Chapitre 28 : Le poids des regards
En entrant dans le gymnase, je le vis tout de suite.
Kai était au fond du terrain, en train de parler avec Lucas. Il ne m'avait pas vu. Pendant quelques secondes, je restai immobile, le souffle suspendu, à l'observer sans qu'il le sache. Ses épaules, larges sous le maillot blanc. Puis il releva la tête. Nos regards se croisèrent.
Ce ne fut qu'une fraction de seconde. Un éclair. Mais dans cet éclair, il y avait tout : l'attente, les messages, le « faut qu'on parle », cette nuit à Perpignan qui flottait entre nous comme un fantôme. Il esquissa un sourire — à peine, un frémissement au coin des lèvres — puis il baissa les yeux sur ses baskets. Et moi, je restai là, planté, à me demander si ce sourire était une promesse ou un adieu.
Nathan me dépassa et me donna une tape sur l'épaule.
— Tu viens, ou tu comptes décorer l'entrée ?
Je sursautai, comme un dormeur qu'on réveille. Il était déjà à deux mètres, un sourcil levé, amusé mais avec une lueur dans le regard que je ne savais pas déchiffrer. Je le suivis sans un mot, mes jambes encore lourdes de cette fraction de seconde qui pesait plus que toute la journée.
Le coach nous réunit d'un coup de sifflet et s'approcha de nous, le visage fermé.
— Bon, faut qu'on débriefe le tournoi, dit-il d'une voix qui n'admettait pas de réplique. Vous avez très bien joué samedi, et très mal joué dimanche. Kai, dimanche, t'étais pas là. Pas dans ta tête. Tu n'as pas soufflé l'énergie habituelle sur le terrain, et ça, ça nous a tous affectés.
Je vis Kai baisser la tête. Pas de défi, pas de justification. Juste un hochement de tête, comme s'il acceptait le reproche sans pouvoir l'expliquer.
Le coach sortit son carnet et passa chacune de nos erreurs en revue, comme un professeur impitoyable mais juste. Il les avait toutes notées : les services ratés, les réceptions trop molles, les smashes qui partaient dans le filet. Chaque faute était un coup de couteau dans notre orgueil. Les noms défilaient, et avec eux, les images de dimanche : les ballons qui tombaient, les points qui s'échappaient. Lorsqu'il eut terminé, il leva les yeux, son regard balayant le groupe.
— Y a pas de tension entre vous, si ?
Un silence lourd s'installa. Puis, se tournant spécifiquement vers Julien et Nathan :
— Les problèmes de l'année dernière… C'est fini, on est bien d'accord ?
Nathan eut l'air gêné, les yeux fuyants. Julien, lui, serra les mâchoires avant de répondre, sec :
— Tout ça c'est derrière nous, coach.
Derrière nous. Le mot résonna étrangement dans ma tête.
— Bon, alors sur le terrain, on va retravailler tout ça.
L'entraînement qui suivit fut intense, presque punitif. Le coach nous poussa dans nos retranchements : séries de sprints, enchaînements de passes jusqu'à ce que nos bras tremblent, exercices de précision jusqu'à ce que chaque ballon devienne une obsession. La sueur coulait en rivières dans nos dos, nos t-shirts collés à la peau.
Pendant une heure, je me concentrais sur mes jambes, mes bras, à la façon dont le ballon venait frapper ma manchette. Le parquet, le filet, et ce bruit sec du cuir contre ma peau étaient presque un soulagement.
— Allez vous hydrater ! lança le coach.
Je me précipitai en direction du banc où j'avais laissé ma bouteille d'eau. Mes doigts tremblaient encore, les muscles de mes bras vibrants de l'effort. L'eau fraîche coula dans ma gorge, et je sentis mon cœur ralentir, revenir à un rythme normal. L'adrénaline qui m'avait porté pendant une heure s'évanouissait, et à sa place, l'angoisse s'installait, sourde et tenace. La fin de l'entraînement approchait, et le « faut qu'on parle » résonnait dans ma tête comme une sentence.
Lancelot était à côté, en train de finir sa gourde.
— Le coach, il nous rate pas ce soir, dit-il en reposant sa gourde.
— Putain, je sens plus mes jambes, répondis-je en m'efforçant de sourire
J'hésitais un instant avant de poser la question, toujours intigué par la remarque du coach plus tôt.
— Il y a eu des problèmes dans l'équipe l'année dernière ? lui demandai-je discrètement, la voix baissée.
Il me regarda, comme s'il évaluait si je méritais la réponse. Puis il baissa la voix à son tour.
— Oui.
— Entre Nathan et Julien ?
Il soupira, comme si la réponse lui coûtait.
— Disons que… Nathan a des goûts qui ne plaisent pas trop à Julien.
Il n'ajouta rien. Il n'avait pas besoin. J'avais compris.
— Allez, les gars, on y retourne ! hurla le coach.
