Chapitre 32 : L'endurance

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1417 mots

La musique de Bach résonnait encore en moi, le vendredi matin, quand je me levai en souriant. La veille, j'avais quitté l'appartement de Kai avec cette mélodie dans la tête, ses doigts sur les cordes encore imprimés dans ma mémoire. Mais en ouvrant la fenêtre, une petite appréhension s'installa. L'après-midi m'attendait : le contrôle continu de latin. Ce n'était sans doute pas une épreuve difficile, mais elle avait le poids des examens, de l'évaluation, du regard des professeurs. Je n'avais pas non plus été particulièrement studieux ces derniers jours, même si je pensais que l'examen devrait quand même bien se passer.

Et puis, il y avait Clara. Je lui avais promis un café, pour dissiper le malaise de lundi soir. Je la verrai juste après le déjeuner.

Je me levai, m'habillai, avalai un café rapide. La résidence était calme. Les couloirs vides. Dans l'ascenseur, je pensai à Kai. À ses doigts sur les cordes. À son corps contre le mien. À la façon dont il avait dit « Oui, moi aussi » devant ce bar arc-en-ciel.

Je marchai vers la fac, les mains dans les poches. Le cours du matin passa sans que je m'en souvienne vraiment.

À midi, je déjeunai rapidement au RU puis me dirigeai vers le petit bar où Clara m'avait donné rendez-vous.

Elle était déjà là, un café fumant devant elle, son téléphone à la main. Elle leva les yeux quand elle me vit et sourit.

— Salut, Hugo.

— Salut, Clara.

Je m'assis en face d'elle, commandai un café. Un silence gêné s'installa, que Clara brisa la première.

— Je suis vraiment désolée pour lundi soir, dit-elle en jouant avec sa cuillère. J'avais trop bu. Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise. C'était… je ne sais pas ce qui m'a pris.

Je secouai la tête.

— Ce n'est pas grave. Vraiment.

— Ce qui est sûr, c'est que tu es un super mec. Tu aurais pu profiter de la situation, mais tu ne l'as pas fait.

Je baissai les yeux sur ma tasse. Emma. Le mensonge qui prenait vie, encore une fois.

— Elle est comment, Emma ? demanda Clara, curieuse. Je veux dire, tu m'en as parlé un peu, mais… c'est quoi, son truc ?

Je sentis la sueur perler à ma nuque. Les images de Kai en caleçon sur son canapé défilèrent dans ma tête. Ses doigts sur les cordes du violoncelle. Son sourire. Son corps contre le mien.

— Elle est… créative, dis-je, la voix un peu trop haute. Elle fait du design. Elle est passionnée, elle a toujours des projets. Elle est drôle, aussi. Elle ne se prend pas trop au sérieux.

Clara hocha la tête, visiblement convaincue.

— C'est chouette. Elle a de la chance et t'as l'air heureux avec elle.

Je souris, un sourire que j'espérais convaincant. À l'intérieur, une voix me criait : Arrête. Arrête de mentir. Elle mérite la vérité. Mais je n'arrivai pas à l'écouter.

Nous parlâmes encore un peu de choses et d'autres. De la fac, des cours, de la pluie de la veille.

— Le BDE organise une soirée ce soir, dit-elle en reposant sa tasse. J'en suis, évidemment. Tu seras là ? Rassures-toi, je me tiendrai bien, dit-elle en souriant.

— Je ne peux pas, répondis-je. J'ai l'entraînement de volley demain matin, je dois être en forme.

Un mensonge de plus. Mais, lorsque l'on commence à mentir, un mensonge de plus ou de moins, cela ne change plus grand-chose.

Clara haussa les épaules, un sourire en coin.

— Une autre fois, alors.

On se leva. Elle me serra dans ses bras, une accolade amicale. Je me détendis un peu. Je la regardai s'éloigner. Puis je restai un moment sur la terrasse, le regard perdu vers les platanes, à écouter cette petite voix intérieure qui ne cessait de me demander : Jusqu'à quand, Hugo ?

Je finis mon café froid et me dirigeai vers l'amphi pour le contrôle continu.

La salle était déjà presque pleine. Je m'installai à une place libre, une personne par table, comme cela était indiqué sur le tableau. La fille aux cheveux roses était quelques rangs devant moi, déjà en train de ronger son stylo. Les deux garçons qui avaient ri d'Achille lundi dernier en grec étaient plus loin. D'autres visages, que j'avais croisés dans ces cours depuis mon arrivée, remplissaient les rangs.

Je ne m'étais pas intégré au groupe. Ils devaient me trouver sauvage. Peu importait.

La prof distribua les copies et les feuilles de brouillon, puis le sujet.

Je regardai le sujet. Un extrait des Lettres à Lucilius de Sénèque à traduire.

Sénèque était un philosophe stoïcien romain du Ier siècle. Il avait été précepteur de l'empereur Néron. C'est lui qui a écrit la tragédie Médée. Mais une grande partie de son œuvre est constituée de ses Lettres à Lucilius, adressées à un ami proche, gouverneur de Sicile. Dans ces lettres, il avait développé sa pensée sur la sagesse, la mort et le bonheur.

