Chapitre 27 : Le silence d'Homère
Ce soir, je verrai Kai et nous nous parlerons.
Ce fut la première pensée qui me vint en me levant ce mardi matin.
Je n'avais pas vu Kai depuis dimanche soir, lorsque nous nous étions quittés à la gare. Ce que nous nous étions dit à Narbonne était tout sauf clair. Les messages échangés ensuite n'avaient rien éclairci. Je ne savais plus où on en était, et lui, il voulait qu'on parle ce soir.
Je relus la phrase une dizaine de fois. « Faut qu'on parle. »
Hier soir, j'avais été heureux de reçevoir son message mais, en y réfléchissant, ces trois mots pouvaient tout dire… ou ne rien dire du tout. Ce matin, l'euphorie avait laissé le place au doute. Et si c'était pour me dire qu'il regrettait ? Et si c'était pour me dire qu'il voulait plus ? Mon cœur battait si fort que j'avais l'impression qu'il allait exploser.
Je me préparai pour la fac. Le mardi matin, c'était grec, puis latin. Rien d'étonnant dans une licence de lettres classiques.
Je franchis la porte de la résidence, marchai vers le campus, gagnai le bâtiment H et la salle de TD. Le professeur, jeune aux cheveux longs, et vêtu du même pull en laine beige que la semaine précédente, écrivait déjà au tableau quand j'arrivai.
— Aujourd'hui, nous allons lire un passage de l'Iliade, annonça-t-il en se tournant vers nous. Livre XVIII.
Il distribua des feuilles photocopiées.
— Je vais vous demander de traduire ce passage, poursuivit le professeur. Ensuite, nous commenterons la manière dont Homère traite la douleur du héros.
Je baissai les yeux sur la feuille. Les caractères grecs dansaient sous mes yeux. Je commençai à traduire machinalement — les mots s'alignaient, les phrases se formaient. Soudain, mon esprit divagua. Dans cette chambre d'hôtel, à Perpignan, dans le noir, avec lui.
— Alors, Hugo ?
La voix du professeur me ramena brutalement à la réalité. Je relevai la tête.
— Vous avez l'air absorbé par votre traduction. Voulez-vous nous lire le début ?
Je toussotai, raclai ma gorge, et me lançai :
— Ainsi ils s'affairaient auprès du corps de Patrocle... et Achille, voyant ses compagnons revenir, se mit à pleurer amèrement.
Le professeur hocha la tête, satisfait.
— Belle traduction. Vous sentez la douleur d'Achille, dans ce passage ?
— Oui, répondis-je.
— Pourquoi pensez-vous qu'elle est si forte ? demanda-t-il en balayant la classe du regard.
Un silence. Personne ne répondait. Je sentis les regards peser sur moi. Je ne voulais pas parler, mais les mots étaient déjà là.
— Parce qu'il a perdu celui qu'il aimait le plus au monde. Pas seulement un compagnon d'armes. Quelqu'un de plus proche. Le texte le laisse entendre. Il le pleure comme on pleure un amant.
Le professeur me regarda un instant, un sourire presque imperceptible aux lèvres.
— C'est une lecture très fine, Hugo. Homère ne dit jamais explicitement la nature de leur relation. Mais il laisse les silences parler.
Derrière moi, un étudiant chuchota à son voisin :
— Achille et son mec, c'est ça ? Je savais pas que c'était un pédé.
— D'où crois-tu que vient l'expression « pédé comme un Grec » ?
Ils éclatèrent tous les deux d’un rire qu’ils tentèrent aussitôt d’étouffer.
Mon cœur se serra. Je baissai les yeux sur ma feuille, les doigts crispés sur mon stylo. Il y a des plaisanteries qui blessent, qui vous font mal, même quand elles ne vous sont pas destinées. Parce qu'elles révèlent ce que le monde pense de ce que vous êtes, de ce que vous aimez. Elles vous rappellent que vous êtes du mauvais côté du rire.
Je n'écoutai pas la suite du cours. Les mots du professeur, les rires derrière moi — tout se mêlait dans ma tête comme un brouillard. Achille pleurant Patrocle, les doigts dans la poussière. La rire de mes camarades. Kai que j’avais embrassé alors que je n’aurais pas dû. Clara que je n’avais pas embrassée alors que j’aurais dû.
Et soudain, je sentis une chaleur au coin de l'œil. Une larme. Une seule. Pourquoi cette plaisenterie m'avait-elle fait autant de mal ? Je ne sus le dire. Elle était pourtant anodine, banale, ce n'était pas la première que j'entendais. Par le passé, j'avais même ri avec eux, plus d'une fois. J'avais même surenchéri, pour qu'on ne devine rien.
La larme coula lentement, silencieusement, le long de ma joue. Elle ne tomba pas sur mon cahier. Elle resta suspendue un instant, comme si elle hésitait à exister. Puis elle disparut dans le creux de ma nuque. Je ne l'essuyai pas. Je ne bougeai pas. Je la laissai couler, parce que personne ne la verrait. Parce que ce n'était pas une larme de honte. C'était une larme de fatigue. Une larme de trop.
Je pensai à Kai. Je me raccrochai à lui. Et je relevai la tête.
