Chapitre 21 : Narbonne
Dans le train du retour, personne ne parlait. Le coach, tassé dans son siège, gardait les yeux fermés sans dormir. Autour de nous, les joueurs fixaient leurs téléphones ou s’étaient assoupis, assommés par la défaite.
Kai s’était installé tout à l’arrière du wagon, seul. Je n’osai pas le rejoindre.
Dehors, le ciel était gris. La Méditerranée, qu’on longeait par instants, avait perdu son bleu. Tout était mat, éteint, comme passé au filtre de ma fatigue — ou de ma honte.
Je pensai à la nuit précédente. À ses baisers. À sa main dans la mienne. À ce souffle qu’il avait laissé échapper contre ma joue avant de s’endormir.
Est-ce que c'était à cause de ça qu'il avait été si absent sur le terrain aujourd'hui ? Qu'il n'avait pas entraîné l'équipe, qu'il avait raté ses services, ses réceptions, qu'il était passé à côté de tout ? Est-ce que cette nuit l'avait désarmé autant qu'elle m'avait désarmé ?
Mais la vraie question n'était pas là. Pas vraiment. Elle était plus profonde, plus intime, plus douloureuse.
Où en étions-nous, lui et moi ?
La question tournait en boucle,
Ce baiser avail-il été une faute ? Une erreur ? Une chose qu'on n'aurait pas dû faire, qu'on ne referait pas ?
Les marais salants défilaient derrière la vitre, flous, sans importance. Le bruit des roues sur les rails remplissait le silence du wagon. Mais dans ma tête, il n'y avait que lui. Son souffle. Ses doigts. Cette question qui restait sans réponse.
Le train ralentit, puis s’immobilisa en pleine voie. Quelques minutes, puis une annonce grésilla dans les haut-parleurs : « Notre train est immobilisé en pleine voie. » Ah bon ? On n’avait pas remarqué. Je faillis sourire, mais rien ne vint. Une autre annonce précisa que, pour notre sécurité, il ne fallait pas descendre. Au cas où quelqu’un aurait eu l’idée d'aller pousser le train jusqu’à la prochaine station-service…
L'attente s'étira, molle et sans fin. Le coach croisa les bras, fixa le plafond du wagon sans rien dire. Le train reprit enfin, doucement, s'arrêtant de temps en temps, comme s'il avançait à regret.
Le temps passait. Le train finit par entrer en gare de Narbonne. La voix SNCF retentit à nouveau, plus nette, plus définitive :
« Mesdames, Messieurs, en raison d’un problème sur le matériel roulant, ce train est terminus Narbonne. Un TER Occitanie partira de la voie 2 dans 45 minutes. Il desservira les gares de Béziers, Agde, Sète, Frontignan, Villeneuve-lès-Maguelone et Montpellier-Saint-Roch. Tous les voyageurs sont invités à descendre du train. La SNCF vous remercie pour votre compréhension et vous souhaite un bon voyage. »
Le coach se leva en soupirant. Nous prîmes nos sacs et descendîmes sur le quai. Le groupe se dispersa aussitôt : certains partirent en quête d’un café, d’autres s’affalèrent sur les bancs, le regard vide.
Je restai debout, mon sac en bandoulière. Mon regard chercha Kai, là-bas, un peu à l’écart, adossé à un pilier. Il ne regardait rien, les mains dans les poches.
À un moment, il tourna la tête. Nos regards se croisèrent — une seconde à peine. Il détourna les yeux, mais pas assez vite pour que je n’y voie pas quelque chose de trouble. Ni colère, ni indifférence. Plutôt une question, encore mal formulée.
Je restai immobile un long moment. Puis mes jambes décidèrent pour moi.
Je m’approchai. Kai ne bougea pas. Il garda les yeux fixés sur le quai d’en face, les mâchoires serrées. Je m’arrêtai à un mètre de lui, pas trop près. Juste assez pour qu’il sache que j’étais là.
