Chapitre 25 : Ce soir tard

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1289 mots

Après un court instant, je repris mes esprits. Le tambour de la machine à laver tournait toujours. Je relus le message... « Moi aussi.»

Peut-être pourrais-je le voir ce soir ?

Moi : T’es où ?

Trois petits points apparurent immédiatement en bas de l’écran. Il écrivait. Puis ils disparurent. Mon estomac se noua. J’attendis, les doigts agrippés au téléphone, comme si je pouvais forcer les mots à apparaître plus vite.

Kai : A Nîmes.

Nîmes ? Qu’est-ce qu’il foutait à Nîmes ?

Les trois petits points dansaient en bas de l'écran. Il continuait à écrire.

Puis, enfin, le message s’afficha.

Kai : Pour le boulot, des photos...

Je l’imaginais aussitôt sous les lumières, torse nu, la peau huilée, une armée de stylistes autour de lui. Ses abdos tendus. Une pointe de jalousie me traversa même si je n'avais aucun droit sur lui. Puis une autre image s'imposa, plus douce : Kai, concentré, professionnel, son regard vague qui fixait l'horizon hors champ, comme sur la photo des rochers.

Kai : Pulls, chaussettes, écharpes, tout le catalogue d’hiver. Je crève de chaud, la clim’ fait de la figuration.

Moins sexy que des maillots. Cela dit, je ne doutais pas une seconde que Kai pouvait rendre sexy n'importe quoi — même une écharpe en laine qui gratte.

Moi : Tu rentres quand ?

Autour de moi, le linge continuait de tourner, dans une ronde aveugle.

Kai : Ce soir tard.

Merde.

Kai : Pause terminée... Il faut que je retourne sous les projos. À demain à l’entraînement ?

J’hésitai. Que devais-je écrire ? Un pouce levé ? Un « À demain » ou… quelque chose de plus engageant ? On s’était embrassés, quand même ! Je fixai l’écran, un sourire stupide aux lèvres, les doigts suspendus au-dessus du clavier. Et finalement…

Moi : À demain.

Je restai perdu dans mes pensées.

Le tambour de la machine à laver s'arrêta finalement, net, me faisant sursauter. Un bip strident déchira le silence. Je me levai, transférai le linge mouillé dans le sèche-linge et lançai le cycle, l'esprit ailleurs.

Mon téléphone vibra. Encore. Cette fois, c'était Nathan.

Nathan : Ça va ? T'avais l'air bizarre hier. Soirée chez Théo ce soir, film, tapas, bières. T'en es ?

J'hésitai. Une part de moi voulait rester enfermé, fixer le plafond en attendant. Mais l'autre part savait que c'était une mauvaise idée. Attendre seul, c'était laisser l'angoisse s'installer. Au moins là-bas, entouré, le temps passerait plus vite.


* * *


Lorsque j’arrivai chez Théo, l’appartement était déjà plein de rires et de voix mêlées. Une odeur de popcorn flottait dans l’air, mêlée à celle, plus âcre, du vin rouge. Théo, bien sûr, s’affairait près de la télévision, une télécommande à la main. Nathan était venu directement de la fac sans repasser par la résidence, son sac encore en bandoulière. Clara et deux autres filles que je ne connaissais pas — étudiantes en cinéma, elles aussi — riaient à une blague que je n’avais pas entendue, leurs verres à la main.

Des coussins étaient disposés par terre devant l’écran, et une bouteille de vin rouge trônait sur la table basse, déjà à moitié vide. Sur la télévision, l’interface d’une plateforme de streaming montrait l’affiche colorée du film.

— Hugo ! s’exclama Clara en me voyant. Tu es venu !

Elle me sourit, les joues déjà un peu roses, et tapota le coussin à côté d’elle. Je m’assis, posant mon téléphone sur l’accoudoir du canapé, l’écran tourné vers le bas. Juste au cas où.

Nathan était installé en tailleur devant nous, un verre de vin à la main, en grande discussion sur les dernières sorties cinéma. Il avait l’air parfaitement à l’aise, comme toujours.

— Tu as déjà vu Les Demoiselles de Rochefort ? me demanda Théo en me tendant un verre.

— Non, répondis-je, les doigts serrés autour du verre.

— Un classique, dit-il avec un sourire passionné. Catherine Deneuve, la musique de Legrand, les couleurs… Un vrai bonheur.

Clara me lança un regard amusé, se penchant légèrement vers moi. Je sentis son parfum, quelque chose de fleuri et de doux.

— Moi non plus, je ne connaissais pas tous ces vieux films avant, dit-elle en riant. Mais à force de traîner avec des intellos, je m’y suis faite. Ça change des soirées BDE, non ?

