Chapitre 30 : Le toit du monde
Ce matin, je m'étais réveillé heureux.
Un bonheur simple, tranquille, qui n'avait pas besoin de mots.
En cours d'histoire littéraire, j'avais un sourire idiot aux lèvres — le sourire de celui qui a passé une soirée parfaite et qui la revit en boucle. Parce que hier soir avait été merveilleux. Tout ce qu'il devait être.
Nous avions marché côte à côte sur les berges du Lez, la rivière coulant doucement à côté de nous, les lumières de la ville dansant sur l'eau. Personne pour nous voir, personne pour nous juger. Juste nous deux, main dans la main, amoureux dans un lieu qui, pour quelques heures, n'appartenait qu'à nous.
J'aimais être avec lui, même sans parler. Juste sentir sa présence, son odeur, la chaleur de son épaule contre la mienne. Nous avions marché, nous nous étions embrassés, nous avions parlé, car je ne connaissais pas grand-chose de lui, au fond. Et lui pas grand-chose de moi.
J'avais appris qu'il avait grandi à Sète — ça, je le savais déjà — mais aussi qu'il avait une grande sœur Laura, infirmière, qu'il adorait. Qu'il était réservé, qu'il n'aimait pas se mettre en avant. Un enfant de la Méditerranée : il adorait nager, le bateau, la morsure du sel sur la peau. Ses parents l'avaient appelé Kai, « mer » en hawaïen, un présage peut-être. Il n'avait rien d'hawaïen, même si son corps de surfeur aurait pu le faire croire. Il adorait le volley, bien sûr, mais il avait une autre passion, plus intime, qu'il gardait pour lui : le violoncelle.
D’ailleurs, après le lycée, il avait entamé des études de musique, un CPES au conservatoire de Montpellier. Mais il avait trouvé ça trop rigide, pas assez dans l'affectif. « C'est pour les émotions que je joue, m'avait-il avoué, la voix hésitante. C'est même la seule raison. Pas pour la performance, pas pour impressionner. Juste pour faire résonner ce que je ne sais pas mettre en mots. »
Il s'était arrêté, comme si ces mots l'avaient dénudé.
Progressivement, le mannequinat était devenu son occupation principale. Une agence régionale, plutôt modeste, mais qui l'occupait bien. Je retins un sourire en repensant à ses écharpes en laine. La semaine suivante, il avait un casting important avec une agence internationale qui l'avait repéré. Si tout se passait bien, il partirait pour un shooting de six jours à Barcelone, pour une grande marque de vêtements… et serait peut-être rappelé ensuite pour d’autres projets. C'était important pour lui. Une porte qui s'ouvrait. Et je voyais dans ses yeux qu’il avait un peu peur… peur que ça ne marche pas, peur que ça marche. Je ne sus dire.
Un stylo tomba à côté de moi. Le bruit, banal, me ramena à la réalité. Je clignai des yeux, mon sourire idiot toujours aux lèvres.
Le cours d'histoire littéraire continuait. J'adorais ce cours. Chaque mot du professeur résonnait en moi, chaque référence prenait un sens nouveau. Les poèmes, les romans, les analyses — tout semblait soudainement plus lumineux, plus vivant, comme si mon bonheur les avait magnifiés. Je levai la main. Je participai. Je discutai avec le professeur à la fin du cours, une question sur la réception de l'Antiquité dans la littérature du XIXe siècle. Il me regarda, surpris, presque fier.
— Vous êtes en forme, aujourd'hui, Monsieur Pommier.
Je souris. Il avait raison. J'étais en forme. Je n'avais jamais été aussi en forme.
En fin d’après-midi, nous devions nous retrouver.
* * *
Le soleil déclinait doucement, baignant les toits de Montpellier d'une lumière dorée lorsque je le rejoignis au jardin du Peyrou. Il était déjà là, assis sur les marches, le regard perdu vers la ville. Une silhouette que je reconnaitrais entre mille.
— T'es en avance, dis-je en m'asseyant à côté de lui.
Il sourit. Nos épaules se frôlèrent. Je sentis mon cœur s'emballer, comme à chaque fois.
— Toi aussi, répondit-il.
On resta un moment à regarder les toits sans rien dire. Le vent du soir commençait à se lever. Il faisait bon. J'avais envie de l'embrasser, mais il y avait du monde autour. Une famille sur un banc. Un couple qui se promenait. Je me retins.
Kai, lui, ne semblait pas pressé. Il me parla de son casting de lundi prochain, de ses hésitations, de ses espoirs. J'écoutais, je hochais la tête, je posais des questions, mais je regardais aussi ses lèvres, ses mains, la façon dont la lumière les éclairait.
— On va au cinéma ? proposai-je soudain.
Kai me regarda, un sourire complice au coin des lèvres.
— D'accord, dit-il simplement.
Nous nous levâmes et descendîmes les marches. En bas du Peyrou, nous nous s'arrêtâmes devant une petite boulangerie-sandwicherie. Je pris un sandwich poulet-crudités. Kai, lui, opta pour un thon-tomates et une barquette de quinoa. Nous nous s'assîmes sur un banc, face à la statue de Louis XIV. Le soleil déclinait, les passants allaient et venaient, indifférents. Nous étions juste deux étudiants en train de manger un sandwich. Rien de plus.
Kai finit son sandwich et essuya ses doigts sur sa serviette. Son bras effleura le mien, un contact léger, à peine perceptible. Mais je le sentis jusqu'au bout des orteils.
Nous nous levâmes et nous nous dirigeâmes vers le cinéma. Je gardai les mains dans les poches, les épaules légèrement voûtées. Rien de plus. Je regardais autour de moi, machinalement. Une vieille dame avec un caddie. Un groupe d'étudiants. Personne ne nous regardait. Pourtant, j’avais peur. Peur qu'un regard trop long, un sourire trop appuyé nous trahisse.