L'entraînement reprit de plus belle, plus acharné que jamais. Les ballons sifflaient dans l'air, claquaient contre les bras tendus, rebondissaient sur le parquet avec un bruit sec et régulier.
Lorsque ce fut terminé, nous nous dirigeâmes vers les vestiaires en traînant les pieds, les jambes lourdes, le souffle encore court.
— Putain, j'ai transpiré assez pour remplir une piscine, soupira Thomas en s'effondrant sur un banc, encore haletant.
Je ris, un rire mécanique, un réflexe. Mon esprit était ailleurs.
Je m'assis à côté de Nathan et commençai à défaire mes lacets sans me presser, les doigts un peu gourds. Autour de moi, les maillots trempés glissaient sur les épaules, se froissaient dans les mains, tombaient en tas humides au fond des sacs. La lumière faisait briller la sueur sur les torses de ces garçons sportifs, soulignait les courbes des épaules, les creux des omoplates, les lignes que l'effort dessinait sur leurs peaux encore chaudes.
Kai venait de retirer son maillot. Ses abdominaux se dessinèrent sous la lumière, nets et parfaits, encore humides de sueur. Il passa le tissu sur son visage, et je vis ses bras se tendre, les muscles jouer sous la peau. C'était le plus beau de tous, bien sûr.
Je détournai les yeux sur le sol. Puis sur mes lacets. Puis sur la fermeture éclair de mon sac. C'était toute la difficulté et le paradoxe des vestiaires : voir les corps sans les regarder, ne pas garder le regard trop longtemps pour ne pas éveiller l'attention, paraître naturel, comme si j'étais un garçon comme les autres. Un garçon pour qui un torse nu ne provoquait pas de réaction. Un garçon qui n'avait pas passé la nuit à embrasser un coéquipier dans une chambre d'hôtel.
Je pris mon temps. Kai, aussi, prenait le sien. Plusieurs joueurs se dirigèrent vers les douches, derrière le mur du fond, une serviette nouée autour de la taille. Leurs pas résonnaient sur le carrelage humide, leurs voix s'éloignaient, riaient encore. Nathan, qui ne prenait pas sa douche sur place, était déjà presque prêt. Il avait enfilé son sweat et rangeait ses affaires dans son sac, les gestes précis et rapides.
— Ne m'attends pas, lui dis-je, les yeux toujours fixés sur mes baskets que je venais de défaire pour la deuxième fois. Je ne rentre pas tout de suite.
Il me regarda, une seconde de trop. Je soutins son regard, juste assez pour que ce soit naturel, pas assez pour qu'il y lise quelque chose.
— D'accord, dit-il simplement.
Il haussa les épaules, referma son sac d'un geste sec, se leva.
— Bonsoir, Hugo.
Puis, plus fort, en se tournant vers ceux qui restaient :
— Salut les gars, à samedi !
Plusieurs « À samedi Nathan » fusèrent ici et là, mêlés au brouhaha du vestiaire. Sa silhouette disparut par la porte, et le bruit de ses pas s'éteignit dans le couloir.
Kai, lui, se dirigea vers les douches, croisant d'autres garçons qui en revenaient, une serviette à peine nouée autour de la taille. Et moi, je restai là, les yeux rivés sur son dos, le souffle suspendu, jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière le mur.
Puis je me levai. Je retirai mon short, puis mon slip. Ma serviette s'enroula autour de ma taille, le tissu rêche contre ma peau. J'avançai vers le mur, le contournai, et me retrouvai dans la salle des douches.
L'air y était chaud et humide, chargé de vapeur. L'eau claquait contre le carrelage, résonnait contre les murs, couvrait les voix. Les pommeaux étaient alignés de part et d'autre. Kai et Julien étaient à gauche, Lancelot à droite. Je sentis mon cœur s'accélérer.
Je déroulai ma serviette de ma taille, l'accrochai à une patère, puis avançai dans la salle. Mes pieds nus faisaient un bruit mouillé sur le carrelage. Je me plaçai face à un pommeau libre à côté de Lancelot, ouvris le robinet. L'eau se mit à couler sur mon corps en fines cascades, d'abord froide, puis tiède.
Je fermai les yeux une seconde, laissant l'eau couler sur mon visage. L'odeur de vapeur, de savon, de sueur. Et Kai, à deux mètres de moi. Nu. Le bruit de l'eau sur sa peau. Le frottement de ses mains sur son torse. Je sentis une chaleur me monter aux joues.
Mince. J'avais oublié le gel douche.
Je me tournai vers Lancelot, à côté de moi.
— Je peux t'emprunter le tien ? demandai-je, la voix un peu rauque.
Il me tendit son flacon sans un mot, et je m'en enduisis les bras, le torse, les épaules. L'odeur de monoï envahit mes narines.
— Merci Lancelot, lui dis-je en lui rendant le flacon.
