Chapitre 20 : Le jour d'après
La première chose que je sentis, ce fut sa chaleur.
Mon visage était enfoui contre sa nuque, mon bras passé autour de sa taille. Le jour s'était levé sans bruit. La chambre baignait dans une lumière pâle, encore hésitante.
Les souvenirs de la nuit affluèrent comme une vague : ses lèvres, ses mains, son souffle mêlé au mien. Mon cœur se mit à battre trop vite. J'avais aimé ça. J'avais aimé chaque seconde. Mais une honte froide me serra l'estomac.
Qu'est-ce que j'ai fait ?
Putain, j'avais embrassé un garçon.
Je retirai doucement mon bras, centimètre par centimètre, pour ne pas le réveiller. Il ne bougea pas. Sa respiration restait lente, régulière. Je me tournai sur le dos, fixant le plafond.
Mon corps se souvenait de tout. Ma tête, elle, tentait d'oublier. Pas les gestes, pas la chaleur, pas le goût de ses lèvres — ça, je voulais le garder précieusement, comme un trésor fragile. Mais ce que tout cela disait de moi. Ce que les autres en penseraient. Ce que Kai en penserait, lui, au réveil.
Regarder des torses nus sous le soleil, c'était sans conséquence. Embrasser un garçon, c'était tout un monde qui basculait.
Est-ce qu'il regrette ? Est-ce qu'il va faire comme si de rien n'était ?
J'entendis un mouvement à côté de moi. Kai s'étira, puis se frotta les yeux. Il ne me regarda pas tout de suite. Il resta un moment immobile, le visage tourné vers le plafond, comme moi.
— Salut, murmura-t-il.
Sa voix était neutre. Fatiguée. Impénétrable.
— Salut, répondis-je.
Silence. Le genre de silence qui pèse, qui dit tout ce qu'on n'ose pas dire.
Je me levai. Mes pieds touchèrent le sol froid.
— Je vais me brosser les dents, dis-je.
Dans la salle de bain, je me regardai dans le miroir. Mes joues étaient roses. Mes yeux brillaient encore un peu. J'ouvris le robinet, fis couler l'eau froide sur mon visage. Pour me calmer. Pour effacer les traces.
Ce n'est pas grave. Ça ne veut rien dire. Ça arrive.
Mais je savais que c'était un mensonge.
Quand je sortis, Kai était déjà en survêtement. Il était assis sur le bord du lit, les mains sur les genoux. Il me regarda. Ses yeux étaient clairs, mais je ne pus y lire grand-chose.
— Hugo… dit-il, sa voix hésitante.
Il s'arrêta. Ses doigts se crispèrent sur ses genoux. Il semblait chercher ses mots, les peser, les trouver trop lourds. Il baissa les yeux un instant, puis les releva vers moi. Le silence s'installa entre nous. Pas un silence lourd, pas un silence gêné. Un silence fragile, fait de mots retenus, de questions qu'on n'ose pas poser. Je sentais mon cœur battre trop fort, mes paumes devenir moites, mes pensées s'embrouiller.
— On descend ? finit-il par lâcher, comme si c'était la seule chose qu'il osait encore dire.
Je hochai la tête, trop vite.
Je me tournai vers mon sac et en sortis mon maillot, mon short, mes chaussettes. Mes gestes étaient lents, presque mécaniques. Je me changeai, enfilant ma tenue de joueur. Le tissu du maillot glissa sur ma peau, froid contre ma chair encore tiède de la nuit. Puis le survêtement, dont la fermeture éclair résista un instant à mes doigts maladroits. Je ne le regardais pas.
Quand j'eus fini, je me retournai vers lui. Il s'était levé. Il attendait près de la porte, les mains dans les poches.
Je le suivis sans un mot.
Dans l'escalier, nos pas résonnaient sur les marches, lents, comme s'ils hésitaient à nous emmener plus loin. Je regardais le dos de Kai, sa nuque, ses épaules. Je voulais lui dire quelque chose, n'importe quoi, pour briser ce mur que le matin avait construit entre nous. Mais aucun mot ne venait.
Je sentais sa présence à quelques centimètres de moi, cette chaleur qui avait été contre la mienne quelques heures plus tôt. Et pourtant, il semblait si loin, comme si la nuit avait été un rêve dont nous étions en train de nous réveiller. J'aurais voulu poser ma main sur son épaule, le ralentir, le forcer à me regarder, à me dire ce qu'il pensait vraiment. Mais je restai figé, les bras ballants.