Nous arrivâmes devant le cinéma. Je pris deux places pour un film d'action — un film qui commençait dans vingt minutes. Le film contiendrait des explosions, courses-poursuites, dialogues minimalistes. Nous étions loin de Truffaut et de Pasolini, loin des soirées chez Théo.
La salle était presque vide. Nous nous installâmes au fond, à l'écart. Les lumières s'éteignirent.
Le film commença. Je ne voyais rien. Je sentais sa main sur l'accoudoir, tout près de la mienne. Je la pris. Un geste simple. Ses doigts s'entrelacèrent aux miens dans l'obscurité. Je me tournai vers lui. Ses yeux brillaient dans la lumière tremblotante de l'écran. Il y avait un sourire au coin de ses lèvres, un sourire de connivence, comme s’il savait exactement ce que je ressentais.
Nous nous penchâmes l'un vers l'autre. Le baiser fut intense, comme si nous nous étions retenus trop longtemps. Sa main trouva ma nuque, m'attira plus près. Je sentis son souffle, chaud, un peu irrégulier. Le film continuait, mais nous ne le regardions plus.
* * *
Quand les lumières se rallumèrent, nous nous séparâmes, essoufflés. Personne ne nous avait regardés. Personne n'avait rien vu.
— On marche un peu ? murmura Kai.
— Oui, répondis-je.
Nous sortîmes du cinéma, les joues encore rouges. La nuit était tombée, et les lumières de Montpellier brillaient comme des lucioles dans l’obscurité, reflétant notre bonheur. Nous marchâmes un moment en silence, nos épaules se frôlant parfois, sans oser plus.
— Tu veux qu’on monte à l’Arc de Triomphe ? demanda Kai.
— Maintenant ? Il est fermé, non ?
Il sourit, un sourire malicieux.
— Je connais un chemin.
Il me prit la main — un geste rapide, furtif, dans une rue déserte — et me guida vers l’arrière du monument, comme s’il avait un secret à me montrer. Un escalier étroit, presque caché, une petite porte en bois qui grinça en s'ouvrant. Il me fit signe de le suivre, les yeux pétillants d’excitation. Nous montâmes, pas après pas, nos souffles s’accélérant avec l’effort, nos doigts toujours entrelacés.
Et soudain, la ville s’offrit à nous, comme un cadeau.
Les toits de Montpellier s'étendaient à perte de vue, baignés par la lumière dorée des réverbères. Au loin, nous devinions la mer, une ligne sombre à l'horizon.
Le vent était plus fort là-haut, mais il faisait bon. Nous nous approchâmes du bord, les mains sur la rambarde. Je sentais sa présence à côté de moi. Sa chaleur. Son souffle.
Il se tourna vers moi. Ses yeux brillaient dans la pénombre. Il me regarda, juste me regarda, comme s'il voulait mémoriser ce moment. Puis il tendit la main, lentement, et ses doigts s'enroulèrent autour des miens, doucement.
— On a été interrompus par la fin du film, tout à l'heure... dit-il avec un sourire.
Il se pencha pour m'embrasser. Quand il s'écarta, il garda son front contre le mien. Ses doigts trouvèrent mon dos, m'attirèrent plus près. Sa tête s'installa dans le creux de mon épaule. Nous restâmes là, blottis l'un contre l'autre, à regarder la nuit.
Puis une rafale de vent plus forte me fit frissonner.
— Tu as froid, dit-il.
— Un peu.
Il ne dit rien. Il se décala, se plaça derrière moi. Ses bras m'enlacèrent doucement, sa poitrine contre mon dos. Je sentis la chaleur de son corps m'envelopper, ses bras se croiser sur mon ventre, son menton se poser sur mon épaule.
— Mieux ? demanda-t-il, sa voix presque un murmure contre mon oreille.
— Oui, répondis-je, la voix plus rauque que je ne l'aurais voulu.
Je sentais son torse contre mon dos, sa respiration lente et régulière, ses bras qui me serraient doucement, comme s'il avait peur que je m'envole. Le vent soufflait, mais je n'avais plus froid.
Je posai mes mains sur les siennes.
— Merci, murmurai-je.
Il ne répondit pas. Il tourna juste la tête pour déposer un baiser sur ma joue.
Le temps s'arrêta. Il n'y avait plus que lui, que nous, que les lumières de la ville en dessous de nous, que le vent qui nous caressait. Nous restâmes là, blottis l'un contre l'autre, à regarder la ville et la nuit et tout ce qui s'offrait à nous, sans rien dire, parce que les mots étaient inutiles.
Nous passâmes encore un long moment sur ce toit, à regarder la ville s’endormir. Puis, quand la nuit commença à s’épaissir, Kai me prit la main et m’entraîna vers l’escalier.
Nous descendîmes les marches lentement, nos doigts toujours entrelacés. En arrivant en bas, je me tournai vers lui, les yeux brillants.
— Kai ?
— Oui ?
— Je t’aime.
Il s’arrêta net, et me regarda avec une intensité qui me coupa le souffle.
— Je t’aime aussi, Hugo, murmura-t-il, avant de m’embrasser une dernière fois sous les étoiles.
💬 Commentaires 8
Ou comment commencer pour deux débutants.
Une remarque de style : pourquoi le "on" dans les paragraphes qui commencent par "on se leva..." puis "on arriva...". Pour les suivants tu utilises le nous qui est beaucoup plus adapté.
Très belle soirée, j'ai apprécié le moment où il réchauffe Hugo contre son torse.