Je me savonnai. Je faisais attention de ne pas regarder autour de moi, de ne pas « mater ». Je fixais le joint qui courait entre deux carreaux, cette ligne blanche, insignifiante, qui était devenue mon horizon. Kai était derrière moi, je l'entendais. Le bruit de l'eau sur sa peau, le frottement de ses mains sur son torse, le souffle léger qu'il laissait échapper. J'avais envie de me retourner. Une envie physique, presque douloureuse, qui me nouait l'estomac. Mais je ne le fis pas. Je gardai le dos droit, les yeux fixés sur le mur.
Lancelot tourna le robinet. L'eau s'arrêta net. Il y eut un bruit de pas mouillés, un froissement de serviette qu'on déplie, et je le vis passer dans ma vision périphérique, déjà en train de s'essuyer. J'étais seul, face à mon pommeau. Enfin, pas tout à fait seul. Kai était encore là. Et Julien aussi. Je les entendais, leurs souffles, leurs gestes.
J'avais fini de me savonner. Je me rinçai, l'eau chaude coulant le long de ma colonne vertébrale, glissant sur mes fesses, mes cuisses.
J'entendis l'eau s'arrêter derrière moi. Un robinet qu'on ferme. Puis un autre. Le silence tomba d'un coup, troublé seulement par le goutte-à-goutte des pommeaux qui s'éteignaient.
Julien et Kai se dirigèrent vers leurs serviettes. Je les entendais, leurs pas sur le carrelage, leurs souffles. Ils passèrent sur ma droite en s'approchant de leurs serviettes. Je bougeai légèrement les yeux, sans bouger la tête, et là, dans ma vision périphérique, je vis Kai de dos. Nu. Ce dos magnifique que j'avais vu dans la chambre d'hôtel à Perpignan, lorsque Kai se changeait.
Julien et Kai partirent de la salle de douche. J'étais maintenant tout seul. Je restai là un long moment, le front contre le carrelage, à écouter les battements de mon cœur qui refusaient de ralentir.
Je tournai le robinet à mon tour. L'eau s'arrêta, et le silence qui suivit parut soudain plus lourd que tous les bruits qui l'avaient précédé. Je me dirigeai vers ma serviette, la nouai autour de ma taille, puis avançai vers les casiers. Il ne restait plus grand monde. Lancelot était déjà en train de finir de s'habiller, le sweat à moitié enfilé.
— À samedi les gars, dit-il en mettant son sac de sport sur l'épaule.
— À samedi, répondîmes-nous en chœur, Julien, Kai et moi.
Son sac rebondit sur son dos, et sa silhouette disparut par la porte.
Il restait Julien, Kai et moi dans le vestiaire.
Je sentis le regard de Kai sur ma nuque, un instant. Puis je l'entendis s'approcher, à quelques pas de mon casier, là où j'étais en train de ranger mes affaires. Sa voix, basse, presque un murmure :
— On se retrouve dehors ?
Je hochai la tête, lentement, et je l'entendis s'éloigner.
Le bruit de ses pas sur le carrelage, la porte qui s'ouvrait, le souffle d'air frais qui entrait.
Puis le silence, entrecoupé des bruits de Julien qui avait fini de se rhabiller et qui fermait son sac. Julien, ce grand brun dont j'avais remarqué la ligne du ventre lors du premier entraînement. Ce garçon viril, athlétique, qui n'aimait pas que Nathan soit attiré par les garçons.
Je le regardais différemment, maintenant. Avec de la peine, d'abord. Une peine sourde. Mais aussi, curieusement — et je ne sus dire pourquoi — avec un peu d'envie. Une envie absurde, déplacée, qui me traversa sans que je puisse l'arrêter. Une envie d'être comme lui.
— À samedi Hugo, dit-il en quittant le vestiaire.
— À samedi, répondis-je.
Je restai là, seul dans le vestiaire vide, à fixer le sol. Mes doigts tremblaient légèrement sur la fermeture de mon sac. Mon cœur battait trop fort.
Je me demandai ce qui m'attendait dehors. L'amour ? Le rejet ? La vérité ?
Je fermai les yeux, pris une inspiration, et sortis.
💬 Commentaires 5
J'avais tout faux sur Julien et Nathan, la honte !! Mais que Julien ne cherche pas à cacher ses opinions, alors que Nathan est gay et que les autres doivent le savoir, je pense, c'est culotté.
Et Hugo est un courageux d'aller se doucher, au final !
Les angoisses des vestiaires et leurs tentations visuelles…
Et si peu pour permettre à Hugo de se raccrocher à un espoir.
J'ai revécu des situations analogues en lisant ce chapitre.
Remboursez !
Une envie d'être comme Julien ? C'est-à-dire ?
Sinon, j'ai un peu de peine pour Nathan, il pourrait se sentir délaissé par rapport à sa récente révélation...