Chapitre 24 : Au son du tambour
Après m’être rhabillé, je sortis de ma chambre, l’esprit encore embrumé par l’image de Kai. Je descendis acheter quelque chose à manger au kebab en bas de la résidence. L’odeur de viande grillée flottait jusque sur le trottoir. À l’intérieur, il faisait chaud. Trop chaud.
— Chef, qu’est-ce que je te sers ? demanda le patron derrière le comptoir.
J’hésitai une seconde en parcourant le menu lumineux au-dessus de sa tête, incapable de me concentrer vraiment.
— Euh… un kebab frites. Sauce blanche.
Le patron hocha la tête et se remit aussitôt au travail. Le bruit du couteau électrique contre la broche tournante remplit la petite salle.
Je m’installai près de la vitre avec mon plateau quelques minutes plus tard. Le pain brûlait un peu mes doigts. Dehors, des étudiants passaient par petits groupes, sacs sur l’épaule, cigarettes à la main. Par moments, des éclats de rire venaient depuis l’extérieur, étouffés par la vitre du kebab.
Je sortis mon téléphone. Le message était toujours là.
« Je pense à toi. »
En dessous : deux petites coches grises. Reçu. Pas lu.
Mon ventre se serra légèrement. Je reposai le téléphone face contre la table et essayai de manger. Une bouchée. Puis une autre. Impossible de penser à autre chose. Toutes les trente secondes, je retournais l’écran.
Toujours rien. Deux coches grises.
Je repris une frite froide, sans faim.
Une vibration. Mon cœur bondit si fort que j’en eus presque mal. Je saisis immédiatement le téléphone. Mais ce n’était qu’une alerte Instagram sans importance.
* * *
Je remontai finalement dans ma chambre avec la sensation d’avoir laissé quelque chose de moi sur la table du kebab.
L’air y était devenu étouffant. J’ouvris la fenêtre, et le vent frais de septembre entra d’un coup.
Il fallait que je m’occupe. N’importe quoi plutôt que rester assis à attendre une réponse. Me concentrer sur les lectures pour la fac serait difficile.
Je regardai le sac de linge sale dans un coin de la pièce.
Un lundi après-midi, c’était le moment idéal pour la laverie. La plupart des étudiants étaient en cours. Les machines seraient libres, le sous-sol désert. Pas de file d'attente, pas de voisin qui engage la conversation. Juste le bruit du tambour et mes propres pensées.
Je descendis les escaliers deux à deux, ma lessive sous le bras.
La laverie était vide, comme prévu. Une pièce étroite, mal éclairée par un néon qui clignotait par intermittence. Deux machines à laver, un sèche-linge qui, d'après les rumeurs, n'essorait jamais vraiment. Une affiche sur le mur rappelait les horaires et le prix.
Je passai la carte devant le lecteur, versai la lessive, lançai le cycle. La machine émit un bip, puis l'eau commença à couler derrière le hublot. Le tambour se mit à tourner, lentement d'abord, puis plus vite.
Je m'adossai au mur, sortis mon téléphone et vérifiai si le message avait été lu. Toujours pas.
Je rangeai l'appareil dans ma poche, croisai les bras, et regardai le linge tourner. Le mouvement circulaire était presque hypnotique. Les maillots bleu marine, les chaussettes, le caleçon — tout se mêlait dans l'eau savonneuse, comme les images dans ma tête. La machine ronronnait. Le néon clignotait. Le temps s'étirait.
Au bout de cinq minutes, je ressortis le téléphone.
Et là, mon cœur s'arrêta. Les deux coches étaient bleues. Bleues. Pas grises. Bleues. Lu. Kai avait lu mon message.
Je fixai l'écran, incapable de bouger, incapable de respirer normalement. Il avait lu. Il savait. « Je pense à toi. » Ces trois mots, il les avait sous les yeux. Et maintenant, quoi ? Il tapait ? Il réfléchissait ? Il reposait son téléphone sans répondre ?
La machine continuait de tourner, indifférente. Le tambour battait, battait, comme mon cœur contre mes côtes.
Je reposai le téléphone sur mes genoux, l'écran toujours allumé, et je fixai les deux petites coches bleues comme si elles pouvaient m'apprendre quelque chose de plus. Comme si leur couleur pouvait contenir une réponse.
Une minute passa. Deux. Trois.
Rien.
Je me levai, fis quelques pas dans la laverie. Le néon clignota deux fois. Le linge tournait. Je revins m'asseoir sur le banc.
Et puis soudain, le téléphone vibra.
Pas une alerte Instagram cette fois. Une notification de message. Mon cœur s’arrêta, puis reparti, deux fois plus vite.
Je saisis l'écran. La notification flottait en haut de l'écran, toute simple, presque trop petite pour ce qu'elle contenait.
Kai : « Moi aussi. »
Deux mots. Rien de plus. Mais ces deux mots contenaient tout.
Je restai figé, les yeux rivés à l'écran. Derrière moi, la machine s'étrangla dans un essorage brutal ; le tambour battant comme un second cœur, aussi fou que le mien, une furie mécanique qui faisait trembler le sol sous mes pieds.
Le monde entier venait de basculer.
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