Chapitre 31 : Kαὶ
Le lendemain, pendant le cours de littérature grecque qui occupait notre jeudi matin, j'envoyai un message à Kai.
Moi : Bonjour. Je me demandais si hier soir était réel, ou si je l'ai rêvé. ❤️
Quelques instants plus tard, mon portable vibra :
Kai : C'était réel. J'ai hâte de te revoir ce soir. 😘
Mes lèvres se relevèrent toutes seules, comme si elles avaient leur propre volonté. La prof, elle, continuait son cours.
À midi, je mangeai rapidement au RU. Je croisai Nathan et Théo en train de déjeuner, et je me joignis à eux. Nathan leva les yeux vers moi, et son regard s'attarda une seconde de trop.
— T'as l'air content, dit-il, un sourire en coin.
— Ouais, répondis-je en haussant les épaules.
— Juste « ouais » ? insista Théo, en plantant sa fourchette dans ses pâtes. T'as la tête ailleurs, mec.
Nous parlâmes du menu du RU qui s'améliorait, du contrôle continu qui commençait cette semaine. En lettres classiques, les vendredi après-midi, on aurait des contrôles. La conversation s'engagea ensuite sur un exercice de montage qu'ils devaient rendre en cinéma.
Le déjeuner s'acheva. Je les quittai, le sourire aux lèvres, et je me dirigeai vers mon TD de l'après-midi.
Pendant le TD, je feuilletais mon manuel de grec lorsqu'une citation attira mon attention. Un fragment de Sappho. l'une des plus grandes figures de la poésie lyrique : la « dixième Muse » selon Platon. Je lus la phrase à voix basse, les lettres semblaient danser sous mes yeux :
ἔγω δὲ φίλημμ' ἀβροσύναν, τοῦτο καί μοι τὸ λάμπρον ἔρος ἀελίω καὶ τὸ κάλον λέλογχε.
« Moi, j'aime la délicatesse, et l'amour m'a donné la splendeur du soleil et la beauté. »
Que cette phrase était belle ! Elle n’avait rien à voir avec le TD, mais elle était trop parfaite pour être ignorée. Et puis, obsédé par lui, je la relus.
ἔγω δὲ φίλημμ' ἀβροσύναν, τοῦτο καί μοι τὸ λάμπρον ἔρος ἀελίω καὶ τὸ κάλον λέλογχε.
Kappa-Alpha-Iota. Mon cœur s'emballa. Mes doigts tremblèrent sur la page. Comment, moi qui faisais du grec depuis des années, ne m'en étais-je pas rendu compte plus tôt ? En grec, καί signifie « et ». La conjonction de coordination. Celle qui relie, qui ajoute, qui unit.
C'était lui. Lui, Kai, qui était devenu le « et » de ma vie. Celui qui reliait mes jours, ce qui donnait du sens à chaque instant. Celui qui faisait le lien entre ce que j'étais et ce que je devenais.
Et je pensai à lui. À ses yeux, quand la lumière du soir les ferait briller tout à l'heure.
Je reposai le manuel, mes doigts tremblant encore un peu. Le professeur donnait une explication sur un point de grammaire. Je l'écoutai, je pris des notes.
Lorsque le soir tomba sur Montpellier, des nuages gris s'amoncelèrent au-dessus de la ville. Je rejoignis Kai au Peyrou.
— Salut, dit-il doucement.
— Salut.
Nous nous mîmes à marcher. Nous étions moins tendus que la veille. Nous plaisantions, nous riions. Les rues s'illuminaient, les cafés étaient animés.
Nous passâmes devant un bar avec un drapeau arc-en-ciel annonçant fièrement « LGBT friendly ». Je baissai le regard. Une gêne me traversa. Gêné par ceux qui étaient dans ce bar, auxquels je ne m'associais pas. Leur manière de s'habiller, leur comportement,... tout me gênait. Gêné aussi qu'il existe des lieux friendly — ce qui impliquait aussi des lieux unfriendly. Ma vie avec la fausse Emma était plus simple, non ? Un doute me traversa, fugace. Puis je croisai son regard, et le doute se dissipa.
Il avait vu ma gêne. Il dit simplement :
— Oui, moi aussi.
Je souris. Lui aussi. Nous étions deux.
— Tu sais d'où vient le L ? demandai-je.
— Lesbienne ?
— Oui. Mais le mot ?
— Non, aucune idée.