Le paragraphe à traduire faisait plusieurs phrases. Je commençai par la première. Elle était courte.

Tolerantia doloris, si diu est, ipsa levat.

Je respirai. Je décomposai.

Tolerantia, -ae, féminin : un nom de la première déclinaison. Il désigne la capacité à supporter la douleur, à endurer sans fléchir. Un mot de soldat, de stoïcien, de celui qui tient sous le poids. Ici, il se termine par -a : c'est un nominatif singulier. Le sujet. Évident.

Je continuai.

Dolor, doloris, masculin, troisième déclinaison. La douleur justement. Le radical est dolor- ; la terminaison -is est la marque du génitif singulier dans cette déclinaison. Aucune ambiguïté : un complément du nom. Tolerantia doloris : « l'endurance à la douleur ». La douleur est ce que l'on supporte, l'objet même de l'endurance.

Jusque-là, ce n'était pas bien difficile.

Je vis la fille aux cheveux roses s'agiter un peu plus loin devant moi et soupirer. L'un des deux garçons ayant ri d'Achille avait l'air également perturbé.

Bon, ce n'était pas le moment de se laisser déconcentrer. Je repris ma traduction.

Si diu est

Une proposition subordonnée conditionnelle. Si se traduit par « si ». Diu signifie « longtemps ». Est est la troisième personne du singulier du verbe esse, « être ». Deux mots sur les trois sont exactement les mêmes qu'en français. Vraiment, le latin, ce n'est pas bien compliqué.

Dans la proposition, le sujet est sous-entendu : il reprend tolerantia. L'ensemble signifie : « si l'endurance à la douleur est de longue durée », autrement dit : « si elle dure ». Sénèque ne parlait pas de la durée de la douleur, mais de celle de l'endurance. Du temps de l'effort, pas de celui de la souffrance. Le latin, c'est tout en nuances, c'est pour ça que c'est si chouette.

J'entendis un bruit derrière moi. Un étudiant avait fait tomber sa trousse par terre. Cela sembla agacer la prof, qui fit un signe de la tête.

Je revins à ma traduction. Il restait ipsa levat.

Levat, d'abord. C'est le verbe : troisième personne du singulier du verbe levare, « alléger », « soulager ». Un verbe transitif ; il appelle un complément d'objet. Ici, cet objet était sous-entendu : c'était dolorem, « la douleur ».

Ipsa...

Oh, le putain de piège.

Ce n'était pas se levat ; c'était ipsa levat. Il ne s'agissait pas d'un pronom réfléchi, mais d'un pronom intensif. Un pronom intensif, ça n'existe pas en français, mais en latin c'est pour faire l'emphase. Le pronom ipsa est au nominatif féminin singulier et renvoie à tolerantia. Sénèque n'avait pas écrit se levat (« s'allège ») mais ipsa levat : il insistait sur le fait que c'est l'endurance qui allège la douleur. L'endurance n'est pas simplement durable : elle agit. C'est elle qui soulage.

Je relevai la tête avec un sourire. Je croisai le regard de la professeure, qui passait à côté de moi en arpentant les rangs. Elle sourit à son tour. Elle avait compris que j'avais compris.

J'écrivis sur ma copie :

« L'endurance à la douleur, si elle dure, allège la douleur elle-même. »

Je relus. Bof, on pouvait faire mieux. J'effaçai.

« L'endurance à la douleur, si elle dure, finit par l'alléger. »

Beaucoup mieux.

Je passai à la phrase suivante.

Je sortis de l'amphi une heure plus tard, ma copie rendue, le cœur léger. La traduction m'avait plu. Il y avait quelque chose de juste dans cette phrase de Sénèque : l'endurance qui devient action, qui allège ce qu'elle supporte.

Mais moi, je n'endurais pas la douleur. Je goûtais le bien-être, je vivais le plaisir. Ce n'était pas une souffrance à supporter, c'était une joie à savourer.

Je passai chez moi déposer mon sac et me rafraîchir avant de rejoindre notre point de rendez-vous au Peyrou. Nous passerions la soirée ensemble, comme les deux derniers soirs, et comme, je l'espérais, pour tous ceux à venir.



💬 Commentaires 2

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Paul.Koipa • 1 semaine, 1 jour
Hugo s’enferre dans l’engrenage du mensonge, mais peut on lui reprocher ? si Clara est vraiment l’amie qu’elle semble devenir, elle comprendra. Tu nous donnerais presque envie de refaire du latin.
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Alex.s_18 • 1 semaine, 2 jours modifié
Hugo cartonne en cours, il cartonne en couple, il cartonne tout cout !

Les cours de latin que tu donnes à travers Hugo sont toujours sympas à lire, j'en apprends un peu plus à chaque fois ! Encore faut-il que je m'en souvienne ^^'
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