— On peut parler ? demandai-je, la voix plus rauque que je ne l’aurais voulu.
Il hocha la tête, lentement, sans me regarder. On s’écarta encore un peu, jusqu’à un coin désert du quai, derrière un panneau d’affichage. Le vent s’engouffrait entre les bâtiments de la gare. Kai croisa les bras, comme pour se protéger.
Il parla le premier, les yeux baissés.
— Pour hier soir… Je suis désolé.
Le mot tomba comme une pierre dans mon estomac. Désolé. Celui que je redoutais. Celui qui signifiait tout et rien à la fois.
— De quoi ? demandai-je, alors que je savais très bien.
Il releva la tête, juste assez pour croiser mon regard, puis détourna les yeux. Il passa une main dans ses cheveux, un geste nerveux, presque coupable.
— Ce qui s'est passé. Dans la chambre. C'était… je ne sais pas ce qui m'a pris.
— Ce n'est pas de ta faute. C'est moi qui ai avancé mes lèvres.
Un silence. Le vent siffla entre les panneaux, emportant des papiers sur le quai. Je cherchai quelque chose à dire, mais les mots refusaient de venir. Alors il continua, la voix plus basse, presque un murmure que je devais tendre l'oreille pour entendre.
— J'avais jamais… fait ça avant, Hugo. Je ne suis pas…
Il ne finit pas sa phrase, comme si le mot qui venait était trop lourd, trop définitif.
— Comme quoi ? demandai-je, plus froidement que je ne le voulais.
Kai pinça les lèvres, ses doigts s'agrippant au tissu de sa veste comme à une bouée.
— Tu sais très bien ce que je veux dire, souffla-t-il.
Je le savais. Bien sûr que je le savais.
Il releva enfin les yeux vers moi. Et là, je vis autre chose que du rejet. Il y avait de la peur. Une peur immense, ancienne, qui ne me visait pas vraiment. Une peur de lui-même, peut-être. La même que celle j'éprouvais moi-même, sans doute.
Je pris une inspiration, comme pour plonger.
— Ça m'a plu.
Il baissa la tête, la secouant doucement, comme s'il secouait des pensées trop lourdes.
— Je suis désolé, répéta-t-il. Pour ce matin. Pour t'avoir évité. Pour… tout.
— C'est moi qui suis désolé, répondis-je. J'aurais pas dû t'embrasser sans savoir si…
— Non. Il m’interrompit d’un geste timide, sa main effleurant la mienne comme pour me supplier de me taire. C’était… C’était bien.
Le mot plana entre nous, fragile comme un oiseau tombé du nid. C’était bien. Pas une déclaration, pas une promesse. Juste une vérité qu’il osait poser là, sur ce quai gris de Narbonne.
Une annonce grésilla dans les haut-parleurs. Le TER pour Montpellier entrait en gare, voie 2. Les joueurs commençaient à ramasser leurs sacs.
Kai se redressa. Il passa une main rapide sur ses yeux, comme s’il en chassait quelque chose, puis il m’adressa un sourire pâle, presque coupable.
— On y va ?
J’acquiesçai. On ramassa nos sacs côte à côte. Avant de rejoindre le groupe, il effleura mon poignet — un contact furtif, à peine un frôlement, que personne d’autre ne pouvait voir.
— Merci, murmura-t-il.
Puis il s’éloigna vers le train, me laissant seul avec ce simple mot. Je ne savais pas ce que ce « merci » voulait dire. Mais peut-être fallait-il simplement l’écouter comme une mélodie inachevée mais déjà envoûtante.
💬 Commentaires 5
En tout cas, je suis bien content qu'ils se soient parlés !
Par contre, je trouve le coach pas sympa. C'est aussi son rôle de réconforter son équipe quand il y a une défaite et là, on dirait plutôt qu'il boude comme un enfant.
Point bonus pour la jolie comparaison ornithologique.