— Ça vient d'une poétesse grecque, Sappho, qui vivait au VIIe et VIe siècle avant J.-C., sur l'île de Lesbos. Elle aimait les femmes. Et tu vois, l'île de Lesbos a trouvé sa place sur les devantures des cafés.
Il sourit.
— J'ai lu une citation d'elle tout à l'heure... dis-je sans pouvoir finir ma pensée, interrompu par une goutte d'eau.
Soudain, une deuxième goutte. Puis une autre. Puis un déluge.
— Merde ! s'exclama Kai en riant.
Nous nous mîmes à courir, cherchant un abri, une porte, un auvent. L'eau coulait sur nos visages, nos vêtements collaient à notre peau. Je riais, lui riait, comme si nous étions des gamins.
Nous trouvâmes un café, un petit bar à l'angle d'une rue. Nous poussâmes la porte, trempés, essoufflés, et nous nous effondrâmes sur une banquette, les vêtements dégoulinants. Le serveur nous regarda d'un air amusé, mais ne dit rien.
— On va attraper la mort, dis-je en frissonnant.
— Mon appartement n'est pas loin, dit Kai, en essorant une mèche de ses cheveux. On peut y aller, faire sécher nos affaires.
Je hochai la tête, et nous nous remîmes en route, collés l'un contre l'autre sous la pluie. Quelques minutes plus tard, nous nous arrêtâmes devant un petit immeuble. Il sortit ses clés, ouvrit la porte. Un escalier étroit. Il monta le premier.
Ses pas résonnaient sur les marches. Je le suivais, mes yeux rivés sur sa nuque.
— On est arrivés, dit-il en ouvrant une porte.
La chambre de bonne était petite. Très petite. Un lit, un canapé, une kitchenette, une fenêtre qui donnait sur les toits. Un vrai chez-lui.
Il retira son t-shirt mouillé, puis son jean. Je fis de même, et nous restâmes en caleçon, face à face. La lumière basse de la lampe faisait briller sa peau humide. Son caleçon noir, un peu moulant, épousait la courbe de ses hanches et la naissance de ses cuisses musclées.
Nos regards se croisèrent. Il me tendit une serviette éponge.
Le silence s'installa pendant que nous nous essuyâmes — un silence chargé, où la gêne et l'excitation se mêlaient en un équilibre fragile. Le bruit du tissu sur la peau, le souffle retenu, l'air de la pièce qui semblait s'épaissir.
— On a déjà partagé une chambre d'hôtel, où on s'est vus en caleçon, dit-il pour détendre l'atmosphère. C'est pas différent.
Je ne répondis pas. Son regard s'attarda une fraction de seconde sur ma poitrine. Je ne sus pas si c'était volontaire. Peut-être que si. Je sentis mes joues s'empourprer.
Il s'approcha de moi. Son torse n'était plus qu'à quelques centimètres du mien. Il me prit les mains, doucement, et je sentis la chaleur de sa peau contre la mienne.
— Je peux te prêter un change, si tu veux.
Il était là, torse nu, la peau encore très légèrement humide, les cheveux en désordre. Il me regardait, ses mains toujours dans les miennes. Je sentais son souffle sur mon visage, léger, irrégulier.
— Je sais, dis-je simplement.
Il sourit. Je souris en retour. Il se pencha, et nos lèvres se rencontrèrent. Puis mes bras l'enlacèrent et nous basculâmes sur le canapé, où nous achevâmes notre baiser dans un enchevêtrement de corps et de souffles mêlés.
Quand je rouvris les yeux, je mis un moment à retrouver mes repères. La pièce, les vêtements suspendus, la fenêtre — tout semblait à la fois familier et nouveau, comme si le baiser avait réinventé l'espace.
— C'était parfait, Kai, soufflai-je.
Il caressa mon visage en guise de réponse, ses doigts chauds sur ma joue.
Puis mon regard dériva vers un coin de la pièce. Là, contre le mur, un étui noir. Un violoncelle.
— C'est le tien ? demandai-je.
Kai suivit mon regard, et son visage s'éclaira de ce sourire gêné que je commençais à connaître.
— Oui.
Un silence. Je repensai à ce qu'il m'avait dit « Je joue pour faire résonner ce que je ne sais pas mettre en mots.»
— Tu peux en jouer ? Pour moi ?
Il me regarda, comme s'il cherchait quelque chose dans mes yeux. Puis il se leva, doucement, et s'approcha de l'étui. Il l'ouvrit avec une délicatesse presque religieuse. Il sortit l'instrument, le posa entre ses jambes, l'ajusta contre son épaule. Il ferma les yeux un instant, comme s'il se préparait.