Le cours s'acheva. Je sortis sans regarder personne. Je rejoignis le TD de latin.
En m'asseyant au premier rang, mon téléphone vibra. Clara.
Clara : Salut Hugo. Je suis vraiment désolée pour hier soir. Je voulais juste te dire que j'espère qu'on est toujours amis. Et que si tu veux, on pourrait boire un café un de ces jours. En toute amitié. Vraiment. Juste des potes.
Je relus son message deux fois. Un sourire doux me vint aux lèvres. Elle était gentille, Clara. Beaucoup trop gentille.
Moi : Pas de problème, répondis-je. On est amis, bien sûr. Un café, ça me dit.
Je reposai mon téléphone. Il vibra de nouveau. Emma.
Emma : Tu es sans doute au courant, j'ai cassé avec Léo...
Je n'eus pas le temps de lire la suite. La voix de la prof me fit sursauter.
— Monsieur Pommier, vous vous mettez au premier rang, devant moi, pour échanger des messages au lieu de faire du latin ?
Je baissai les yeux comme un enfant de neuf ans. Je n'étais pas le seul à envoyer des messages, loin de là, mais j'étais juste devant elle. Voilà ce qui arrive aux élèves studieux.
— Désolé, madame.
Je rangeai mon téléphone sans lire la fin du message.
Une fois sorti du TD, j'appelai Emma en marchant vers le restaurant universitaire. Emma, je la connaissais depuis très longtemps. C'est grâce à moi que Léo l'avait rencontrée. D'abord amis, puis ils s'étaient rapprochés... Jusqu'à maintenant.
Emma me dit que Léo est un super garçon, mais que c'est un garçon et qu'elle, elle cherche un homme. Difficile de répondre à ça. Je ne veux pas m'en mêler plus que nécessaire, même si ça me fait de la peine pour Léo. Elle me parle de son nouveau copain, du design, des projets qu'ils ont ensemble. Un peu rapide pour un garçon rencontré il y a quelques semaines, non ?
La conversation s'éternise pendant que je charge mon plateau au RU, tenant le téléphone en équilibre entre ma joue et mon épaule... J'aurais bien aimé avoir une oreillette Bluetooth.
Nathan était attablé avec des amis un peu plus loin. Il me fit un signe de la main, un sourcil levé, comme s’il se demandait pourquoi je m’asseyais seul. Le téléphone coincé entre ma joue et mon épaule, un plateau qui menaçait de basculer à tout moment, je tentai un geste vague avec ma main libre en direction du téléphone, comme un mime raté. Nathan éclata de rire, et je me concentrai sur le plateau que j'essayais de ne pas renverser en le posant sur la table.
Je poursuivis la conversation jusqu'à ce que tout ce qui pouvait être dit le fût. Emma, malgré ses certitudes affichées, avait marqué une petite pause avant de raccrocher. Un silence suspendu, comme si elle aussi se demandait si elle avait fait le bon choix. Elle me dit qu'elle était contente que je sois là pour l'écouter, que ça lui faisait du bien de parler à quelqu'un qui la connaissait vraiment. Je lui répondis que si elle avait besoin de parler, j'étais toujours là. On se verrait quand je rentrerai à Paris... en vacances, mais on s’appellerait sans doute avant. On s'embrassa virtuellement et je finis mon repas.
L’après-midi, je le traversai les dents serrées, comme lorsqu’on attend un rendez-vous que l’on redoute autant qu’on l’espère, avec ce curieux mélange de peur et d’espoir.
Un peu comme lorsqu’on attend les résultats de Parcoursup.
Kai avait quand même dit « Moi aussi ». Ce n’était pas pour ensuite m’annoncer que tout cela était une erreur, quand même ? Si ?
Je rentrai chez moi, mangeai quelque chose et me préparai à aller à l'entraînement.
Nathan frappa à ma porte à 19h45 et nous nous mîmes en route. Il ne parla pas beaucoup pendant le trajet. Juste une phrase anodine sur le temps, une autre sur un cours qu'il avait eu. Le bruit de nos pas résonnait sur le trottoir, régulier, presque trop fort.
Nous étions presque arrivés au gymnase quand il ralentit, puis s'arrêta net, au milieu du trottoir. Il se tourna vers moi.
— Ce que je t’ai dit hier soir… ça ne t’a pas fait changer de regard sur moi ?
Je sentis ses yeux peser sur moi. Des yeux qui attendaient une réponse. Une vraie. Pas une esquive, pas un sourire gêné, pas une blague pour détourner l'attention.
— Non, bien sûr que non, tes préférences ça te regarde.
Je ne sus pas quoi ajouter. Il y aurait tellement de choses à dire. Il hocha la tête et nous reprîmes notre marche.
Le gymnase apparut au bout de la rue. Mon estomac se noua. Dans quelques minutes, je verrai Kai.
💬 Commentaires 7
Il commence aussi à se rendre compte que paraître ce qu'on n'est pas, n'est pas normal. Maintenant, les "blagues" font mal.
J'attends le chapitre 28 impatiemment.
Normalement Hugo n'aurait pas dû y prêter plus d'attention, mail l'incertitude ...