutes à pied. Un bâtiment entouré de platanes, avec des lignes peintes sur le bitume devant l’entrée. L’odeur du chlore d’une piscine voisine flottait jusqu’au parking.
À l’intérieur, les gradins métalliques étaient presque vides. Quelques parents, quelques copines, un gars avec une casquette qui notait sur un carnet. Le terrain était parfait : parquet ciré, filet tendu, lumière blanche des néons.
Le coach nous fit ranger nos sacs, puis donna les consignes.
— On commence par un échauffement sérieux. Dix minutes de footing, puis gammes. Je veux des jambes légères et des têtes froides.
On courut en cercle autour du terrain. Kai était devant moi. Je regardais ses omoplates bouger sous son maillot, la nuque offerte, les cheveux qui rebondissaient à chaque foulée. Il ne se retournait pas. Il était dans sa bulle, déjà dans le match.
Le premier match commença à 9h, contre Nîmes.
Je m’assis sur le banc, le survêtement encore fermé, un peu honteux d’être là à regarder les autres jouer. Mais le coach avait été clair : je commençais remplaçant. Il fallait apprendre, observer.
Kai était titulaire, bien sûr.
Dès les premiers échanges, il fut partout. Réception impeccable, passe précise, attaque puissante. Il sautait comme si le parquet n’existait pas. Ses smashes claquaient contre le terrain adverse avec un bruit sec, irrésistible. À chaque point marqué, il se retournait vers ses coéquipiers, un petit sourire en coin, les yeux brillants.
Je sentis mes doigts se crisper sur mes cuisses. Ce n’était pas de la jalousie. C’était de l’admiration. De l’envie, aussi — envie d’être comme lui, d’être à ses côtés, d’être vu par lui.
L’équipe gagna 2 sets à 0. Vingt-cinq à vingt et un, puis vingt-cinq à dix-neuf. Kai marqua les trois derniers points. Le coach nous félicita, mais déjà il tournait son regard vers le match suivant.
— On ne lâche rien. Le deuxième match sera plus dur.
Le déjeuner fut rapide, dans un self près du gymnase. Pâtes, jambon, compote. Le coach surveilla nos assiettes.
— Pas trop de gras. Restez légers.
Je mangeai à côté de Nathan, qui était resté sur le banc pendant tout le premier match, comme moi. Il ne parlait pas beaucoup. Il grignotait ses pâtes sans enthousiasme.
— T’inquiète, lui dis-je. Tu joueras le prochain, peut-être.
Il haussa les épaules. Mais son regard trahissait une petite tristesse.
* * *
Le deuxième match était contre Béziers. Le coach fit tourner l’équipe.
— Nathan, tu entres au deuxième set. Hugo, prépare-toi, tu rentres en cours de match si on a besoin de souffler.
Mon cœur s’emballa. Jouer ? Déjà ?
Le match commença. Béziers était plus costaud que Nîmes. Les échanges s’allongeaient. Kai transpirait, son maillot collait à sa peau. Je le regardais plonger, se relever, frapper. Il était magnifique, même épuisé.
Au milieu du deuxième set, le coach se tourna vers moi.
— Hugo, tu remplaces Lucas. Tiens la réception, simple et propre.
J’ôtai mon survêtement d’une main tremblante. Mes jambes étaient lourdes, mon cœur battait trop vite. Je m’avançai sur le terrain. Kai me regarda, fit un signe de tête.
— Tranquille, dit-il. Comme à l’entraînement.
Le premier ballon arriva sur moi. Je le reçus du mieux possible, les bras tendus, le corps bas. La balle fila vers le passeur. Puis l’échange continua, et soudain, je ne pensai plus. Mon corps savait. Mes pieds glissaient, mes bras se tendaient, et le ballon passait.
Je marquai même un point, sur un contre improvisé. Le coach hurla quelque chose depuis le banc. Kai vint me taper dans la main.
— Bien joué, sourit-il.
Je n’entendis pas la suite. Tout ce que je voyais, c’était son sourire.
On gagna 2 sets à 1. Serré. Mais on gagna.
* * *
L’après-midi était bien entamé lorsque le troisième match commença contre Perpignan, l’équipe locale. Le public était plus nombreux, plus bruyant. Des supporters frappaient sur les gradins métalliques, scandaient des slogans.
Le coach nous rassembla.
— Oubliez le bruit. Restez dans votre jeu.
Kai était fatigué. On le voyait à sa respiration plus courte, à ses épaules qui tombaient un peu entre les points. Mais il ne baissa jamais les bras. Il tint le filet comme un mur, comme un rempart.
Je ne jouai pas cette fois. Je regardai, les poings serrés, en serrant les dents à chaque point perdu, en levant les bras à chaque point gagné. À la fin du du match, Kai smasha le dernier ballon si fort qu’il rebondit jusqu’aux gradins.
Victoire. Deux sets à zéro. Premiers de la poule.
Sur le terrain, les gars s’agglutinaient, se tapaient dans le dos, hurlaient leur joie. Kai s’essuya le front avec son avant-bras, puis me chercha des yeux. Nos regards se croisèrent. Il me fit un petit signe de tête.
Était-ce moi qui interprétais mal, ou y avait-il quelque chose entre nous ?
Dans les vestiaires, l’ambiance était électrique. Les joueurs parlaient fort, riaient, se lançaient des serviettes mouillées. L’odeur de sueur et de déodorant remplissait l’air. Le coach entra, un large sourire aux lèvres.
— Les gars, vous avez été formidables. Vraiment. Je suis fier de vous.
Il se tut un instant, le temps que le bruit retombe.
— Pour vous récompenser, on va manger au restaurant ce soir. Mais attention : demi-finale demain matin, et peut-être finale l’après-midi. Donc on mange sain, on rentre tôt, et on dort. Pas de folies, et bien sûr pas d'alcool, compris ?
Les joueurs applaudirent. Thomas fit une plaisanterie et tout le monde rit.
Kai était assis sur le banc, à côté de moi, en train de défaire les lacets de ses chaussures. Il leva les yeux vers moi.
— T’as bien joué, aujourd’hui, Hugo.
— Merci, répondis-je, la gorge serrée. Toi, t’étais… incroyable.
Il sourit, haussa les épaules, comme si ce n’était rien.
— C’était une bonne journée, dit-il.
Je hochai la tête. Une bonne journée, oui. La meilleure depuis mon arrivée dans le Sud.
Peut-être même la meilleure tout court.
💬 Commentaires 3
Peut-être que Kai sera un peu plus détendu et parlera plus de lui ce soir. D'ailleurs, ça ne m'étonne pas que lui mange équilibré, c'est nécessaire afin d'avoir une peau parfaite pour ses shootings photos ;)