Puis il commença à jouer.
Les premières notes s'élevèrent, graves, profondes, comme une voix qui s'éveille. Une mélodie lente, douce, qui semblait raconter une histoire. Je ne connaissais pas ce morceau. Mais il me parlait. Chaque note vibrait en moi, résonnait quelque part au fond de ma poitrine.
Il jouait les yeux fermés, torse nu, le corps incliné, les doigts glissant sur les cordes. Ses sourcils se fronçaient un peu, comme s'il était ailleurs, dans un monde que lui seul connaissait. Il était beau. Différemment beau.
La dernière note s'évanouit dans l'air. Il rouvrit les yeux, et son regard croisa le mien.
— C'était magnifique, dis-je, la voix étranglée.
— Merci, murmura-t-il, un sourire timide aux lèvres. C'est un morceau de Bach.
— Ça a un nom, demandai-je ?
— La Sarabande de la Suite pour violoncelle n°1 en sol majeur. C'est l'un des plus beaux.
Il reposa le violoncelle contre le mur, dans son étui, avec la même douceur qu'il l'avait sorti. Son geste était précis, presque rituel. Puis il vint s'asseoir à côté de moi sur le canapé. Il était proche. Si proche que je sentais la chaleur de son corps à travers l'air.
Le canapé était étroit, et nos corps se touchaient. Je sentais sa cuisse contre la mienne, la chaleur de son torse, le souffle de sa respiration.
Il posa sa main sur ma joue, me tourna doucement vers lui. Nos lèvres se rencontrèrent. Un baiser doux, profond, qui s'intensifia lentement.
Sa main glissa le long de mon dos, s'attarda sur ma nuque, puis descendit plus bas. Je sentis ses doigts effleurer ma colonne vertébrale, chaque vertèbre, comme s'il les comptait.
Ma main glissa sur son torse et je sentis chaque muscle. Ses pectoraux, fermes et chauds. Ses abdominaux qui se contractaient sous mes doigts. Je les suivis un à un, chaque ligne, chaque creux. Mon corps réagit. Je sentis le tissu de mon caleçon se tendre.
Mon regard glissa vers le sien. La même tension.
Je ne dis rien. Je ne fis rien. Mes doigts continuèrent à explorer son torse, comme si le temps s'était arrêté. Lui non plus ne dit rien. Il s'abandonna un peu plus contre moi, et nous nous laissâmes porter par cette chaleur, sans rien forcer, sans rien précipiter.
Au bout d'un long moment, il caressa mes cheveux, ma joue, me regarda :
— J'ai faim, dit-il avec un sourire. Je fais des pâtes ?
— Oui, répondis-je, la voix un peu rauque.
Il fit bouillir de l'eau, mis des pâtes. Des spagettis. De la simplicité, de l'évidence.
Nous nous assîmes, et nous parlâmes de tout, de rien. Sa main trouva la mienne sur la table basse pendant que le bol fumait. Ses doigts s'entrelacèrent aux miens. J'enroulai quelques spagetti autour de ma fourchette et lui mis dans la bouche. Il fit de même.
Le temps passa, sans que je le voie filer. Le repas terminé, je me levai pour enfiler mes vêtements. Ils étaient presque secs. Je les sentis sur ma peau, froids, comme un rappel du monde extérieur.
Nous nous embrassâmes sur le pas de la porte, une dernière fois, longuement. Puis je rentrai chez moi.
Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages s'étaient déchirés, laissant apparaître un ciel étoilé. Montpellier brillait, humide et lumineuse. Je marchais, le sourire aux lèvres. La Sarabande de Bach résonnait encore en moi, comme un écho de ses doigts sur les cordes, de ses yeux fermés et de sa peau contre la mienne.
💬 Commentaires 5
Le fait de s'accepter et de ne pas se considérer comme faisant partie de la communauté est propre à chacun et clairement pour Hugo, c'est normal à ce stade. Mais c'est sympa qu'il voit une porte d'entrée. Je ne connaissais pas le morceau de Bach, je suis plus piano que violoncelle ;p
Sinon, la difficulté à s'accepter comme d'une communauté avec ses codes et ses excès éventuels est aussi bien vu.
Les jeunes d'aujourd'hui ont de la chance, quand j'étais ado, la seule visibilité grand public, c'était la cage aux folles !
La scène est magnifiquement tendre, merci pour ce beau moment, on a vraiment envie que tout leur sourie :D