À mi-chemin, il ralentit. Presque imperceptiblement, comme si lui aussi hésitait. Mais il ne se retourna pas. Il continua de descendre, une marche après l'autre. Je n'osai pas dire un mot. Je n'osai pas le toucher. Je me contentai de le suivre, comme une ombre.
Au petit-déjeuner, on s'assit loin l'un de l'autre. Nathan me regarda, comme s'il sentait que quelque chose n'allait pas. Je détournai les yeux.
Kai, de l'autre côté de la table, beurrait une tartine sans lever la tête. Il semblait ailleurs.
Il regrette, pensai-je.
Et mon estomac se serra un peu plus.
Mais à un moment, nos regards se croisèrent. Juste une seconde. Il ne souriait pas, mais il ne détourna pas les yeux non plus. Puis il baissa la tête vers son assiette.
Ce n'était pas un pardon. Ce n'était pas un « tout va bien ». Ce n'était même pas un signe. Mais ce n'était pas un rejet non plus.
Je finis mon yaourt en silence.
— Tout le monde est prêt ? demanda le coach. Les demis commencent dans une heure.
On hocha la tête.
Nous marchâmes jusqu'au gymnase.
Kai était devant moi, à côté de Nathan. Je voyais son dos. Il ne s’était pas retourné une seule fois.
Il pense à cette nuit. Il regrette. Il ne veut plus me regarder.
Le gymnase était le même que la veille. Mêmes gradins métalliques, même lumière blanche des néons. Mais l’atmosphère avait changé. C’étaient les demi-finales.
L’adversaire était une équipe de Narbonne. Costauds, grands, agressifs. Le coach nous avait prévenus : « Ils jouent vite, ils servent fort. On doit être solides en réception. »
Pendant l’échauffement, je regardais Kai. Il courait, sautait, mais ses gestes étaient mous. Il ratait des réceptions faciles. Il ne parlait à personne. Il ne souriait pas.
Le coach s’en rendit compte.
— Kai, ça va ? lui demanda-t-il à voix basse.
Kai hocha la tête, sans répondre.
Le match commença.
Dès les premiers échanges, on sentit que quelque chose clochait. Les services de Narbonne arrivaient trop vite. Les smashes de Kai, d’habitude si puissants, manquaient de précision. Il touchait le filet, envoyait la balle dehors. Il n’était pas dedans.
Je le voyais depuis le banc. Chaque erreur le rendait plus tendu. Il se passait la main dans les cheveux, regardait le sol, évitait le regard du coach.
Le coach fit entrer Nathan à la fin du deuxième set. Il tint le terrain, mais c’était trop tard. On perdit le premier set vingt-cinq à dix-huit. Le second, vingt-cinq à vingt. L’équipe de Narbonne était trop forte, mais surtout, nous n’étions pas là.
Défaite. Deux sets à zéro.
Dans les vestiaires, c’était le silence. Personne ne parlait. Certains joueurs regardaient leurs chaussures. Julien avait les yeux rouges. Le coach entra, le visage fermé.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé ce matin, mais ce n’était pas vous. On en reparlera à l’entraînement. Pour l’instant, on se ressaisit. Il reste le match pour la troisième place.
Kai était assis dans un coin, seul. Il n’avait pas enlevé ses chaussures. Il regardait le mur.
Je voulais aller vers lui. Lui dire que ce n’était pas grave. Lui dire que c’était de ma faute. Mais je n’osais pas.
On joua la petite finale contre Béziers, l’équipe qu’on avait battue la veille. Mais c’était pire. Kai, lui, n’existait plus sur le terrain. Il manqua plusieurs services, se prit les pieds dans une course, laissa filer une balle qui était à portée de main. Le coach le remplaça à la fin du deuxième set.
Je le regardai s’asseoir sur le banc. Il prit une serviette, se couvrit le visage. Il ne bougea plus.
On perdit encore. Deux sets à zéro.
Quatrièmes du tournoi.
💬 Commentaires 3
J'espère que le coach et les autres ne seront pas trop durs au regard de ce qu'il vient de se passer sur le terrain.
Pour Hugo, c'est manifestement dur de s'accepter même s'il sait qu'il est, un homosexuel, il préfère croire que non. Parte que c'est plus simple dans une société qui reste homophobe.
Jusqu'à maintenant il pouvait se dire que c'était pas important.
Et ensuite, tant qu'il n'aura pas fait l'amour avec un garçon, il sera encore dans la possibilité du déni. Se prétendre que c'est juste pas important …
Et Kai à l'air d'en être au même point.
Bref tant qu'ils ne se seront pas accepté, ça va être compliqué.
Je plains l'entraîneur, il n'a pas fini d'avoir des déceptions.