Théo lança le film. La pièce s’assombrit, et les premières notes de Michel Legrand emplirent l’espace. Je bus une gorgée de vin, son goût fruité contrastant avec l’amertume de ma situation. Le film était gai, coloré, plein de personnages qui se cherchaient sans se trouver. Je me laissai porter par la musique, les images.

Bien sûr, mon esprit, lui, était ailleurs. Kai.

Mon téléphone, posé sur l’accoudoir du canapé, semblait me narguer. Je l’attrapai, comme par réflexe, les doigts tremblants, comme si ce simple geste pouvait faire apparaître des mots par magie. Il avait déjà dit qu’on se verrait demain, mais… peut-être m’enverrait-il un message maintenant ? Quelque chose comme « Je suis en train de rentrer de Nîmes, j’ai hâte de te voir » ou même juste « À demain ». Un signe. N’importe quoi. Mais non. L’écran restait noir.

Le film avançait, et les chansons de Legrand continuaient de remplir la pièce. Sur l’écran, les sœurs jumelles Delphine et Solange cherchaient l’amour sans le trouver.

Clara, à côté de moi, vida son verre et le reposa sur la table basse, un peu maladroitement. Le pied du verre tinta contre la bouteille. Elle se tourna vers moi, les joues rouges, les yeux brillants d’une audace que je ne lui connaissais pas.

— Ta copine, à Paris… Elle est loin, non ? Et toi, t’es là. Seul.

Sa main se posa sur ma cuisse, franchement. Pas un effleurement. Une main entière, chaude, un peu moite à cause du vin. Elle serra légèrement. Je me figeai, sentant mes muscles se contracter.

— Clara…

— Quoi ? coupa-t-elle, un défi dans la voix. Je te plais pas ?

Je saisis doucement sa main sur ma cuisse et la reposai sur le coussin, entre nous.

— Clara, je suis désolé. Vraiment. Mais c'est… C'est sérieux, avec Emma

Elle me regarda, tendrement.

— Putain, Hugo…

Elle sourit, un sourire à la fois triste et amusé, comme si elle venait de réaliser quelque chose d’évident.

— ... en plus d'être mignon, t'es un mec bien.

Je restai figé un instant, les mots suspendus entre nous. Un menteur, surtout. Une crampe me noua le ventre, et l'ironie, amère, me brûla la gorge.

Elle secoua la tête, comme pour chasser l'ivresse, et se passa une main dans les cheveux. Puis, elle baissa les yeux vers ses mains, puis les releva vers moi, avec une lucidité qui me surprit. Ses yeux, d’habitude si vifs, étaient maintenant voilés par une émotion que je ne lui connaissais pas. Une émotion qui me fit me sentir encore plus minable.

— Désolée. J'ai trop bu. J'aurais pas dû. C'est juste que…

Elle hésita, baissa les yeux vers le coussin où nos mains s'étaient frôlées.

— C'est juste que je craque pour toi depuis le premier soir. La soirée BDE, tu te souviens ? Je pensais que tu avais compris. Je voulais pas te mettre mal à l'aise. T'as pas à te sentir coupable. Vraiment. Au contraire…

Elle ne finit pas sa phrase. Sa voix tremblait. La boule dans ma poitrine se resserra. Clara était belle, intelligente, drôle. Si seulement j'avais été attiré par les filles… Clara serait parfaite. Mais ce monde-là n'était pas le mien.

Elle se leva, un peu chancelante, et resta une seconde debout devant moi, comme si elle hésitait à ajouter quelque chose. Puis elle se dirigea vers la cuisine sans se retourner. Ses pas étaient lents, précautionneux, et sa main effleura le mur pour garder l'équilibre.

Nathan, Théo et les deux étudiantes continuaient à regarder le film, absorbés par la danse des jumelles sur l'écran. Personne n'avait rien remarqué.

Je restai seul sur le canapé, la chaleur de la main de Clara encore imprimée sur ma cuisse, et le silence du téléphone plus lourd que jamais.

💬 Commentaires 4

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Alex.s_18 • 1 semaine, 6 jours
A défaut de pas être un honnête gars, Hugo n'est pas un trompeur. Et je dote qu'il aurait pu, même s'il le voulait.
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Paul.Koipa • 2 semaines, 3 jours
Nous sommes deux soeurs jumelles, nées sous le digne des jumeaux ...
Dans ta génération, vous ne devez pas être nombreux à connaître cela !
Si un jour tu as l'occasion passe un moment à Rochefort, la mémoire de ce film y est très présente. Et puis il y a la maison de Pierre LOTI.
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qwed2001 Auteur • 2 semaines, 3 jours
Il y a quand même pas mal de gens, dans mon entourage en tout cas, qui apprécient les films plus anciens et qui sont des habitués de la Cinémathèque.
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Paul.Koipa • 2 semaines, 3 jours
Ce sont des gens précieux, sans aucun doute.
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